LE G* PRIM — M. ORFILA (DE MADRID
Revenu à l’hôtel, je me suis trouvé en rapport, sans le vouloir, avec un personnage fort remarquable. J'entrais assez vivement dans lé petit salon, et la porte que J'avais ouverte était restée entre-bâillée, lorsque jentendis une voix assez impérieuse qui disait : «Fermez la porte!» Cela pouvait vraiment passer pour un ordre. Je me tourne vers le monsieur qui parlait ainsi; je vois un petit homme brun, sec, à l’œil noir, à la moustache en croc, et Je dis aussitôt avec assez de douceur, à un domestique qui se trouvait là : «Garçon, fermez cette porte, je vous prie.» Je dois ajouter que le monsieur à moustaches causait avec une Jeune dame fort élégante, fort jolie. Le militaire — c'en était un — sentit le coup, il se leva, vint à moi, me toisa, puis, comme je conservais un superbe sang-froid, il me dit d’une voix plus douce, et en s'inclinant légèrement
— Madame est indisposée, l’air lui fait mal.
— Pardon, monsieur, lui dis-je à mon tour; Je serais désolé d’avoir pu nuire à madame, et Je vous prie de lui faire agréer mes excuses.
Cette petite scène a eu des suites. À l’heure du dîner, le couple charmant a pris place à une table contiguë à la mienne, la conversation s’est établie d’une façon très naturelle. J'ai cru devoir dire qui J'étais; un médecin ne pouvait qu'être le bienvenu en pareil cas, aussi mon interlocuteur se fit-il connaître. C'était tout simplement le général Prim, pour le moment en délicatesse avec le gouvernement de la reine de toutes les EÉspagnes, en raison de ses tendances un peu trop révolutionnaires. Et comme si le hasard avait résolu de provoquer un rapprochement encore plus intime, le général espagnol et sa belle compagne partaient en même temps que moi pour Bayonne, de sorte que nous avons passé la nuit dans la même voiture.
Un peu plus tard, les renseignements ne m'ont pas manqué sur ce personnage. M. Orfila, de Madrid, qui
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le connaît à merveille, m'a raconté son histoire, qui est amplement semée d'incidents romanesques. Le comte Prim, cadet de bonne famille, s'est engagé fort jeune, à l'époque où don Carlos, occupant les provinces basques et la Catalogne, soulevait une formidable insurrection contre le pouvoir de la reine. Les coups de fusil n'étaient pas rares dans ces régions qui bordent nos frontières; 1l y avait surtout un poste fortiñé dont la oarnison ne recevait de vivres, de munitions, que tous les mois. Il fallait un petit corps d'armée pour ravitailler ces soldats de la reine et chaque expédition perdait beaucoup de monde pour effectuer ce coup de main. Le jeune Prim, officier débutant, réclama l’honneur de faire cette campagne; il s’en acquitta si bien qu'il arriva ainsi rapidement aux postes élevés de l’armée. Son courage, son adresse, augmentèrent son crédit à la cour; 1l devint un homme important. Mais la politique s'en mêla et le jeune héros (il n’a pas plus de trente-cinq ans) dut quitter son pays pour voyager à l'étranger.
Ajoutons que la dame en question est une des danseuses à grand fracas d’un des premiers théâtres de la Péninsule. On dit que ce jeune soldat ira très loin et jouera bien son rôle. Nous verrons bien.
Septembre 1852.
Dans le Périgord se trouvent encore d'anciennes traditions de mœurs primitives. Lisez ce petit aperçu local touché de main de maître. Je remplis fidèlement mon rôle de rapporteur. M. de Sainte-Aulaire me disait en propres termes : «Après-demain, nous donnons un bal à nos métayers. Ma femme a eu le désir de voir ces braves gens s'amuser et leur a fait préparer des gâteaux et de la piquette qui les mettra en belle humeur. C'est un caractère qui serait curieux à analyser que