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NAPOLÉON III — ORSINI

festé. On l’a bien vu à Angers lors de la tentative des ardoisières.

Il est vraiment miraculeux que l’empereur ait échappé à cette grêle de mitraille qéi pleuvait autour de lui. Le général Roguet a été grièvement blessé dans la voiture. L'empereur était penché vers lui et lui parlait quand la bombe a éclaté, et les éclats de fer ont atteint le général à l’épaule et au col et le chapeau de l’empereur a été déchiré. A ce propos, il y a eu un quiproquo bizarre et risible. Une dépêche télégraphique mal lue a donné lieu à la note suivante : «Le roquet de l’impératrice, placé sur le devant de la voiture, a été blessé.» Voilà un général transformé en petit chien. M. le chancelier rend toute justice à la fermeté de l’empereur, à son aplomb, à son coup d'œil si juste et si vif. Mais 1l est seul. Son entourage ne le garantit pas; il n'y a pas près de lui une tête de capacité; 1l fait tout. Son discours pour l’ouverture de la session législative s'en ressent. Il est trop long; 1l y a là bien des choses qui auraient dû être placées dans un rapport ministériel. Mais M. Billault est un homme d'esprit, dont le caractère n'inspire pas confiance, il a des antécédents politiques qui lui nuisent. De là, pour l’empereur, la nécessité de tout faire par lui-même, de tout indiquer, de tout dire.

Mon ami Jules Janin et sa femme étaient dans la salle de l'Opéra, et le spectacle qui s’en est suivi, l’aspect de la loge de l’empereur en face de laquelle il était placé, tout cela a produit un effet très considérable sur son esprit. Il faut dire qu'il est fort antipathique au gouvernement impérial, qu’il regrette surtout la liberté de la presse, et que sa qualité de journaliste le met dans une opposition même violente; ce qui est une fréquente occasion de disputes entre nous. Eh bien, ému par la grandeur de l’événement, il a mis dans son feuilleton de lundi dernier un petit compte rendu

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de cette affaire, et il l'a fait en homme de cœur. On en a été très touché, dit-on, au Palais, et le Journal des Débats, menacé en raison de son opposition aigredouce, a été bien heureux d’être soutenu par ces phrases habiles de Jules Janin. Ses amis politiques sont furieux contre lui de ce qu'ils nomment une défection, mais je suis enchanté de sa démarche, qui après tout

est de simple bon goût et de convenance.

2 février 1858.

Séance de réception l’autre jour à l’Académie. Je trouve les discours bons, sentis, raisonnables. Si le talent n'y brille pas d’un éclat nouveau et saisissant, 1l y a, ce qui vaut mieux, un bon sens très louable et des appréciations justes. Emile Augier, que je connais de longue date, a été en 48 fort républicain; on a pu voir qu'il s'était bien amendé depuis. Quant à M. Lebrun, je trouve qu'il a fait un bon discours. Son petit mot en faveur de Béranger est une sorte de réparation faite par l’Académie à un homme qui avait assez de titres pour être un des quarante. On médira tant qu’on voudra du caractère de Béranger, de sa moralité privée, mais on ne détruira pas le génie qui brille en lui, la fécondité poétique de son esprit, l’admirable concision de son vers, l'éclat de son style, la grandeur de ses idées, le véritable lyrisme de son œuvre. Il y a là cent fois plus de mérite qu'il n’en faut pour entrer à l’Académie, et cette compagnie se fût honorée en l’accueillant. M. Lebrun, dans sa position officielle de Jeudi dernier, et comme ami particulier du poète, avait toute l'autorité nécessaire pour réparer un oubli fâcheux. C’est une réparation tardive, mais enfin la voilà, et jy applaudis de tout cœur.

M, BICLAULF A7

7 février 1858.

M. Billault, ministre de l’intérieur, a donné sa démission. Voici les on-dit Sur ce grand événement. L’attentat du 14 janvier a mis en doute l’habileté de la police. Le ministre de l’intérieur doit avoir une police à Londres, afin de savoir très exactement ce qui se passe dans cette grande ville. Les réfugiés politiques, tels que Pietri et Orsini, doivent être l’objet d’une surveillance rigoureuse. Or tous deux sont venus à Bruxelles, puis à Paris, sans qu’on en ait rien su, et il a fallu des circonstances très particulières, un pur effet du hasard, pour que l’on fût sur les traces de ces hommes dangereux.

Par suite de l’attentat, le gouvernement a cru devoir prendre des mesures sévères; des lois répressives ont été élaborées, portées au Conseil d'Etat, et dans cette affaire M. Billault a déployé un zèle qui a eu beaucoup d'éclat et même d’inconvénient. Il a porté dans la discussion de ces lois une âpreté qui a surpris bien des gens, et M. de Parieu entre autres, vice-président du Conseil d'Etat, combattant les opinions du ministre, a dit, paraît-il, hautement que le ton de M. Billault rappelait les violences de la Convention. Les projets de loi présentés ont été amendés de la main de l’empereur; lui-même a biffé certaines dispositions par trop rudes, et, nonobstant, ces lois n’ont passé qu’à une très faible majorité. L'empereur a un tact parfait pour ces sortes de choses, il tâte la fibre populaire, il sent tout de suite les répugnances qui se manifestent dans la masse; on dirait quil circule au milieu des groupes, qu'il sait en quoi certains projets sont antipathiques à la nation, et il s’arrête aussitôt sur la pente où l’on veut le pousser. Il est certain que l’annonce de mesures restrictives de la presse, de lois tendant à placer en suspicion bien des

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personnes, a heurté sensiblement l'opinion, et, dès lors, les projets rigoureux ont dû être adoucis. L'empereur a senti également que le nom de M. Billault faisait un mauvais effet au bas de ces textes. Tout le monde parlait assez durement d'un ministre compromis dans tant de circonstances diverses et opposées, et l’on reportait sur ce personnage une assez grande partie de l’odieux de ces mesures presque inquisitoriales. Il est résulté de tout cela que la position de M. Billault s'est trouvée fort ébranlée, et l’on dit que M. Mocquart, chef du cabinet de l’empereur, a été chargé de demander au ministre sa démission. Voilà l’histoire de cette révolution intérieure, chose rare dans le gouvernement de l'empereur, car il tient à ceux qui l'entourent et a la plus grande peine à changer ses chefs de service. Quoi qu'il en soit, tout le monde est aux aguets pour savoir quel sera le successeur. Personne ne plaint le ministre disgracié. M. Billault est un homme d'esprit, un avocat habile, il a beaucoup de talent, mais on lui reproche les écarts de sa vie politique. Il a soutenu des thèses si antipathiques, 1l a donné une si faible opinion de ses principes, de ses convictions, que, même en un temps où la fermeté de conduite est si rare, on le cite comme un parfait modèle de l’homme ambitieux qui veut parvenir à tout prix. Que ne restait-il président du Corps législatif? C’est un beau poste, parfaitement en rapport avec sa capacité. Mais la soif du pouvoir l’a entraîné; et les circonstances ont mis ses défauts en un fâcheux relief. C’est du reste un homme charmant, que Je connais depuis de longues années, avec lequel j'ai dîné souvent; il est on ne peut plus aimable: il a été excellent pour sa pauvre femme; pas de père plus tendre, pas d'homme plus obligeant, maïs un ministre n'a que faire de ces qualités de l’homme privé, il faut d’autres vertus, et c'est de ce côté-là qu’il pèche. Je l'ai vu, 1l y a huit ou dix jours, à la première représenta-

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