‹ Journal du docteur Prosper MénièreChapitre 150 sur 170 · LES TUILERIES · texte numérisé non relu

LES TUILERIES

le cœur et de fortifier la raison. On travaille pour la famille, tandis que les hommes qui se sentent seuls ne font rien pour sortir d’un isolement fâcheux et se complaisent dans cette folie de l’imprévoyance qui mène au désordre.

10 juillet 1859.

Je vois des gens qui passent pour judicieux, pour raisonnables, qui ont toujours montré dans leur conduite publique ou privée un bon sens incontestable, et qui me paraissent en manquer tout à fait dans l'appréciation des affaires publiques. Un brave homme, orléaniste renforcé, ne pouvait maîtriser son indignation à propos de quelques changements dans la configuration du jardin des Tuileries; il fulminait contre l’auteur de ce vandalisme, de ce sacrilège, et terminait son discours imprécatoire par ces mots : « Tant mieux! cela lui portera malheur!» En attendant, le jardin est livré au public et la partie réservée à l’empereur est aujourd'hui ouverte à tout le monde. Quand un passage charmant permettra de se rendre en droite ligne de la rue de Castiglione au nouveau pont qui est en face de la Légion d'honneur, sans être obligé de faire le tour par la rue du Bac ou par la rue de Bourgogne, il n’est personne qui ne convienne que cela sera extrêmement commode, et il serait bien à désirer que cette nouvelle voie de communication fût ouverte aux voitures nuit et jour. Mais il y a des gens qui se réfugient dans l'admiration du jardin planté par Le Nôtre, et qui considèrent comme un crime de toucher à un marronnier planté par lui. Le roi Louis-Philippe, bien connu pour son défaut de goût en matière d’art, avait commencé à déranger la symétrie du jardin en se faisant arranger par M. Fontaine un petit parterre réservé, entouré d’un fossé; et à cette époque les Parisiens de l'opposition

428 JOURNAL DU D" P. MÉNIÈRE

disaient plaisamment : «On voit bien que l'architecte du roi n’est pas Le Nôtre. » Et ce calembour les consolait. Aujourd'hui ce fameux jardin est presque abandonné pour les Champs-Elysées, et rien ne s'oppose à ce que l’on y prenne un passage pour le public, aui aime la ligne droite et ne veut pas faire un quart de lieue de trop quand il va à ses affaires ou à ses plaisirs. — Un légitimiste disait hier devant moi, à propos des batailles récentes : «Il a goûté le sang, il ne pourra plus s’en rassasier, il s’en gorgera jusqu'à ce quil tombe comme son oncle.» Je ne connais rien de plus absurde qu'un semblable propos. On dirait vraiment que la guerre est un plaisir, un besoin, et qu'il y à des hommes qui aiment à voir un champ de bataille couvert de morts! Mais ces hommes si pacifiques, qui crient si fort contre Marignan et Solferino, ont donc oublié que Louis XIV a fait la guerre pendant la moitié de son règne, que Louis XV ne s'en est pas privé, que sous Louis XTIT et sous Henri IV on a brûlé bien de la poudre et qu'enfin Îles rois les plus chrétiens, comme saint Louis, ont fait tuer des milliers d'hommes? La guerre est une des nécessités de la famille humaine; la politique exige des combats, 1l y a des questions qui ne se dénouent que par le sabre, et les papes euxmêmes ont guerroyé en mille circonstances. Que fait de plus l’empereur actuel? Il a pensé qu’il fallait rendre à l'Italie sa liberté individuelle, il a combattu l'Autriche, et, suivant toute probabilité, il accomplira son programme.

15 juillet 18c0.

L'autre jour, un des plus fameux joailliers de Paris me disait que la guerre est essentiellement ruineuse pour le commerce de luxe, et que, depuis le commencement des hostilités, les diamants, rubis, topazes, etc,

Page 1