MÉCRCŒUEANENEE DE SACY — M. MESNARD
n'encense pas plus M. de Montalembert qu'il ne tolère M. Veuillot; il marche droit dans la bonne voie, plein de soumission pour son curé, son évêque, parfaitement orthodoxe en un mot.
Mardiner, chez.) 1)anin, j'étais placé à côté de M. de Sacy; nous comptions, autour de cette table si gaiement hospitalière, M. Meyerbeer le compositeur, John Lemoinne, M. Chaix d’Est-Ange et quelques autres écrivains ou légistes, parmi lesquels figurait en première ligne M. Rouland, le procureur général. Le maître de la maison, débarrassé de sa goutte et enchanté de voir chez lui des amis qui lui sont chers, a mené le diner fort gaiement, l'assistance n’a pas fait défaut, de sorte que pendant près de deux heures ce personnel a fonctionné supérieurement au physique et au moral. La maïîtresse de la maison, appuyée de sa mère et de son père, avait arrangé son festin de manière à satisfaire les plus difficiles; les vins étaient fins, les esprits très montés, de sorte que les bouchons faisaient encore moins de bruit que les bons mots. M. de Sacy, à la gauche de la dame, lui faisait une cour qui date de douze ans et plus. Il ne se montrait pas moins aimable pour moi. Il causait doucement, buvait peu. Nous échangions des rasades d’eau claire, tous deux très sympathiques en hygiène de table, de telle façon que J'avais tout mon sang-froid pour parler et surtout. pour écouter. |
En fait de nouveautés littéraires, j'ai cité la traduction de l'Enfer de Dante, que vient de publier M. Mesnard, vice-président du Sénat et de la Cour de cassation. Deux beaux volumes in-8° avec le texte original en regard, puis des notes savantes; en somme, un travail considérable et digne d’estime. M. le chancelier, qui connaît tout le monde, m'a dit :
«Dans les dernières années du règne de Louis-Phihppe, M. Mesnard, qui était procureur général à Rouen,
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avait la promesse de succéder à M. Franck-Carré; mais il y eut une combinaison différente. M. Franck-Carré fut envoyé à Rouen comme premier président et M. Hébert fut mis à la tête du parquet de Paris. M. Mesnard se fâcha tout rouge, menaça de donner sa démission, et, pour le calmer, on le nomma pair de France; fâcheuse habitude du pouvoir de nous envoyer les hommes que l’on craignait de mécontenter. M. Mesnard siégea parmi nous; il était tout à fait dans le gouvernement, lorsque peu de temps avant la révolution de Février, à propos de je ne sais quoi, il fit un discours tout à fait hostile au pouvoir; il demandait des réformes, puis il ajoutait qu'il était trop tard pour les faire. Nous fûmes très surpris de cet acte si différent des précédents, et je vis dès lors qu’il donnait des gaces au parti révolutionnaire. Il entra à la Cour de cassation. C’est un jurisconsulte habile, tête vive sous une apparence froide, ambitieux, mais circonspect. Il est fort lettré, et je ne m'étonne pas qu'il ait choisi Dante pour sujet d’études.»
— M. de Lamartine est une des figures de notre temps les plus intéressantes à étudier. J'ai eu l’occasion plus d’une fois d’en parler avec détail; sa vie po- Htique m'a occupé. Quelques-unes de ses productions littéraires ont suscité mes plus ardentes sympathies; d'autres m'ont paru dignes de blâmes; mais le temps présent a exercé sur cet homme une si grande influence qu'il en est résulté une sorte de trarsformation du personnage.
Le poète, le tribun, sont fort connus. Les historiens n'ont pas manqué à ces deux grands chapitres d’une biographie déjà longue. Il reste à apprécier l’ouvrier littéraire qui, depuis deux ans, rabote, lime, taille, coud, laboure la matière intellectuelle qu’il débite en fragments au public d’une certaine espèce. M. de Lamartine le dit lui-même avec une sorte de cynisme in-
compréhensible : « Je vivais pour travailler, aujourd’hui je travaille pour vivre!»
Il à certainement dévoré sept ou huit millions depuis trente ans; son patrimoine, ses héritages, le prix exorbitant de ses livres, les emprunts, les affaires, le théâtre, la ville et la campagne, cette Californie perpétuelle où 1l a creusé tant de sillons heureux, tout cela a produit des monceaux d’or qui ont disparu comme la fumée vaine d’un creuset d’alchimiste.
