‹ Journal du corsaire Jean Doublet de Honfleur [microforme]Chapitre 79 sur 113 · MARTYRE DE LA FILLE DE DOM GARCIA · texte numérisé non relu

MARTYRE DE LA FILLE DE DOM GARCIA

que Dieu l'avoit sait maistre de leurs personnes et non de leurs âmeset que l'enfant appartenoit à la mère, et le Royluydit: « Jet'ordonne de me l'envoyer dès ce soir äun tel bain. » Garcia tout affligé le fut dire à son épouse: elle en tomba en faiblesse et lorsqu'elle en fut revenue elle dit à sa fille sy elle n'aimeroit pas mieux souffrir le martyret mouriren la foy de Jésus-Christ plutots que de renier son Dieu et se faire mahométante. Elle dits : « Chère mère, tuez-moy plutots vous mesme avant que pareil malheur m'arrive, peut-estre ne serais-je maitresse de résister aux menaces ou tourments. » Et la mère quiestoit munie d'un gros canif coupa et tailla en divers endroits le visage de sa fille, en luy disant : « Souflre pour Jésus- Christ, » Et la pauvre fille sans se plaindre ny crier disoit : « Encore, ma chère mère », par plusieurs fois, et elle fut toute défigurée. Ce qu'ayant seu l'Empereur, il fit donner cent coups de bâton sur la plante des pieds à Dom Antonio et deux cents coups sur le ventre de la mère, dont elle expira soubs les coups, et que sa fille cadette qui prenoit dix années leur fut ostée et mise au sérail et mourut de chagrain peu de jours après y estre enfermée, et que six mois après ces malheurs, le Roy le reprit en amitié et luy redonna sa première office dans ‘ jardin et luy permis d'élever son filsavec les missionnaires servant d'interprettes, et que c'étoit pour la troisiesme fois qu'il le députoit pour traiter des échanges d'esclave : effectivement ce s' Garcia étoit homme d'esprit et bien prudent. Et le lendemain par un bateau quinous vint, il retourna à terre recevoir ses dépèches et trois jours après l'escadre partit avec luy et les présents.

Les temps devenoient fascheux et les bateaux ne pouvoient plus sortir sans risquer cors et biens. J'écrivis une lettre à M' Fossard de faire en sorte de m'envoyer le restant de nos effects s'il le peut, et que nous courions de grands risques de perdre la vie et biens sy pas tempestes nos câbles ou ancres nous mmanquent ou que ceux qui échaperoient à la coste seroient esclave, et il trouva les moyens de m'envoyer sa responce pour lequel il me marquoit n'avoir plus qu'une barque de marchandizes à m'envoyer et qu'il serait impossible de le faire avant huit jours qui seroit nouvelle lune, temps où la barre est la plus agitée, et que luy ni l'homme que je luy avois donné pour le servir ne pouroient se hasarder de s'embarquer

Et :: 28 décembre par un rude coup de vent de sud-ouest notre maistre câble se rompit et nous mismes promptement soubs les voiles pour nous échaper de la coste, et puis nous poussasmes pour entrer au détroit de Gibraltar afin de nous rendre Marseille pour y débarquer nos marchandizes, et arrivasmes en rade au 20° de janvier 1697, où nous eusmes ordre de Mr de la santé de nous placer dans la baye de l'ile de Pomégué (1) pour yfaire la quarantaine à cause des effets venant de Barbarie que nous envoyasmes par bateaux au lazaret pour yestre éventés, et lorsque nous avions quelques besoins nous mettions un pavillon au bout de la pointe de l'ile, on nous envoyoit un bateau et nous luy donnions une lettre trempée au vinaigre et nous raportoit sur la mesmepointe ce quenous avions demandé, et après les quarante jours on nous demanda de venir à la chaisne à l'entrée du port et en présence de M" de la Santé, le médecin et chirurgien nous examinèrent tous et ensuite ou nous enfuma et le navire, et on nous permis d'entrer dans le port. Je disposay à faire caresner notre navire et à le ravitailler pour faire la course en faisant notre retour vers le Ponnant. Et il se fit une sédition dans mon équipage qui fut suscitée par un nommé Le Désert. Ils jetoient les plats et les gamelles plaines de vivres dans le port. Je demanday d'où cela provenoit. Le Désert qui étoit contre-maître prit la parole et dits : « Nous ne prétendons point travailler À moins que vous ne nous payez ce qui est deubs jusqu'à présent et que vous nous payez encore trois mois en advance de partir d'icy. » Jedits qu'il n'étoit pas besoin de venir à l'extrémité de jetter les gamelles plaines et que l'admirauté étoit pour rendre justice sur l'engagement de la charte-partie. » Et il fut ordonné que je payerois ce qui étoit deub des advances étant continuation du voyage. Le dit Désert sur le souper recommença la mutinerie jetanten merune gamelle plaine, et je le frappé d'une corde et luy fit mettre les fers aux pieds dans la proüe du vaisseau, et le matin je portay mes plaintes à M' de Montmaur (2) pour lors intendant de

(1) Petite ile de France (Bouches-du-Rhône) dans la Méditerranée, à S kil. de Marseille. Les navires qui arrivent d'Afrique et du Levant y font quarantaine.

(12) Hubert de Fargis de Montmort (Jean-Louis), conseiller au Châtelet de Paris, intendant au Havre, 1684 ; intendant général des galères, 168$ ; conseiller honoraire au :25lement d'Aix, 1600: intendant des armées navales, 1710. Décédé le 6 décembre 1720

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