‹ Journal du corsaire Jean Doublet de Honfleur [microforme]Chapitre 87 sur 113 · VOYAGE A PARIS · texte numérisé non relu

VOYAGE A PARIS

donner 80 pour cent pour que l'on m'assura et n'ay pas trouvé qu'il le voulut. Je me deffendis de souper étant fatigué et à cause du moine, et le lendemain M'de Montaudouin receu une lettre de son capitaine Billoteau qui luy marquoit sy nous sommes en vie et arrivés au bon port nous le devons par deux fois après Dieu à M' Doublet que nous avons nomé notre Rédempteur, et vous ne debvez luy faire payer son passage. M' de Montaudouinfit lecture de la lettre devant la Bourse, après quoyil vint avec son frère Bertiere à mon auberge me prier d'aler disner etne peut m'en dispenser, et à la fin du repas 1l me leut sa lettre et me dit : « Vous ne m'aviez dit, et j'aurois pris votre passage mais je vous l'aurois en voyé sy vous aviez party et, loin d'en prendre, acceptées ce petit présent, je say que vous n'avez pas gagné dans votre voyage. » Et il me donna 25 louis d'or malgré mes refus, et deux jours après je pris la route de venir chez moy avec mon religieux Espagnol et nous restasmes bien 15 jours à nous rétablir.

Et ce religieux me prioit d’aler l'acompagner à Paris et luy servir de conducteur par mes amis pour se présenter aux pieds du Roy, représenter l'injustice de M'* ses lieutenants contre les ordres de sa Majesté tant pour luy que pour le sieur Ramos. Je luy dis que jene voulois plus faire de poursuites à mes dépends, et que je ne voyois pas jour de pouvoir rien obtenir, et que ces messieurs qui avoient eu le plus fort du butin des forbants nous joueroient toujours, et il me pria sy fortement et qu'il me défrayeroit avec mon épouse de l’aler et du séjour à Paris et de notre besoin chez nous et nous nous laissasmes gagner. J’avois aussy en vue quelqu'entreprise. Nous y fusmes dans une auberge plus d'un mois sans pouvoir obtenir d'audience et pouvoir le faire aprocher de sa Majesté. J'eus recours à M' le mareschal duc de Harcourt (1) dont j'avois eu l'honneur d'estre bien voulu étant à Dunkerque, et il nous promit qu'en peu s'il nous présentoit pas qu'il le feroit par quelqu'autre seigneur, et au bout de huipt jours il me fit advertir de

(1) Henri d'Harcourt, marquis de Beuvron, né en 1654. Colonel d'infanterie en 1675 : brigadier en 1683, maréchal de camp en 1688, lieutenant-général en 1693; maréchal de l'rance en 1703 ; il mourut en 1718. Le marquisat de Beuvron fut érigé en duché d'Harcourt au mois de novembre 1700.

nous rendre à Versailles le trouver, où il nous dits d'aller de sa part à M' le mareschal duc de Duras (1) qui étoit de garde. Ce seigneur nous receut bien et nous dits de nous trouver le lendcmain dans la grande galerie avant que le Roy fut à la messe et nous n'y manquasmes pas. M' de Duras nous présenta à Sa Majesté. Le religieux avoit son placet tout prèt, se Jetta à genoux et le Roy luy dits en bon Espagnol : « Levez-vous, Père, je vais expédier votre placet que vous redemanderez à M' de Pont Chartrain (2). Et nous nous retirasmes. Le Père étoit bien content et je ne l'étois pas. Car je savois que les deux lieutenants du Roy étoient ses créatures, mais coment le dire au Roy. M' de Pontchartrain nous détint plus de quinze jours sans nous expédier, et il nous dits : « Que prétendez-vous ? que les lieutenants du Roy payent pour des forbans qui se sont échapés, j'en ay des nouvelles, revenez demain. » Nous y fusmes et il nous délivra un paquet bien cacheté disant : » Tenez, voilà les dernières ordres du Roy. » Et puis il me demanda : « Et vous ? retournez-vous aussi à Sainct-Domingue. » Je dits : « Non, Monseigneur, j'y ay perdu mon temps et n'espère pas en rien retirer. » Il sourit et ne dit rien. J'en tiray mauvaise augure et nous retournasmes à notre auberge à Paris de la part de Mr D'Argenson (3). Et dès le lendemain vint nous trouver deux religieux du grand couvent des Augustins (4) nous dirent que leur supérieur ne pouvoit souffrir un de l'ordre en auberge, ct qu'ils avoient une chambre à luy donner et l'enlevèrent au grand couvent où il se dit docteur en médecine, et un jeune moine adroit le proclamoit habile de tous costés, et il eut beaucoup de gens de

(1) Jacques-Henri de Durfort de Duras, nè en 1626, capitaine des gardes du corps en 1671; maréchal de France en 1675; chevalier des ordres en 1688: chevalier de Saint- Louis en 1603. Il mourut à Paris le 12 octobre 1704. Le marquisat de Duras fut érigé en duché par lettres de février 16NQ.

(2) Jérôme de Phélipeaux, comte de Pontchartain, né en 1674, conseiller au Parlement de Paris, conserva le département de la maison du Roi et de la marine du 6 sgptembre 1609 au 1e" septembre 1715.

(3) Marc-René de Voyer, comte d'Argenson, né en 1652, lieutenant-général de la police à Paris.

(4) Le couvent des grands Augustins était établi sur l'emplacement actuel du marché de la Vallée, sur la rive gauche de la Seine. C'était dans la chapelle de ce couvent qu'avait été faite, en 1578, la première promotion des chevaliers du Saint-Esprit ; Philippe de Commines y était inhumé ainsi que le poète Remy Belleau. On sait que les Etats-Généraux se réunirent plusieurs fois aux Grands Augustins.