Ses meilleurs amis, ceux qui le voient de plus près, ceux qui vivent dans son intimité, ne peuvent comprendre qu’à peine ce système de dilapidations auquel le Pérou, le Mexique, ne résisteraient pas.
Il y a un assez grand intérêt, ce me semble, à tenir note de ce genre de vie qui a produit un si grand résultat : la ruine radicale d'un homme né avec une grande fortune, possesseur d’une plume magique avec laquelle il battait monnaie sans fin et sans relâche; il est curieux de savoir comment il a fallu s'y prendre pour engloutir châteaux, terres, fermes, vignes, forêts, hôtels, rentes, et arriver de plain-pied à ce grand zéro qui remplace ces chiffres énormes.
Or donc voici quelques renseignements puisés à bonne source :
M. de Lamartine a la manie des chevaux. Il en a eu à Paris Jusqu'à dix-huit, dit-on, et des voitures à l’avenant. Une semblable cavalerie à son service se trouvait à Mâcon, à Saint-Point et je ne sais où encore; si bien que cet escadron de quadrupèdes, mangeant à une foule de râteliers, entraînait une dépense fabuleuse de cochers, garçons d’écurie, piqueurs; et si l’on y Joint le fourrage, les harnais et tous les accessoires, on comprendra qu'il y a toujours eu là un puissant agent de ruine. Quatre habitations au moins, toutes meublées, armées de domestiques; des jardins, des terres royalement entretenus avec un personnel à l'avenant, c’est
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encore une occasion de dépenses non moins entraînantes; et si de cet entourage dispendieux on arrive à l’homme lui-même, on trouvera dans ses habitudes privées une nouvelle source de ruine. En effet, le grand poète affecte une recherche suprême dans ses ajustements; il a conservé le costume collant qui allait si bien à ses formes aériennes; fidèle aux modes de sa jeunesse, il oublie que tout a changé autour de lui comme en lui; il a des airs d’un amoureux du Gymnase, il pose pour les Céladons ou les Oscars. Une vraie coqueluche de pensionnaire de Saint-Denis! Le vieux beau veut toujours être admiré; ses airs inspirés se sont en vain démolis peu à peu; une main savante recrépit ou badigeonne à souhait cette façade qui se lézarde ou se tasse. Rien ne peut avertir le héros d’un changement nécessaire; le temps ne lui dit rien, ou, du moins, il ne l'écoute pas, ce qui revient au même; 1l se figure que lui seul a le privilège de survivre au jeune âge, de le continuer sans altération, et 1l étale les splendides débris d’un monument qu'il veut croire éternel. Est-ce un parti pris, une illusion? Nul ne le sait, mais l’homme agit comme s'1l avait fait un pacte avec le temps et qu'1l fût assuré contre sa faux.
Mais allons un peu plus loin, descendons de ces hauteurs, voyons le poète en son déshabillé ou en robe de chambre. |
On m'a raconté qu'un jour, en 1848, alors que M. de Lamartine était tout-puissant, il aperçut chez un tailleur du boulevard des Italiens une magnifique étoffe de velours. Il entre chez l’artiste, examine ce précieux tissu et dit avec la plus grande simplicité : «Envoyezmoi douze gilets de ce velours.» Et tout à l’avenant!
Dans sa jeunesse, M. de Lamartine, étant garde du corps, a eu un pied presque écrasé par son cheval. Il en est résulté une sorte de difformité qui rend sa chaussure très difficile. Quand un cordonnier apporte
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une paire de bottes ou de souliers, le premier soin de notre grand homme est de donner un large coup de canif qui met à l'aise le pofnt douloureux. Un ami a compté dans un petit salon plus de cent cinquante paires de chaussures quelconques. Un ouvrier lui apporte un jour des claques destinées à garantir le pied de l’humidité, il se récrie contre cet appareil, le trouve hideux; mais Je fabricant lui démontre le contraire et bientôt notre poète convaincu s'écrie : « Apportez-m'en douze paires !» C’est son chiffre; tout à la douzaine. Il gâche, en terme de ménage, bien plus qu’il n’use, et cependant, au milieu de ce désordre apparent, 1l sait se rendre compte de ses affaires. Mais il déploie une magnificence naturelle dans les moindres occasions. Un jour, aux Champs-Elysées, une pauvre femme l’aborde en pleurant, lui demande la charité; il se sent ému, l'interroge, découvre l'adresse de la famille, constate un désastre profond, et donne de la main à la main trois mille francs, le seul argent qu'il eût chez lui à cette époque.
