LA TOUR D'AUVERGNE — DREUX-BRÉZÉ
est jeune et novice et s’est conduite à merveille. On ne compte pas assez à l'étranger sur cet élément de succès qui nous appartient en propre : nos soldats sont solides, même à leur début, et on peut aller partout avec de tels hommes. Quand on a rappelé ceux qui étaient en congé renouvelable, il y a eu parmi nous un instant de doute, mais il n’a pas duré longtemps. Tous sont rentrés ardemment, 1l n’y a pas de réfractaires, et plus on va, moins il y en a. Dans le département de Seine-et-Oise, sur 501 rappelés, un seul a été excusé par le maire de la commune, il était au lit et gravement malade. Et c'est partout comme cela. Voilà ce qui constitue la force réelle de notre pays : c’est l'esprit militaire inné chez les Français, et qui permet de tout entreprendre.
29 juin 1859.
Lors du trépas de Mgr Affre, le président de la République eut l’idée d'offrir l’archevêché de Paris au cardinal archevêque d'Arras, M. de La Tour d’Auvergne. Le prélat se fit un peu prier, puis il refusa en disant au chef de l'Etat : «J'ai soixante-quinze ans, dix mille bouteilles d'excellents vins dans ma cave: tout cela est difficile à déménager. Souffrez que je reste à Arras.» Notez que ce personnage est un saint homme d’une grande sobriété, mais aussi très noble et recevant a merveille. Il n’en est pas moins singulier d'entendre les motifs de ce refus. Et à ce propos des prélats grands seigneurs, 1l n’y en a pas beaucoup. Mgr de Dreux-Brézé, évêque de Moulins, est en hostilité complète avec le gouvernement; il a refusé de faire prier pour la bénédiction de nos armes, et le préfet de l’AIlier a été obligé de donner des ordres aux curés de son département. Voyez l’anomalie.
2 juillet 1850.
Vous n'avez probablement jamais lu les Mémoires d'outre-tombe de Chateaubriand. C’est un ouvrage en une vingtaine de volumes, un des plus gros monuments de la vanité humaine. Et puis quand on a parcouru cet immense fatras de personnalités odieuses ou ridicules, on se demande comment un homme de cette valeur a pu tomber aussi bas. Il raconte sans sourciller que sa sœur, qui l'avait élevé, qui lui avait servi de mère, a été par lui abandonnée à sa mort et qu'elle fut enterrée dans la fosse commune. Il dit à ce propos qu'assistant à l’exhumation de Marie-Antoinette, :1l avait reconnu la tête de cette infortunée reine à sa bouche, qui lui avait souri en 1785.
Cet homme qui a toujours occupé de grandes positions, qui a touché d'immenses honoraires comme ministre et comme ambassadeur, n’a jamais pu avoir une maison à lui, n’a eu que des dettes et est mort insolvable, après avoir touché 500,000 francs de ses œuvres et une pension viagère de 30,000 francs. On retrouve en lui l'insouciance et la prodigalité de M. de Lamartine. Victor Hugo n’a pas ce laisser aller. Il a su administrer sa fortune très sagement; il est même riche aujourd'hui, ayant vendu à propos et acheté de la rente et des actions. De plus, la Belgique lui a donné de grosses sommes pour ses dernières productions. Cette différence entre des hommes doués à un haut point du génie politique me paraît dépendre d’une circonstance spéciale. Chateaubriand et Lamartine n’ont pas eu d'enfants, tandis que Victor Hugo, père de famille, a le sentiment paternel très développé. De là ce souci de l'avenir qui naît au cœur des parents pour leur progéniture et qui les rend économes, calculateurs. La paternité est un des sentiments les plus capables d’épurer