‹ Journal du corsaire Jean Doublet de Honfleur [microforme]Chapitre 9 sur 113 · VOYAGE AU CANADA · texte numérisé non relu

VOYAGE AU CANADA

et nous eusmes deux homme tuez et un nomé Doguet, de Rouen, qui eut les deux jambes amportées et trois autres légèrement blessés, fautes à iceux de n'avoir voulu autant s'éloigner qu'on leur avoit indiqué. A deux pieds profonds cette minne promettoit beaucoup, y ayant trouvé huit pouces et 4 lignes de face. Cependant après qu'on l'eut fait sauter et découverte en sa profondeur desdits 32 pieds, elle se trouva au néant, ce qui découragea le sieur Vreiznic notre ingénieur, disant que toutes les minnes qu'il a perçées seulement sur deux à trois lignes de la surface, elles se trouvoient dans la profondeur de 20 pieds plus d'un pied de face sans compter les vaines esparcées en divers endroits.

Du 15° au 24° septembre l'on perça du costé du Septentrion. Il se trouva à la surface, après avoir osté les terres de dessus le roc, cinq pouces une ligne ; et après que la minne fut ouverte il ne s'y trouva que deux lignes. Du 27° au 4° octobre fut ouvert dans la partie du levant sans pertes r y blessés de nos hommes. Nous eusmes quelques espérances de mizux réussir ayant touvé dans la surface neuf pouces et trois lignes, et en profondeur rien du tout. Et pour n'avoir rien à reproche, le 28° octobre il fut ouvert du costé du couchant, ou dans la superficie marquoit seulement 2 pouces 1/2 et à 20 pieds fonds rien. La saison nous obligea de nous retirer à Québec, n'étant munis de vivres ny de bons logemens pour résister aux grands froids et neiges nous fusmes contrainct d'abandonner, n'ayant pas retiré plus de huit à neuf milliers pesant de plomb. Nous partismes le jour de la S' Martin embarqués sur le mesme bastiment qui nous avoit aportés, et la minne mina la bource des mineurs. Nous arrivasmes à Québec le 2° décembre, dont il étoit grand temps puisque la rivière se glaçoit. Mon père fit son raport à M'. le Vice-roy et autres M". Et on nous donna un logement pour passer notre hiver, mais je fus mis en pension aux Pères Jésuittes 1).

Au printemps 1066, après le débordement des glaces, M". le Vice-roy et intendant ordonnèrent à mon père de se rembarquer

(1) Le séminaire des jésuites de Québec fut fondé par M. de Laval-Montmorency suivant 26 mars” 663.

lettres patentes du

sur nostre mesme bastiment en qualité de comissaire des Coste. et que le R. Père Chaumonot (1), jésuite, qui savoit les langues des sauvages, serviroit d'aumosnier et Missionnaire et pour interpréter aux besoins et en faisant sa mission de convertir les sauvages infidelles, dont mon père leur faisoit des présents pour les attirer dans le party de France contre ceux avec qui on avoit la guerre sur les Iroquois. Nous atirasmes dans notre party deux nations les Esquimaux et les Papinachoïs, qui peu de temps après defirent vers le grand Saquenay plus de deux cents desdits Iroquois. Ce voyage à parcourir les deux costs du fleuve duraplus decinq mois et traitèrent avec les susdits sauvazes et j'étois resté en pension. Il falut encore hiverner, et au printemps mon père désirant retourner en France sur un navire apartenant à M". Grignon, de la Rochelle, qui avoit hiverné à Québec, tomba d'accord du prix de son passage et du mien, et pour des pelletries dont il avoit esté payé pour ses gages. Nous partismes de Québec le 8° de May 1667 et poussasmes nostre navigation jusque entre le banc à vert et le grand banc (2) où nous fusmes environnées d'une quantité de montages de glaces flotantes sur l'eau et nous enfermèrent sans pouvoir nous en désager. Nous suspendismes nos câbles le long de notre navire -endants entre le bord et les glaces pour empescher que le navie ne fut crevé. Les vœux et prières ne manquoient pas, mais en moins de deux jours les câbles se trouvoient coupés et la partie d'entre les glaces aloit au fond de l'eau. Nous continuasmes d'en mettre jusqu'au dernier bout, et puis nous y mismes ensuite toutes nos voiles de rechange toutes freslées, et en trois jours elles furent aussy consommées, et la réverbération des dites glaces nous causoit des froidures insuportables, et la neufviesme journée, sur le soir, notre navire nous manqua tout d'un coup sous nous et nous débarquasmes sur les dites glaces sans avoir eu le temps de sauver aucunes hardes. Mais mon père avoit sur uy double rechange d'habits et sa robe

(1) Pierre-Joseph-Marie Chaumont, mourut à Québec le 21 février 1693. Il est l'auteur d'une grammaire, d'un dictionnaire et d'un catéchisme en langue huronne; la grammaire seule a été publiée,

(2) Ces termes que Doublet emploiera souvent désignent les bancs situés à l'ouest et au nord de Terre-Neuve.

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