M. Chaix d'Est-Ange (1) a l’occasion de plaider une affaire dans laquelle se trouve impliquée une pauvre couturière dont ia mère avait été la femme de chambre de Mme de Lamartine; l’avocat écrit un mot de recommandation pour cette personne digne d'intérêt; notre poète reçoit la lettre et donne aussitôt deux mille francs à cette infortunée.
À quelque temps de là, M. de Lamartine rencontre
(1) Chaix d’Est-Ange, grand avocat, devint magistrat et homme politique. Remarqué, sous la Restauration, pour l'accent d’opposition de certaines plaidoiries retentissantes, celle pour Cauchois- Lemaire entre autres, ayant, du reste, applaudi à la révolution de 1830, il fut élu député en 1831 à Reims, sa ville natale. Il siégea parmi les ministériels modérés. L'Empire cependant l’attira à lui. L'ancien libéral accepta les fonctions de procureur général près la Cour de Paris. Il devint ensuite membre, puis vice-président du Conseil d’État. Il était sénateur en 1870. Il mourut en 1876.
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M. Chaix d'Est-Ange à la Chamb:e et lui dit : « J'ai vu cette pauvre femme pour laquelle vous m'avez écrit.
— Eh bien? — Je lui ai donné deux mille francs! — Comment! Mais je vous les dois; alors je vais vous rembourser ! — Pourquoi donc? — Mais y pensez-vous ?
Je la connais à peine. Je me garderai bien de Jamais vous recommander personne !»
On pourrait citer de lui mille traits de ce genre.
Comment arranger ce luxe de pensée et d’allure avec sa vie ordinaire ?
Il travaille dans un petit cabinet qui lui sert de chambre à coucher; il a un lit en bois peint, vraie couchette d'étudiant, ornée d’une couverture frangée par les dents de son chien, par le bec de son perroquet; vrai grabat de séminariste. De plus, une vieille commode à dessus de marbre noir, puis un bureau dont le cuir taché d'encre s’en va en lambeaux sous les coups de canif du rêveur. Un seul fauteuil éreinté figure dans cette pièce, et les visiteurs qui veulent s'asseoir vont chercher une chaise dans le salon voisin quand ils n'osent pas se placer sur le lit. C’est là que se fabriquent les mille productions du poète-historien, ces petits ouvrages périodiques, librairie au rabais, feuilles légères plus légèrement remplies, pâture des oisifs, récits d'un conteur perpétuel qui tourne à volonté le robinet d’une faconde inépuisable. Romans, biographies, souvenirs de la vingtième année, conseiller du peuple, articles de journaux, feuilletons sur les révolutions récentes ou plus anciennes, vaste fouillis que remue sans cesse cette plume ardente, tout cela est créé sur cette table boiteuse, sur ce bureau d’hôtel garni; et en voilà pour des centaines de mille francs qui tombent l'un après l’autre dans le gouffre d’un déficit sans fond.
Une personne m’assure que M. de Lamartine a une prodigieuse mémoire pour ses dettes, ce qui doit pa-
raître étonnant; car, pour un honnête homme, devoir est un supplice continuel; il faut supposer la facilité de l'oubli, ce qui rend bien compte de la quiétude de ceux qui ont beaucoup de créanciers. Mais enfin, on me la chti tarde: lamémoire: je l'accepte. Un. Jour, on le” vit soulever le marbre de sa commode et tirer de cette cachette un paquet de quarante billets de mille francs que venait réclamer un homme d’affaires. Personne ne s'attendait à cette découverte, qui paraissait des plus improbables. Ce manège si misérable, et qui ne devrait pas être toléré par Mme de Lamartine, est le fait du vouloir de ce maître impérieux. Et cependant on le dit très bon pour sa femme; cela n'empêche pas des boutades qui ont sans doute leur source dans les mille embarras qui pèsent sur cet esprit à la gêne, sur ce génie accroché à une foule de difficultés matérielles indignes de lui; triste cortège de la folie glorieuse, maladie des caractères qui manquent de justesse et de coup d'œil. Donc, 1l arrive que le grand homme laisse exhaler tout à coup des soupirs, langage muet de son malaise intérieur. Par exemple, un jour, à table, un