L'EMPEREUR ALEXANDRE — RICHELIEU
tion des Désespérés à l'Opéra-Comique. IL était là, en crande loge, avec une certaine Mme G..., bien connue pour l'empire qu'elle exerce depuis lonstenps sur lui. Il est peu d'hommes politiques qui aient amassé autant de haines. Le parti libéral auquel 1l a appartenu ne lui pardonnera jamais sa défection.
J'ai vu une chose dont il est bon de garder le souvenir. Après les Cent-Jours, quand les alliés se partageaient en quelque sorte notre pauvre France et que M. le duc de Richelieu luttait énergiquement contre les envahissements de nos vainqueurs si peu généreux, 1l se passa un fait bien digne de mémoire. L'empereur Alexandre, ayant sous les yeux une carte de France sur laquelle nos ennemis avaient indiqué tout ce qu'ils voulaient nous ôter, discutait avec M. le duc de Richelieu la convenance de ce projet. La carte était teintée en noir dans une zone allant de l’est au nord, et comprenant toutes les conquêtes de Louis XIV, la Franche-Comté, la Lorraine, l'Alsace, la Flandre. Nos chers alliés s’arrangeaent de ces belles provinces, mais l’empereur Alexandre ne secondait pas leurs projets. Il donna cette carte au duc de Richelieu, en lui disant : « Monsieur le duc, voilà ce que les alliés voudraient vous ôter... Il ne manque à cela que ma signature... je vous jure que je ne la donnerai jamais!» Cette carte est entre les mains de M. Pasquier, elle porte écrite en marge cette conversation si grave, si importante. La pièce a été donnée à M. Pasquier par le duc luimême. Je l’ai vue, examinée avec un vif intérêt, et je suis bien aise d’en consigner ici une mention expresse. Notons que M. de Richelieu, qui a rendu en cela un si grand service à la France, a été payé de la plus noire ingratitude.
374 JOURNAL DU D' P. MÉNIÈRE
8 février 1858.
On parle des personnes qui doivent remplacer M. Billaalt au ministère. Le Moniteur de ce matin annonce que le général Lespinasse est nommé. Ce général est aide de camp de l’empereur, et je n’ai rien oui dire de lui, si ce n’est qu’il a commandé la triste expédition de la Dobroudja. Nous voici sous la direction d'un militaire. Espérons qu’il ne maltraitera pas le civil.
20 février 1858.
Hier, M. le chancelier, en homme grave et régulier, nous a servi un festin somptueux, mais absolument maigre, et Je cite cela comme une rareté. Des poissons de toute espèce, des œufs déguisés, des légumes, des fruits, crèmes, etc. Il n’y avait rien qui ne fût orthodoxe. Aussi en ai-je pris ma part le plus dévotieusement possible, tout en regrettant un peu, je l’avoue, un aliment plus en rapport avec mes goûts. La soupe et le bouilli m'auraient paru plus agréables que ces plats si nombreux, si savants, ce superflu où il y a si peu d’humilité et de pénitence. Je ne puis m'empêcher de regarder ce procédé à l’usage des riches comme un déguisement, une dérogation à l'esprit de la chose instituée.
— Nos rapports avec l'Angleterre sont fort tendus. Les Anglais se montrent en ce moment assez doux, parce qu'ils ont grand besoin de nous. Il leur pèse sur les bras tant de mauvaises affaires qu’ils ont tout intérêt à nous ménager. De là ces lois protectrices si absurdes qu'ils consentent à modifier sur notre demande. La Belgique en fait autant parce qu’elle a peur. Tous les petits Etats rhénans ne sont pas plus fiers; le lion français pourrait bien étendre la griffe jusqu’à eux; aussi se tiennent-ils cois.
LE GRAND FRÉDÉRIC sys
Nous sommes en ce moment au mieux avec le roi des Deux-Siciles. Il faut absolument enlever aux Anglais tout prétexte d'agiter la Sicile, dont ils ont toujours envie de s'emparer, afin de battre en brèche nos possessions africaines. Le
Comme je demandais quelle avait été la pensée du mariage entre la fille aînée de la reine d'Angleterre et le prince royal de Prusse, le chancelier m'a dit qu'il n'y avait rien de politique là dedans; que désormais les mariages princiers avaient perdu toute importance, que c'était là un des plus grands changements survenus dans la politique européenne. Pendant bien des siècles, les familles royales s’allièrent à celles qui leur offraient le plus d’affinités politiques. Ainsi la France et l’Espagne avaient tout intérêt à s'unir; le Piémont, la Sicile, étaient de même nos alliés naturels. La Révolution de 89 a brisé ces antiques traditions, et les Etats, en s'isolant, ne cherchent plus que les avantages matériels du voisinage. C’est là une des conséquences les plus graves des révolutions modernes et de la destruction du droit divin en France. Il tend, d’ailleurs, à disparaître chez les autres nations.
