‹ Journal du docteur Prosper MénièreChapitre 17 sur 170 · ALEXANDRE DUMAS PÈRE · texte numérisé non relu

ALEXANDRE DUMAS PÈRE

25 mai 1851.

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J'ai entendu Alexandre Dumas raconter Waterloo devant des généraux qui figuraient sur le champ de bataille. Il allait, il allait, plaçant les troupes, citant des mots héroïques. Un des auditeurs, le général X..., put enfin l’interrompre. «Mais ça n'est pas ça, mon cher monsieur, dit-il; nous y étions et tout ce que vous racontez nous est absolument nouveau. — Alors, c’est que vous n'y avez rien vu,» reprend imperturbablement Dumas. Et le voilà reparti dans son récit, argumentant et narrant de plus belle, tant et si bien qu’à la fin les infortunés généraux, submergés par sa faconde, finirent par se regarder entre eux. L'un d'eux, le plus âgé, conclut en disant : « Après tout, c’est peut-être lui qui est dans le-vrai!...» — Il a tant de verve, ce Dumas! Et puis, sait-on Jamais ce qui se passe dans ces grandes affaires et les récits de bataille ne sont-ils pas faits après coup? Chaque fois que j'ai entendu raconter Waterloo, et cela m'est arrivé souvent, J'ai entendu une version différente.

DTA LOST.

Je persiste à croire que les histoires les plus intéressantes, celles qui caractérisent le mieux les personnages placés au sommet de l'échelle sociale, sont Justement celles que le public ignore. Les écrivains contemporains ne peuvent presque Jamais puiser aux sources d'où la vérité s'écoulerait; on récolte çà et là les choses enregistrées dans le Moniteur, dans les journaux les mieux accrédités; mais les anecdotes intimes, celles qui nous montrent tant de héros en robe de chambre, restent dans la mémoire de certains familiers qui les redisent sans y prendre garde à des gens dont le métier n'est pas d’en tirer parti. Ce que l’on imprime solennellement

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dans ces gros livres destinés à la postérité aurait besoin du contrôle de quelques individus bien placés pour voir, mais ceux-là ne sont Jamais consultés par les grands faiseurs. Exemple : L'empereur Napoléon a toujours eu la prétention d’être un bon mari; 1l s’est donné ce brevet dans plusieurs circonstances importantes : dans le Mémorial de Sainte-Hélène, dans ses rapports avec le baron Dubois, l’accoucheur, et Je ne sais où encore. Cependant les chroniqueurs ont prétendu que le maître avait eu quelques faiblesses, mais ces éclipses de la vertu du mari passaient presque pour des calomnies. Or, voici ce que J'ai entendu de mes propres oreilles : Mile Georges, la célèbre tragédienne, a reçu autrefois, je ne sais à quel titre, un portrait de l'Empereur, magnifique miniature encadrée de diamants. On prétend que c’est le seul objet de ce genre qui ait été donné par le grand homme dans des conditions semblables. Quoi qu'il en soit, il arriva ceci : l’'Empereur voulut avoir ce portrait; Mlle Georges étant toujours à court d'espèces, le joaillier de la couronne, M. Bapst, eut l’ordre d'offrir de l'argent à la dame; le marché fut débattu; enfin cette héroïne reçut 25,000 fr. pour la miniature et 12,000 francs pour les diamants d'entourage. Et d’un!

Mais voici autre chose du même genre. Un beau jour, M. le prince Demidoff, à Florence, reçut ka visite d'un tripoteur d’affaires qui venait lui offrir à acheter un magnifique portefeuille en maroquin rouge aux armes de l’empereur Napoléon, et portant sur une de ses faces un superbe médaillon de l’impératrice Marie-Louise. Le tout était splendide; c'était une chose intime, un de ces objets à l'usage particulier du souverain. M. Demidoff l’acheta assez cher. Or, un matin, dans son cabinet, un certain petit groom, domestique favori du prince, en furetant suivant sa coutume, dirigea ses recherches sur le médaillon du porte-

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