monsieur et sa femme, amis de la maison, dinaient avec M. et Mme de Lamartine. Au milieu de ces mille propos qui remplissent le dîner, le poète s’écria tout à coup : «Madame P..., vous êtes une honnête femme; du moins on le dit et j'en suis certain, puisque vous êtes reçue par Mme de Lamartine. Eh bien, si vous preniez un amant, Mme de Lamartine cesserait de vous voir; Je crois même qu’elle ne recevrait plus votre mari, que nous aimons tous, car enfin votre conduite blâmable serait un motif excellent pour rompre toutes relations à l’avenir. Eh bien, que diriezvous de ce fait qui est certain? Mme de Lamartine, si rigide, a cru devoir faire une visite de condoléance à un vieillard illustre, à l’occasion de la perte faite par lui d’une dame à laquelle il était lié par un double
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adultère! Il est vrai que tout le faubourg Saint-Germain a cru devoir faire une semblable démarche envers ce vieillard si honteusement lié avec cette femme morte récemment. Peut-être considérait-on cette double faute comme une circonstance atténuante!» Cette sortie faite à brûle-pourpoint, d’un ton doux, sans préparation aucune, sans à-propos, est assez familière au grand poète; il a des explosions très dures à digérer, il ne ménage pas sa femme, au contraire, et cependant le plus souvent il se montre très bienveillant pour elle. Il est assez moqueur, et dernièrement, à l’occasion d’une description enthousiaste de certain merveilleux trousseau d’une mariée du grand monde, il s’est mis à plaisanter la dame sur la poésie des camisoles, des bonnets de nuit et des cachemires. En pareil cas, il est plein de verve; le trait est vif, acéré, lancé sans ménagement; la courtoisie apparente de l'expression et du ton ne dissimule qu'imparfaitement la pointe, qui blesse jusqu'au sang. | C'est un homme vivant dans un monde à part, profondément enfoncé dans ses idées, sous le coup perpétuel d’une triste préoccupation, envisageant malgré lui les dures réalités de la vie, éprouvé par des déboires affreux, entrainé dans bien des voies périlleuses où sa probité en échec n’a pas failli ouvertement, mais enfin où l’homme a laissé bien des lambeaux de sa tunique dorée aux ronces du chemin. En somme, M. de Lamartine est plein de bonté, mais cette bonté ne l'empêche pas de laisser souffrir tout ce qui l'entoure; son dévouement se combine si bien avec son égoisme que ces deux extrêmes dominent tour à tour, suivant l'impulsion du moment, produit bâtard d’un mélange où le bien n’a pas plus de part que le mal. La volonté ferme ne tient pas le gouvernail. Le but honnête vers lequel toute boussole doit tendre, comme l'aiguille aimantée vers le pôle nord, oscille sans cesse au hasard; tant mieux
dé L jiée
et
MAR LACRETDEELEÉ = LANMARTIENE Ta
quand le bon vent pousse la barque au port, tant pis quand il mène au naufrage. Nature molle subissant les empreintes de la puissançse extérieure, âme agitée par le souffle des passions intimes, en proie à des tempêtes dont l’amour-propre est le germe décisif; vanité de la’ pensée, vanité de la gloire, vanité de tout, réalisant l’'axiome de Salomon, montrant Jusqu'où peut s’égarer celui qui s'admire et qui s'aime.
16 juillet 1854.
Hier, journée intéressante et bien employée.
A neuf heures, la voiture de M. Lacretelle nous attendait, J. Janin et moi. Deux beaux chevaux nous menèrent grand train sur la route du Charolais, et à dix heures nous étions au perron du château de Monceaux, qu'habite M. de Lamartine. La maison a une tournure assez princière. Elle est grande, vieille, avec quelques parties modernisées, en somme bien placée dans un
charmant pays. Un domestique nous annonça et bien-
tôt nous fûmes introduits chez Mme de Lamartine que nous trouvàmes seule. Bonne réception, mais le maître du logis est au lit, où le retient un accès de rhumatisme plus ou moins goutteux. Après quelques mots échangés, la dame nous mène à l’appartement de son mari et nous voici en présence du dieu.