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1703 SÉIOUR À PARIS 247

considération qui tomboient dans ce panneau et s'en faisoit traiter et en bonne foy il ne savoit pas son rudimen et atrapa bien des sots. Je voulois m'en revenir avec mon épouse, il nous pria sy fort et nous défrayoit jusqu'aux carosses dont nous nous servions.

Je pensois à mes affaires, et un jour vers le mois de mars 170; que j'étois en visite chez M" Ducas (1) qui venoit d'estre fait Grand d'Espagne et lieutenant général des armées navales, et après que je l'eus complimenté, il me demanda ce que je faisois et que c'étoit domage que j'avois quitté le service du Roy, et que je serois fort advancé, je luy dits que je n'ay quitté que lorsque je n'avois plus de patrons. Surcelail me dit : « Voulez-vous comander un vaisseau du Roy pour notre compagnie de la Siento (2)? Je luy répondit qu'il me fera bien de l'honneur et du plaisir, et il m'en assura et me dits que dans quinzaine je fus le trouvera l'assemblée au grand bureau, où jene manquay pas de m'y trouver, etlorsque ces M" firent assemblée on me fit entrer et M' Ducas dits: « Messieurs, voilà un homme dont je connois fort les capacités au fait de marine et qui a du service sur les vaisseaux du Roy, vous ne pouvez mieux à qui donner le commandement d'un des vaisseaux. » Et je fus agréé, et l'on me dits que le lendemain j'eus à me rendre chez M" Pasquier, directeur général de cette Compagnie Royale, pour faire avec luy mes conditions d'engagement, ce qui fut arresté, et M' Pasquier me donna congé pour un mois pour reconduire mon épouse ct pour disposer de mes affaires domestiques, et après ce terme expiré ordre de me rendre à Paris pour y recevoir mes derniers ordres, lesquels portoient de merendre incessament à Rochefort pour faire le radoub du vaisseau du Roy nomé l'Avenant et de ne l'armer que de 36 canons et 160 hommes d'équipage et que toute chose me seroit fournie 4 l'arsenal touchant ce qui concernait le radoub et l'armement quant aux vituailles et dépences; pour les engagements des équipages la comppgnie fourniroit le nécessaire par M" Du Casse, directeur à Rochefort, et à la

(1) Voyez plus haut, page 238, note 2.

(2) I s'agit de l'Assiento, compagnie de traite à laquelle le gouvernement espagnol avrit octroyé le droit d'importer des nègres dans ses colonies, Ce monopole fut accordé à la compagnie française des côtes de Guinée par Philippe V. en 1701. Celle-ci ne tarda pas à en être dépossédée par l'Angleterre qui fit de ce privilège l'une des clauses expresses du traite d'Utrecht {4 mair7u 3.

Rochelle par Mr Herault père et fils. J'arrivé à Rochetort au comencement d'octobre. Après avoir salué M" Begon (1) intendant et M Du Magnou (2) et marquis de Villette pour lors comandant, je fus chez Mr" les officiers du port, dont j'étois fort connu et nous travaillasmes de concert au devis de ce qu'il y avoit à faire au vaisseau, après quoy me restoit les soins d'y faire travailler, ce que je fis avec beaucoup d'exactitude. La Compagnie nomma M" de Fondat pour capitaine de la frégatte la Badinne et le s' Barnaban pour capitaine du vaisseau le Faucon de chacun 30 canons et le sieur Desmonts capitaine de la frégatte le Marin montée de 26 canons et chaque de 130 hommes. L'on travailla au radoub des quatre à la fois, et aussy M' Marin (3) capitaine de brulot pour comander la frégatte l'Hermione de 30 canons pour porter aux isles de l'Amérique M' Deslandes (4) intendant à Sainct-Domingue et directeur général dans toute l'Amérique pour cette royale compagnie. Nos frégattes et vaisseaux ne furent aprestés qu’à la my de février 1704 que nous sortismes la rivière de Rochefort et fusmes à la rade de l'isle d'Aix huipt jours pour y recevoir nos rechangeset les poudres et munitions ensuite nous fusmes en la rade de chef de Bois pour recevoir les marchandises pour la traitte des neigres ainsy que les-vituailles, et la Compagnie m'honora de me donner le commandement sur l'escadre de nos quatre vaisseaux. Le sieur de Fondat voulut prétendre commander disant qu'il étoit mon ancien dans le service de cette compagnie, ayant fait un voyage dans une de leurs frégattes. M' Du Casse, lieutenant général des armées du Roy, qui avoit toute direction, luy demanda combien de campagnes il avoit fait au service de Sa Majesté, ne sachant que répondre il luy dit de m'obéir ou d’estre démonté et le tout fut apaisé. Et M' Du Coudray Guymont (5)

(1) Voyez la note n° 2, page 134.

(2) Guérusseau Du Magnou, fait lieutenant de vaisseau en 1662 et capitaine de vaisseau en 1666, fut condamné à mort pour avoir perdu le vaisseau le Rouen. Rétabli dans grade en 1672, il fut nommé chef d'escadre le 1°" janvier 1693 et mourut à Rochefort le 10 mai 1706.

(3) Capitaine de flûte le 1°" janvier 1601; capitaine de brülot le 1°" janvier 1703. Mort à Brest le 28 mai 1710.

(4) Commissaire ordinaire de la marine le 21 avril 1703. Commissaire ordonnateur le 28 décembre 1703. Faisant fonctions d'interdant de justice, police et finances de l'ile de la Tortue et côte de Saint-Domingue, 1708.

(3) René Guimont du Coudray, garde, écrivain de la marine en 1692; sous-lieutenant et

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