M. DE MONTALEMBERT — D' VÉRON AS
père a reçu sa carte d’électeur à laquelle on avait Joint un bulletin tout prêt. Vraiment 1l faut bien de la mauvaise volonté pour ne pas vofer,; on vous évite même la peine d'écrire votre vote. Je crois cependant que beaucoup de personnes se serviront des bulletins si gracieusement envoyés pour faire des papillotes, et qu'il y aura du déchet sur les huit millions de voix. Je vous avoue que cela ne me réjouit ni ne m'afflige le moins du monde. À mon avis, l'Empire n’en sera ni moins fort, ni moins légitime. Il aurait toutes les voix de France et de Navarre, moins la mienne, que J'ai le droit de me considérer comme un opprimé et lui comme un usurpateur. J’use tranquillement de mon droit, ce qui, du reste, ne fait rien à personne. Cette indifférente apathie de la plus grande partie de la nation désespère nos anciens amis politiques des institutions parlementaires, fanatiques convaincus, malgré tout, que le pays en avait l'intelligence et l’amour! On vient de faire paraître une petite brochure de Montalembert sur les intérêts catholiques. Il y a là des pages pleines de verve et de talent. Mais, à mon avis, son point de vue est faux, et toute son éloquence dépensée en pure pete.
Voilà donc M. Véron qui abandonne le journalisme. C’est dommage, 1l commençait à se former le style! Il va probablement rentrer dans la coulisse, où ses cent vingt mille livres de rente ne peuvent manquer de lui assurer toujours, et quoi qu'il arrive, une grande considération. Mais pour peu qu'il tienne à inspirer ce sentiment, 1l ne faut pas qu’il sorte de ce milieu. I] y a des choses que ni son argent, ni son toupet ne lui donneront. C'est une idée qui m'a souvent consolé de n'avoir pas beaucoup d'argent; j'en ai toujours volontiers pris mon parti, en observant combien peu il sert pour se procurer les seules jouissances auxquelles tiennent et sont sensibles les honnêtes gens. Il est de toute justice
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que les coquins soient riches, autrement leur condition serait trop malheureuse; mais pour les autres, en vérité, c'est du luxe.
26 novembre 1852.
M. de Sainte-Aulaire est venu me voir. «Ce n'est pas avec Mlle de Lespinasse, m'a-t-1l dit entre autres choses, mais avec Mlle Aïssé, que J'ai passé ma vie ces jours derniers. Je viens de lire toutes ses lettres. Ces deux amoureuses sont, du reste, aussi charmantes, touchantes et attachantes l’une que l’autre. Ma grand’mère, qui a beaucoup vu Mlle de Lespinasse, disait d'elle : «Elle a de l'amitié pour l'amour!» Et Je trouve que ce mot la peint très bien. C’est ce sentiment qui explique qu'elle ait pu aimer autant d'aussi pauvres amants. Tant il est vrai que le principe de nos passions est en nous, et que l’objet sur lequel elles se portent ne les rend n1 plus vives, ni plus faibles.
8 juin 1853.
La Bourse est agitée depuis un mois : les affaires d'Orient en sont le prétexte; on baisse, on baisse, on fait semblant de croire à la guerre. Nos casuistes financiers, si forts en droit canon, tremblent de voir la flotte anglaise entrer dans les Dardanelles; mais l’amiral Dundas n'aura garde d'envoyer des boulets à la flotte de Sébastopol sans la permission des puissances alliées. Or, le continent ne veut pas de collision; ce serait d’un trop mauvais exemple, et les cabinets ne peuvent se résoudre à ce tapage. Faire parler la poudre, comme disent les Arabes, quand les plénipotentiaires ont la parole, brûler des gargousses quand on peut noircir du papier, ce serait folie. En attendant que l’on tue quelques milliers de pauvres diables de soldats qui n’en