Nous traversons quelques pièces obscures, des couloirs coupés de petits escaliers : ceux-ci ont une bande de tapis; et enfin nous arrivons à une sorte de chambre ayant pour tout meuble une longue table de bois blanc sur laquelle sont rangées en ordre symétrique une centaine de paires de souliers de toutes les formes. Les escarpins dominent, et, si je m'en rapporte à mon coup d'œil, le poète n’a pas le pied petit, ni bien régulier. Comme il est goutteux, 1l aime les chaussures molles et
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larges. Nous entrons dans une grande chambre dont le parquet est recouvert d’un tapis commun. Il y a deux étagères en bois blanc chargées de livres Jetés pêlemêle, et d’une masse énorme de cahiers de papier à lettres, de paquets d’enveloppes et d’autres objets analogues. Sur un de ces rayons se trouve une assiette pleine de compote d’abricots; à côté, Je vois un gros morceau de pain bis, un couteau, des morceaux de sucre dans un papier gris, un fouet de chasse et quelques autres objets d'usage vulgaire. Une grande table ancienne à pieds contournés, recouverte d’un tapis noir en laque, porte un encrier de porcelaine inondé d'encre qui s’est cristallisée sur ses bords et même plus bas. J'affirmerais que ce réservoir n'a jamais été nettoyé.
Le fauteuil du maître est un de ces vastes instruments bas sur pieds, avec son enveloppe de cotonnade à rales rouges, vaste housse dont le côté droit, celui qui se trouve sous la main de l'écrivain, est largement taché : c’est là que l'écrivain essuie sa plume encombrée d'encre épaisse. Ces lignes sont longues et fortes; on dirait un coup de sabre porté au hasard, vaste balafre destinée à détruire un obstacle, mouvement énergique d’un homme qui se débarrasse d’une gène. Je note cette particularité que j'avais remarquée chez M. Orfila, rapprochement singulier, eu égard à la différence de ces deux esprits. Le lit est un grand meuble en bois blanc peint en jaune rouge. Les gros pieds ronds portent des roulettes comme un lit d’auberge. Une table de nuit, également peinte en acajou, de la plus petite dimension, supporte une carafe pleine de tisane de chiendent et une tasse à café sans soucoupe. Le lit est bas, garni de couvertures d’un vert brun, en désordre, ce qui tient à ce que d'habitude trois à quatre chiens s’y tiennent dans toutes les postures. Cependant, comme la goutte a élu domicile sur les
pieds du poète, les chiens ont dû lui céder la place, à regret sans doute, car le maître de cette meute tient à la main une cravache destinée à prévenir les invasions de ces charmants animaux. Ceux-ci, désolés de cette dépossession, sont couchés sur le tapis et sur les fauteuils. Trois beaux lévriers presque blancs ont choisi la peau de mouton qui est étendue sous le bureau; un superbe épagneul, couché sous le lit, allonge son museau et dort sans souci. Ces quatre amis, les privilégiés du poète, n’ont pas dit un mot à notre arrivée. Ils sont bien élevés et ne font pas plus de bruit que des enfants dociles. |
Mme de Lamartine a soulevé le rideau qui protégeait son mari contre le jour, et elle nous a présentés l’un après l’autre, nominativement; la réception a été cordiale et chaude à l'égard de J. Janin, gracieuse et bienveillante pour moi. Nous nous sommes assis auprès du lit et la conversation a roulé tout naturellement sur la maladie qui cloue dans sa chambre le maître de la maison. Il a exprimé très vivement le regret qu'il éprouve de ne pouvoir nous conduire partout, de nous mener à Sant-Point et à Milly, deux terres bien plus intéressantes à voir que Monceaux, lieux de prédilection pour lui, solitudes austères et riantes tout à la fois, etc. J'ai eu la chance de parler médecine avec ce malade et mes façons de penser et de dire m'ont valu un compliment qui m'a flatté, de sorte que la connaissance a dépassé aussitôt les étroites limites d’une présentation.
Nous causions ainsi depuis plus d’une demi-heure, lorsque Mme de Lamartine est venue nous rejoindre. Notre installation dépassait évidemment les limites d’une visite ordinaire. La dame s’est approchée de son mari, lui a dit deux mots presque à l'oreille, et aussitôt M. de Lamartine a dit : «Mais certainement, ces messieurs vont déjeuner avec nous.» Et aussitôt la mai-
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tresse de la maison, se tournant vers nous, a demandé ce que nous voulions manger. Œufs, chocolat, café, on nous a offert le même ordinaire. J. Janin a demandé qu’on nous apportât la moindre chose dans la chambre du malade, là, sur un coin du bureau; mais les époux ont dit qu'il fallait descendre et que nous trouverions 1à M. et Mme d’Argos et une sœur de M. de Lamartine. Nouvelle sortie de Mme de Lamartine, et après une demi-heure d'attente, elle revint, puis un domestique annonce que madame est servie. Madame prend le bras de J. Janin. Mais alors on nous fait descendre par un escalier de bois, espèce d'échelle que l’on a collée au mur, vrai casse-cou qui tremble sous le poids de mon gros J. Janin. C’est un moyen simple de descendre au jardin sans parcourir le labyrinthe dont j'ai parlé, et vraisemblablement M. de Lamartine n'en prend jamais d'autre.