M. le chancelier m'a communiqué l’autre soir des pages inédites du roi de Prusse, appréciations très mordantes mais fort justes sur les Français. Le grand Frédéric observe que la noblesse française est ignorante de tout; elle ne songe plus à soutenir son prestige de classe par des mérites individuels, et il attribue ce changement au fameux système financier de Law. Tout le monde a voulu devenir riche, et surtout promptement riche; on n’a plus tenu compte que de la fortune, des jouissances matérielles qu’elle procure; &e là cet amoindrissement de la valeur des hommes. — Ce passage, qui est long de plusieurs pages, est plein de raison, de sens, et il s'applique merveilleusement à notre situation actuelle. Nos gros financiers, champi-
376 JOURNAL DU D' P. MÉNIÈRE
gnons d'or poussés sur le fumier de l’agiotage, sont aujourd'hui les rois du monde; on disait l’autre Jour qu’un certain prince de La Trémouille devait épouser la fille de Mirès, absolument comme le fils de Pereire épousait une princesse de sang royal. L'argent comble toutes les distances, et l'on doit s'attendre à voir en ce genre des choses incroyables.
— Jai vu chez moi, l'un de ces jours, le plus fort contribuable de France. Il paye chaque année au gouvernement un million 500 mille francs. Il se nomme M. Crespel-Dellisse, et c'est à lui qu'on doit l'industrie de la fabrication du sucre de betterave. Il a entrepris cette affaire en 1800, et il est encore gaillard, comme il sied à qui fait mouvoir un monde. J'aime ces hommes qui savent créer, conduire, qui produisent d'immenses richesses et exercent une influence souveraine sur les populations. C'est là une idée française, et je suis enchanté d’avoir vu la tête d’où elle est sortie. La physionomie est belle et intelligente.
Aujourd'hui samedi, je dine chez M. Ach. Scribe, un excellent homme, fort attaché à la famille d'Orléans; 1l était membre du conseil privé de l’ex-roi et l’un de ses exécuteurs testamentaires. Singulière chose que le monde parisien, bizarre réunion de contrastes en tout! Les opinions les plus diverses se coudoient dans les salons, on y rencontre côte à côte les représentants des partis les plus opposés, et tout cela vit ensemble, grâce à l'esprit de tolérance, ou plutôt à la lassitude, qui fait que l’on n'a plus le courage de batailler pour des intérêts qui s'effacent chaque jour.
20 mars 1858.
J'ai vu hier M. Pasquier, que la grippe rend fort malade. IT est d’une faiblesse excessive, à ce point qu'il a réellement de la peine à vivre. Il lui serait si facile
de mourir, qu'on ne comprend guère comment il vit. Mais j'espère qu'il se tirera d'affaire. Il échappera par son défaut de résistance. Donnez donc un coup de sabre à un oreiller, et vous verrez quel mal vous lui ferez. C'est le secret de la longévité de certains vieillards qui semblent oubliés parmi nous. Mme de Boigne est aussi fort malade, et 1l se pourrait que ces deux amis finissent en même temps, réalisant la légende de la fidèle Baucis et du vieux Philémon.
— Qui sait si, un jour, l’histoire anecdotique de M. de Lamartine ne viendra pas expliquer enfin cet homme si bizarre, si diversement jugé et apprécié par ses contemporains. En feuilletant ces mémoires secrets, on trouvera bon nombre de faits authentiques et caractéristiques, et puisque j'ai commencé la biographie du grand poète, je crois devoir y ajouter un chapitre, peut-être le dernier, car, au train dont il va, je ne crois pas qu'il puisse aller longtemps.
Vers la fin de l’année dernière, une ardeur de spéculation s'étant de nouveau allumée dans cet esprit, il en résulta d'immenses achats de vins de son pays. Les vignerons disaient entre eux : «Il ne marchande pas, il prend à tout prix. A-t-1l donc l'intention de ne pas payer?» Et puis la baisse est venue, il a fallu vendre au-dessous des prix d'achat, et tellement que le pauvre homme a vu se réaliser une perte énorme. On parle de trois millions. Il y a un mois, croyant se relever, il a demandé de l'argent à ses libraires. Il avait compté sur le renouvellement des abonnés à ses ÆEnfretiens littéraires, et, de ce côté encore, 1l a éprouvé le plus cruel désappointement. De vingt-cinq mille souscripteurs à 20 francs, il est tombé à un chiffre minime. La source abondante des pièces d'or s’est tarie et les gens qui comptaient sur cette ressource se sont trouvés privés de leur argent. De là des embarras énormes, et le flot des créanciers est devenu menaçant. Accablé sous
378 JOURNAL DU D' P. MÉNIÈRE
cette montagne de papier timbré, il a fallu s’exécuter enfin, et voici le résultat de cette extrémité.
