LOUIS-PHILIPPE
cule, et que, d’une part, les députés pussent tout dire à la tribune, et, d'autre part, les journalistes pussent tout écrire dans les feuilles. J'éprouvais une grande pitié pour ceux qui consentaient à régner avec ces deux machines meurtrières sans cesse braquées sur le trône, le battant en brèche et le démolissant sans cesse. I me semblait que la première loi, c'est la loi de conservation, applicable aussi bien à l'individu qui pare le coup d'épée qu’on lui porte qu'à un gouvernement, qui ne doit pas se laisser assassiner niaisement sans songer à se garantir. Le roi Louis-Philippe, qui avait reçu bon nombre de coups de fusil ou de pistolet, avait un carrosse à l'épreuve de la balle (dit-on), et 1l ne s’avisait pas de chercher une garantie contre les ennemis qui le couchaient en joue chaque matin et lui demandaient la bourse ou la vie. J'en demande bien pardon aux grands maîtres de la politique d'alors, mais je me permettais de trouver absurde leur conduite, leur bascule parlementaire, leur majorité mobile et vendable, enfin toute cette boutique des députés où le patriotisme était au plus offrant. Mais assez sur ce sujet brûlant. Donc mon goût pour le gouvernement de Juillet s'était amoindri peu à peu, et Je me demandais comment cela finirait lorsque 48 est arrivé. J'ai vu s’engloutir dans un immense et ridicule naufrage cette machine si laborieusement bâtie; un souffle a tout renversé, et jamais somptueux édifice n’a été plus facile à démolir. Les républicains sont enfin arrivés à leur but, et voyant ce fait accompli, J'ai voulu profiter de l’occasion pour étudier cette nouvelle forme de gouvernement que je ne connaissais qu'en Grèce et à Rome. J'étais tout à fait désintéressé dans la question, bien que l’on ait tenté de me destituer; mais c'était un si petit fait dans la grande affaire que cela ne valait pas la peine de s’en occuper. Je visais plus haut; je voulais voir les hommes à l'œuvre, je m'’efforçais de conserver mon sang-froid
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A14 JOURNAE DURDEE MÉNIÈRE
au milieu des événements qui se précipitaient, mais il fallut se rendre à l'évidence : nos nouveaux maîtres étaient incapables. Pour quelques gens honnêtes mêlés aux autres, il y avait un grand nombre de fous dangereux, d'intrépides pillards, de hardis démolisseurs; en un mot, la société était menacée, et encore un peu, nous allions voir couler des flots de sang. — Alors je résolus de sortir de mon apathie méthodique, je pris la plume, j'écrivis dans un journal, et je fis une rude suerre à ces républicains pour lesquels j'avais ressenti d'abord plus de pitié que d’indignation. Je travaillai donc énergiquement à la chute de ce parti aussi incapable que dangereux, et je ne m'arrêtai que quand les pouvoirs réunis aux mains d’un seul nous rassurèrent contre un envahissement de barbarie nouvelle. Depuis J'ai regardé le chef de l'Etat comme un homme plein de talent et d'énergie; je lui reconnais le sentiment de sa dignité, l'instinct de la conservation, la vigueur nécessaire pour assurer la tranquillité publique. J'ai vu un prince qui se garantit le temps et l’espace pour agir, qui gouverne avec fermeté, n’attendant pas la volonté de ceux qui ne doivent être que ses aides; j'estime un homme supérieur aux vains propos des po- Htiques, sachant se conduire et imprimant à tout ce qui l'entoure une impulsion vigoureuse. En présence des événements, je ne discute pas le droit, je n’épilogue pas sur les procédés, je veux que l’on conduise la barque d'une main ferme, et que le pilote ne se laisse pas étourdir par les criailleries de l’équipage et des passagers. Acceptant certaines choses comme transitoires, je veux attendre des temps meilleurs, et je conserve l'espoir que le maître nous accordera un peu plus de liberté, mais je le prie de ne pas nous en donner trop, car nous en abusons toujours, surtout à notre détriment. Je sais bien que les journalistes se plaignent amèrement; mais pourraient-ils ne pas reconnaître le