Au bas de cette échelle nous trouvons une porte qui donne dans le salon, et nous voici en présence des deux dames et du monsieur dont J'ai parlé. Présentation nouvelle, saluts, compliments. M. d'Argos est un auteur. Il a traduit en vers le livre de Job; il à fait quelques ouvrages de philosophie et d'histoire. Sa femme est d’un âge mûr. Elle n’a jamais été jolie, mais elle cause très agréablement. Je lui offre mon bras et nous passons à table. Mme de Coppens, la sœur de M. de Lamartine, est grande; son visage rappelle celui de son frère, mais elle a un assez bel embonpoint qui manque tout à fait au poète. Elle a les cheveux très blancs et d'énormes papillotes; deux rouleaux un peu bouffants encadrent son visage régulier. La table est servie. Je suis à la gauche de Mme de Lamartine, Janin à sa droite, M. d’Argos auprès de Janin, et les deux autres dames sont voisines. Nous sommes assez espacés, car la table suffirait à dix convives. Les propos échangés ne m'ont rien présenté de mémorable, de
sorte que ma sténographie n’a pas trouvé d'emploi. Après le repas, retour au salon, où j'admire quelques bons tableaux. Mme de Lamäftine peint beaucoup. En ce moment, elle peint sur porcelaine d'assez grands plats destinés à garnir un magnifique dressoir en bois de chêne sculpté, qui tient tout le fond de la salle à manger. Plusieurs de ces pièces achevées indiquent un talent remarquable, et d'autant plus que les fleurs choisies par l'artiste ont été cueillies dans le jardin du château. Il y a sur les murs de ce salon deux ou trois grands tableaux à l’huile : ce sont des copies faites par Mme de Lamartine, d'après des ouvrages modernes. Une grande Madeleine éplorée, puis un ange gardien qui veille sur une mère et son enfant. Il y a un tableau peint par Eugène Sue, d’après Gudin (1) : c'est l'incendie en mer d’un vaisseau anglais à bord duquel se trouvait un parent de Mme de Lamartine. Il y a un petit tableau de Carlo Dolca, peintre florentin c'est un désert au milieu duquel est un couvent de capucins; sur le premier plan sont deux moines assis et méditant. La tristesse de la solitude est bien rendue, mais peu de charme dans l'exécution, en un mot rien qui ressemble aux compositions si gracieuses de Carlo Dolci, que j'ai admirées à Florence, à Rome et ailleurs. J'ai peine à croire que cette toile si peu agréable soit de lui. | :
Quoi qu'il en soit, J'ai examiné tout avec soin; j'ai surtout étudié une tête du Tasse, copiée par M. de Lamartine, d’après un portrait original d’Allori. Je n'avais Jamais vu cette figure. C’est bien un fou. Ce front bombé, ce visage pointu par le bas, ces lèvres minces, tout indique le désordre de la pensée; les maisons d’aliénés sont peuplées de têtes analogues; il y a
(1) Gudin, né à Paris le 8 août 1802, mort à Boulogne-sur-Mer le 11 avril 1880, se distingua comme peintre de marine.
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évidemment du génie, mais aussi de la souffrance, une forte contention d'esprit, avec désordre; la puissance de voir au fond de toutes choses, de créer un monde, d'animer le passé, de prédire l'avenir : facultés immenses qui accompagnent le délire, trouble profond que révèlent la fixité du regard et la roideur de la pose. Pauvre Torquato! Qu'il a dû souffrir! Mais le génie n'est-il pas presque toujours un don fatal à celui qui l’a reçu? |
Il était question de promenade. Après que les dames eurent lissé leurs bandeaux, se furent gantées et armées d'ombrelles, nous sommes sortis et nous voici fânant sous de beaux ombrages de marronniers. Nous avons escaladé une colline couverte de vignes; on a tracé une allée qui serpente doucement sur le flanc de ces riches coteaux; et, bientôt arrivés à une partie plus escarpée, les dames ont repris le chemin du château. Les trois hommes ont continué la promenade, devisant de mille choses, surtout du poète; et moi jJ'écoutais de la bouche des amis du maïtre les étranges confidences, et Je les recueillais avidement.