On a nommé à Mâcon un comité qui a pris les devants, un autre comité s’est formé à Paris, et hier on a résolu de tenter une souscription nationale. S1 le gouvernement ne s'y oppose pas, on va faire un appel au peuple français, mais le peuple français répondra-t-1l ? M. de Lamartine, toujours optimiste, pense que la somme de deux millions sera souscrite sans la moindre difficulté. Il vendra ses biens, il voulait les mettre en loterie, mais cela n’est pas permis chez nous. Son patrimoine vaut bien quinze cent mille francs, de sorte qu'il y a là deux moyens plus que suffisants de liquider cette faillite. «Cela fait peine à voir, me disait hier un ami du poète; il est profondément affaibli, malheureux, sa santé s'en va, et cependant l'illusion lui reste. Il rêve de triomphe, de gloire. L'argent va pleuvoir sur sa tête, et une éternelle jeunesse va briller sur son front. Les petits Journaux le tyrannisent. Le Figaro disait que de sa lyre il avait fait une tirelire... En dépit de ces déboires qui se multiplient, le poète lutte avec énergie. Cet effort inutile est un spectacle navrant.»
M. de Lamartine a 25,000 francs de pension viagère du gouvernement turc; sa femme a une pension inaliénable de 6,000 francs. Eléments d’une fortune médiocre, qui sont une goutte d’eau pour ce gosier brûlant où ses fleuves disparaissent engloutis. On affirmait hier, au comité de Paris, que M. de Lamartine a gagné cinq millions avec sa plume. Alexandre Dumas n'est arrivé qu'à trois millions. Ils sont, d’ailleurs, aussi bien ruinés l’un que l’autre.
On a demandé à M. Rouland si le gouvernement ne s'opposerait pas à la souscription nationale. À son avis, ce moyen n'aura aucun bon résultat. Les légitimistes détestent le poète transfuge. Les orléanistes
"x LAMARTINE — M. DE RAMBUTEAU 379
n'oublient pas qu'il a abandonné Mme la duchesse d'Orléans dans le moment le plus critique et lorsqu'il avait promis de la soutenir. Les républicains rouges ne peuvent lui pardonner de-les avoir arrêtés lorsqu'ils allaient proclamer la loi des suspects et user du couteau. Enfin, M. Rouland pense que M. de Lamartine ferait mieux de s'adresser directement à l'empereur. Notez que l’empereur, depuis trois ans, a souscrit pour mille abonnements aux ÆEnfretiens littéraires du poète, c'est-à-dire 20,000 francs par an. Nous verrons comment cela va tourner, mais je crains bien que la catastrophe financière ne soit complète et ne hâte quelque autre malheur en perspective. Cette belle vie aura été gàchée à plaisir. On verra tomber peu à peu dans la misère un homme qui aurait dû être comme un objet d'orgueil pour la France. Mais la vanité est venue tout détruire, la folie est souveraine de ce cerveau s1 riche en belles pensées et au milieu duquel il ne se trouve pas un grain de bon sens. |
À noter que, pour faire une souscription nationale, 1] faut imprimer à un million d'exemplaires l'espèce de manifeste qui a été rédigé hier, 1l faut des annonces, et une petite somme de 30,000 francs est nécessaire pour mettre la chose en train. Où prendre cette somme? Il se trouve un imprimeur qui veut bien faire les avances de papier et de tirage, de poste même; mais que résultera-t-il de tout cela?
1MAVEINIOSS.
J'ai trouvé chez M. Pasquier le vieux comte de Rambuteau, qui m'a fait le meilleur accueil. Je n'ai passé chez lui que quelques heures, et 1l se souvient à merveille de mon nom et de ma voix. Il est tout à fait aveugle et se fait conduire par un domestique. Mais c'est encore là un de ces vieillards de l’ancienne roche,
380 JOURNAL DU D' P. MÉNIÈRE
bons et doux, polis et indulgents, enfin des modèles de la bonne compagnie française comme on n’en voit plus guère.
Il m'a parlé de M. de Lamartine, et en termes très positifs. Le poète a acheté aux vignerons du Mâconnais huit mille pièces de vin à 124 francs la pièce, payables en un an. Pressé par un besoin d'argent, il a revendu ce vin à 75 francs la pièce; ce qui cause une perte considérable. Et puis il a fait des billets venus à échéance, mais non payés; de sorte que le monsieur est bien et dûment en faillite. Ses amis de Mâcon ont constitué une sorte de conseil de famille, ils ont mis le poète en tutelle. On va ouvrir la souscription nationale; l’empereur y met son nom en tête, le gouvernement tout entier suivra l'exemple, et, à l’aide de ces moyens vainqueurs, on pourra bien arriver à une grosse somme. Mais cet argent sera remis au conseil de tutelle, qui vendra les biens du poète écervelé. Peut-être seulement lui laissera-t-on l’usufruit de sa terre de Monceau, là où je suis allé avec J. Janin. Ces renseignements sont précis et forment le dernier chapitre de l’histoire pittoresque de notre héros.
3 avril 1858.
M. Leverrier, fameux astronome, est assez rude; il fait de la politique un peu comme Arago, et ses antipathies sont violentes. Un jour, entrant à la bibliothèque de l’Institut, où se trouvait M. Villemain, l’astronome ne salue pas ce dernier. M. Villemain, non moins vif dans ses opinions, dit à M. Leverrier « Avez-vous connu Lalande? -— Non, dit l'autre — Eh bien, votre confrère Lalande, l’astronome, était fort poli, Je l'ai connu, moi, il était très poli!» Et M. Villemain tourne le dos à M. Leverrier, le plante là tout interloqué de cette apostrophe.