‹ Journal du docteur Prosper MénièreChapitre 145 sur 170 · M. MÉRIMÉE AIS · texte numérisé non relu

M. MÉRIMÉE AIS

mal qu’ils ont fait à leur propre cause, et ont-ils donc bonne grâce à se plaindre si fort des restrictions qu'on leur impose? De tout cela, il résulte que je suis en politique un homme sas couleur; je suis partisan de l’éclectisme; je choisis, je considère, j’examine, incapable de devenir un homme de part. Je conserve mon libre arbitre, je n’obéis à personne, soldat indiscipliné, et je ne veux pas me laisser attacher à la remorque de tel ou tel personnage. Je ne dirai jamais de mal systématiquement de personne, je ne puis devenir injuste par entraînement; mon esprit se refuse à dénaturer toutes les actions d’un ie ne d'un usurpateur, d’un héritier légitime, et Je n'aurai Jamais à me reprocher d'aimer ou de haïr quand même. Non, 1l me faut des motifs sérieux, avouables; je n’absous n1 ne condamne absolument, je demande à voir, à juger en conscience, et ma conscience manque d'entrainement ou de complaisance. Plus je vais, plus Je me sens indépendant, et J'espère bien qu'il en sera toujours ainsi.

— M. Mérimée sait assez bien raconter, il a souvent des anecdotes plaisantes, singulières. Il nous a dit que le général Garibaldi, qui commande un corps de partisans italiens, donne beaucoup de besogne à l'Autriche et se prépare à lui faire autant de mal que possible. Il est bien servi par les populations lombardes, tout à fait hostiles aux Autrichiens. Les jeunes gens qui se sont mis sous les ordres de Garibaldi appartiennent aux premières familles italiennes et réunissent sur leurs têtes non seulement de grands titres nobiliaires, mais encore des fortunes énormes. De sorte qu’à côté d’un prince de X..., possédant un million de revenu, il y a des chenapans perdus de dettes, et tous n’ont pas moins de zèle pour chasser l'Allemand de la Lombardie.

Et, sur ce chapitre, M. Pasquier était fort vif. «La

nationalité lombarde, s'écria-t-il, mais où est-elle? quand a-t-elle existé? Jamais le nord de l'Italie n’en a eu; sous les Romains, c'était la Gaule cisalpine; plus tard, les Barbares s'en emparèrent et lui donnèrent le nom qu’elle porte, car elle n’en avait pas. Puis vint Charlemagne, qui la divisa en divers fragments qu'il donna à ses officiers; puis vinrent les Visconti, et alors la Lombardie se fit gibeline et en opposition avec les chefs naturels de l'Italie. Elle était impérialiste et penchait toujours vers la couronne d’Allemagne. Plus tard, quand Napoléon voulut lui donner une constitution, elle se tourna encore vers l’Autriche; elle combattit toujours contre les deux républiques de Venise et de Gênes. En un mot, c'est un pays qui n'en est pas un, qui n’a ni unité ni patriotisme. Et vous croyez que l'empereur actuel va refaire un Etat indépendant? Vous croyez que Garibaldi obéira au roi de Piémont? que les Toscans se soumettront au même prince? Je ne le pense pas, et si l’on parvient à chasser l'Autriche de l’Italie du nord, qui lui appartient légitimement à une foule de titres divers, vous verrez éclater une anarchie complète, car il n’y a jamais eu de main assez puissante pour tenir sous un joug salutaire ces brouillons qui ne savent pas ce qu'ils veulent. Et les légations romaines, que vont-elles devenir? Et tout le reste de l'Italie ne va-t-il pas s’agiter pour avoir un faux semblant de liberté sous des tribuns factieux, haineux, criminels, qui joueront du poignard comme on l’a fait contre Rossi? » Le chancelier est superbe quand 1l s’'abandonne à ces tempêtes de souvenirs; il a une voix forte, un accent convaincu, un geste rapide; et c'est merveille de voir un homme de cet âge déployer une telle ardeur de pensée et d'expression.

— M. Mérimée fait partie de la commission chargée d'imprimer la correspondance de Napoléon I“. Le troisième volume est sous presse, et il est fort intéres-

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