Nous sommes allés nous asseoir dans un petit pavillon rustique d’où l’on a une vue charmante. La campagne est superbe. Il y a au bas de ce coteau une vallée qui se prolonge fort loin; elle est couverte de maisons bourgeoises, de petits castels que les propriétaires habitent pendant l'été. Puis nous voici de retour à Moncaux. M. d'Argos nous propose de visiter le château. Nous passons successivement en revue un assez grand nombre de pièces, quelques-unes passablement meublées à l’ancienne mode, avec des tableaux de peu de valeur. J'ai vu dans le grand salon du premier deux bustes de M. de Lamartine : un en marbre de M: Brian, l'autre en plâtre de M. le comte d'Orsay. Ce dernier est théâtral, prétentieux et médiocrement ressemblant. L'autre est un bon travail. Nous avons visité la cha-
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pelle qui est assez grande, un peu nue, mais plutôt bien. sr
Dans le vestibule d’un autre salon, j'ai trouvé un groupe que l’on attribue à Mme de Lamartine. Trois petits enfants sont réunis autour de la croix; 1ls ont l'air de la soutenir, de la porter, de l’élever. Ce groupe, assez harmonieux, est au-dessus d’un bénitier. On l’a exécuté en marbre pour l’église Saint-Germain-l’Auxerrois. C’est un travail estimable, mis au point par Jouffroy, exécuté sans doute sous les yeux du statuaire, et qui, avec ces arrangements, a pris un certain rang dans le monde artistique. On regarde Mme de Lamartine comme un sculpteur inspiré, un peintre de talent, deux qualités brillantes dont je ne puis me rendre garant, car on sait trop comment les amateurs exécutent ces œuvres admirées. À noter encore dans la chapelle, au-dessus du portail, un petit groupe de trois figures représentant la Sainte Vierge soutenue par deux saints; le tout en bois, mais de la main de Mile de Fouveau. Ceci est une autre affaire. Cette artiste a donné de nombreuses et éclatantes preuves de son mérite.
Ce voyage dans les appartements de Monceaux nous a ramenés auprès du lit du poète. Là, une conversation assez vive a saisi mes deux oreilles et je vous en rendrai bon compte. Mais il nous arrive du nouveau. Outre Mme de Lamartine, Mme d’Argos, il y avait Mme de Coppens, la sœur du poète, la dame aux grandes papillotes blanches dont je vous ai déjà parlé. Il survient deux nouveaux visages : une grande demoiselle, appelée Mile Valentine, la nièce du poète, charmante et superbe, d’une taille admirable, légèrement vêtue; puis sa sœur, une dame déjà veuve, non moins grande que la première, et toutes deux filles d’une autre sœur de M. de Lamartine. Ces dames habitent une maison très voisine de Monceaux; elles pas-
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sent leur temps chez leur oncle et sont le principal ornement de ce lieu. Ce renfort de beau sexe n'a pas ralenti la conversation. Mais puisque Je veux me rappeler tout ce que j'ai entendu dire d’un peu saillant dans cette visite, procédons par ordre et tâchons de ne rien oublier. |
Mme de Lamartine nous annonça elle-même à son mari. Celui-ci, qui était couché de manière à ne pas nous voir, écarta le rideau qui lui dérobait le jour d’une fenêtre voisine et dit à Janin : «Bonjour, mon cher ami. Je suis heureux de vous voir, mais bien fâché d'être dans l'impossibilité de m'occuper de vous directement. Je suis pris par le pied. J'ai un rhumatisme qui me retient au lit depuis deux jours. — Voyez comme cela se trouve, réplique J. Janin : je vous amène un des meilleurs médecins de Paris, le mien, mon ami, le D" P. Ménière, et Je vous assure qu'il ne voudra pas vous guérir. — Soyez le bienvenu, monsieur le docteur, dit le malade; mais, hélas! je ne suis pas curable; et d'ailleurs, je ne voudrais pas être guéri.» La conversation entamée sur ce sujet, il fut reconnu que le pauvre patient avait eu la goutte il y a vingt-cinq ans et plus, que depuis longues années il y a des retours de cette affection désignée plus agréablement sous le titre de rhumatisme et mieux encore sous celui de névralgie. C’est le mot choisi par Mme de Lamartine. Quel que soit le nom, la chose existe, le pied est pris. Il y a douleur, gonflement; la marche est impossible; le goutteux est au grand complet. Il faut s’y résigner, et c'est ce que me semble faire très résolument le poète. J. Janin, qui est un goutteux de grand style, a raconté ses misères, mais il a insisté sur les avantages de cette maladie qui laisse la tête libre et permet de travailler, d'étudier, de lire, de dicter: il s’en félicite si bien qu'il se propose d'écrire l'éloge de la goutte comme Erasme a fait celui de la folie. M. de Lamartine n’est pas
aussi enthousiaste. Cependant il convient que cette maladie préserve de beaucoup d’autres affections. «Dans l'Orient, dit-il, quand un Arabe a son premier accès de goutte, tout le monde vient lui en faire compliment, le féliciter. C’est, comme l'asthme, dit-on, un brevet de longue vie.» J'étais là sur mon terrain; les malades aiment à parler médecine. Il fut convenu que le grand-père de M. de Lamartine était goutteux, qu'il y avait hérédité.
Le malade boit pour tout médicament une tisane de chiendent et de réglisse; une carafe pleine de coco est sur la table de nuit. Il y a de plus, comme Je l’ai dit, une petite tasse à café en porcelaine sans soucoupe, et ce breuvage que J'approuve de toute la hauteur de mon bonnet doctoral est très fréquemment attaqué; mais la main distraite verse à côté du vase; celui-ci, pris sans précaution, verse une partie du liquide sur le drap, sur la couverture, sur la chemise, et si l’on Joint à ce gribouillage le tabac à priser qui inonde le lit, on aura ua coup d’'œ1l peu agréable. Le malade parle beaucoup, d’une bonne voix sonore, un peu grave, bien accentuée et plaisante à écouter. La tête, très relevée sur un oreiller et un gros traversin, est recouverte d’une sorte de réseau brun, formant un rudiment de bonnet, une petite calotte en tricot de soie, je crois, laissant échapper quelques mèches de cheveux gris. Les tempes sont creuses, les sourcils bien arqués, grisonnants, l'œil beau, en amande, doux, le regard assez ferme et droit. Be nez est assezorandibien fait droit, mincé.et un peu busqué. Les narines sont peu ouvertes, mais échancrées entre le lobule et l'aile du nez. Ajoutons que le tout est barbouillé de tabac. Le linge de corps est peu soigné. On entrevoit un énorme gïlet de laine, couvrant mal la poitrine débraillée. La main est grande mais belle. Elle est armée d’une cravache, nous avons dit pourquot. |
80 JOURNAL DU D" P. MÉNIÈRE
«Que faites-vous, Janin? demande le poète. — Mais, répond l’ami, je poursuis mon istoire de la littérature dramatique; les troisième et quatrième volumes sont sous presse. Il y en a encore deux, peut-être trois, de sorte que j'espère réunir tout ce qui a été fait dans ce senre depuis trente ans. — Fort bien. L'époque est intéressante; la tragédie morte, le drame ressuscite. Quel âge avez-vous? — Mais le 21 décembre prochain J'aurai cinquante ans. — Que vous êtes jeune!» dit le poète avec un gros soupir. Puis il reste abîmé dans ses réflexions pendant quelques instants.
«Pour moi, reprend-il, je travaille à mon store de l'empire ottoman. Déjà deux volumes sous presse. Il y'en aura six, huit peut-être. Il m'en eût fallu douze pour achever cette œuvre à laquelle je travaille avec passion. Tous les jours, je me lève à cinq heures, j'écris jusqu’à dix, puis c’est fini pour toute la journée. Je déjeune, nous partons pour la promenade avec ces dames, surtout avec mes nièces. Quand nous sommes las de marcher, des chevaux envoyés d'avance nous prêtent leur dos pour continuer le voyage, et enfin, quand nous sommes assez loin, assez fatigués, une voiture qui nous attend nous ramène au logis. On dîne, on cause. Quelques visites des environs nous aident à tuer le temps, et à dix heures je me retire. Voilà ma vie avec ces cinq heures de travail matinal. Je veux faire un volume par mois. Mon accident va me retenir trois Jours, plus peut-être, ce qui me retardera; j'en suis contrarié, car ce travail me charme, me ravit. On m’a donné 150,000 fr. pour ces six volumes. Je vous assure que cette histoire sera très intéressante : ce sont les Mille ef une nuits de l'histoire. Je connais le pays, j'ai vécu en Orient. C’est mon pays d'adoption, celui qui convient le mieux à ma nature physique et morale. C’est là que je me retirerai plus tard pour y mourir. Si la politique me chassait de France, je partirais pour Beyrouth, Jaffa ou