LS LL 4 M':;: AMPÈRE — DAUBENTON
ce mot : «Ce n'est pas son tour!» Il s'informe et apprend qu'il y a un autre chien avec lequel le récalcitrant partage la corvée. On va chercher l’autre. On le trouve. Il monte dans le tour sans se faire prier, et au bout d’une demi-heure de service 1l cède la place à l’autre qui remplit son devoir sans objection. Il y a de quoi réfléchir sur cette affaire. M. de Lamartine en est tout ému.
Janin raconte le trait de ce chien d’invalide à qui l’on refusait l'entrée dans l'hôtel. Il avait remarqué que les entrants boitaient; 1l fait le boiteux, marche sur trois pattes, et obtient ainsi du gouverneur le privilège refusé aux autres individus de son espèce.
Puis le chien de Daubenton; puis celui de cet aveugle, qui, après la mort de son maître, continue de se tenir à son poste avec sa sébille au museau, reçoit la charité, amasse un trésor et achète une maison à l’aide de son épargne!!!
On va loin en pareille matière. La belle Valentine riait aux éclats à l'audition de ces merveilles; elle avait reçu dans son giron, sur une belle robe de mousseline légère, deux lévriers blottis en si belle place. Je n’aime pas cette passion et ces bêtes sur les genoux des dames.
Je ne sais à l’aide de quelle transition on arriva de plain-pied des chiens aux héros, aux grands hommes, à ceux que la nature a le plus favorisés sous tous les rapports. Il y avait là un à-propos flagrant. On parla de la belle tête de feu Arago, de celle de Gœthe si colossale, de Jupiter Olympien et autres boules priviléciées que la statuaire a immortalisées.
J'étais resté très près de Mme de Lamartine; elle ne manqua pas d'appliquer l’allusion à son mari. Elle me dit en se penchant vers mon oreille : «Qu'est-ce donc quand le génie couronne tous ces dons?» Je ne pouvais refuser mon assentiment. Je le donnai avec complaisance. La dame me sut gré de rendre hommage à 1a
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vérité, et elle ajouta que ces hommes si rares devraient gouverner le monde, qui n’en irait certainement pas plus mal. Je ne pouvais m'inscrire en faux contre une pareille proposition. Jeus même la faiblesse galante d'y ajouter quelque assentiment poétique et politique; aussi Janin prétend que ces confidences m'ont valu un coup d'œil encourageant de la dame. Je proteste! On m'a dit que Mme de Lamartine, issue de sang royal (de la main gauche), touchait en cette qualité une pension viagère de 50,000 francs.
Elle n’est pas du tout belle. Grande, mince, assez de distinction, froide, blonde et pâle, elle parle doucement et avec un calme tout britannique. Elle a le nez blanc décoloré, comme si la peau était gelée, tant elle est d’une teinte extraordinaire; si le vin de Mâcon oroduisait un tel phénomène, ce serait dérouter toutes les traditions du cru. On a parlé de Béranger, d'Alfred de Musset, en fort bons termes. Il est avéré que M. de Lamartine ne comprend pas La Fontaine, en dit du mal, ne fait aucun cas de son talent, lui refuse le don poétique. Cela vient peut-être de ce que notre célèbre contemporain ne possède pas le genre naïf. Il n’y a rien dans son talent qui ait quelque analogie avec l’admirable simplicité du fabuliste.
En quittant Monceaux, nous sommes allés rendre visite à M. de Rambuteau, ancien préfet de la Seine. Sa terre, située à moitié route de Monceaux à Mâcon, se nomme Champgrenon.
Le château est plus considérable que celui de M. de Lamartine Nous étions attendus de la veille. Le seigneur de ce manoir est venu au-devant de nous jusqu'au bas de son escalier, et nous a introduits dans un vaste salon ou cabinet dont les quatre murailles garnies d'armoires vitrées forment une immense bibliothèque. Il y a de plus un superbe piano à queue, et c'est tout, car 1l n'y a plus de place que pour des fauteuils,
canapés, causeuses, pliants et autres meubles analogues. M. de Rambuteau est affecté de deux cataractes qui mürissent peu à peu. Il voit à peine, mais dans sa maison, dont toute la disposition intérieure lui est familière, 1l marche sans hésitation et nous a servi de guide dans une promenade qui a duré plus d’une heure. La cécité qui arrive lentement est un chagrin pour ce personnage, mais là encore J'ai trouvé une condition particulière de bon accueil. Mme de Rambuteau, qui a su mes accointances avec la Faculté, m'a posé bien des questions que J'ai résolues dans le même sens que les professeurs Chomel et J. Cloquet, médecin et chirurgien de la famille Rambuteau. Ce rapprochement de doctrines a été d'un bon effet. J'ai traité haut la main certains guérisseurs patentés, effrontés, charlatans bien et dûment prônés et patronnés par les gens du grand monde, ces trompettes de la médecine industrielle. Et puis sont venus les gens de connaissance mutuelle : mon ami Daugustin, longtemps président du conseil municipal de Paris; mon ami Possoz, secrétaire de ce même conseil, gens qu’estime beaucoup M. de Rambuteau; puis le souvenir de M. Orfila et bien d’autres, de sorte que la conversation est devenue fort intime.
Il a été promptement question du dernier livre de M. Villemain, les Souvenirs historiques, dans lesquels M. de Narbonne joue un rôle si considérable. Or, ce M. de Narbonne est le propre père de Mme de Rambuteau. Bien m'en a pris d’avoir lu ce livre tout récent, jai pu en parler en pleine connaissance de cause. M. Villemain a consigné dans son travail beaucoup de documents puisés dans les archives de la famille; M. de Rambuteau a fait copier les originaux et a envoyé ces copies à M. Villemain qui en a usé à sa manière, mais pas tout à fait comme l’eût voulu la famille.
M. et Mme de Rambuteau sont très touchés de la manière dont l’auteur a parlé de son héros, des détails qu'il a donnés sur sa vie privée, des paroles qu'il lui a prêtées, et qui, vraies au fond, ont revêtu sous la plume brillante de l’académicien un éclat si merveilleux. On eût désiré qu’il mît plus en relief certains faits qui se trouvent fondus dans sa narration générale et qui n'eussent rien perdu à être isolés. Il est résulté de cette discussion un incident très attachant. Pour prouver à quel point M. de Narbonne était un esprit distingué, un cœur affectueux et dévoué, Mme de Rambuteau nous a communiqué deux pièces autographes de la plus grande valeur. La première est la lettre écrite par son père à l’empereur. En voici le sens : «Sire, je tiens par ma naissance aux plus anciennes familles de France; J'ai un duché, une grande fortune; J'ai été ministre de Louis XVI ; je n'ai quitté ce prince que quand il a eu cessé de vivre; c’est vous dire à quel point Je suis dévoué à mon pays. Aujourd'hui, le passé ne réclame plus rien de moi; je crois devoir servir le présent. Si ce que
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sante, Je viens vous offrir mes services, etc.» Cette pièce est d’une grande élévation de style et de pensée; 1] y à quatre à cinq pages d’une belle écriture, et si Je l'avais lue moi-même, si J'avais eu le loisir de l’étudier, Je me la rappellerais sans doute presque mot à mot, car ce sont de ces choses qui frappent fortement.
Je ne saisis pas pourquoi M. Villemain ne l’a pas insérée textuellement dans son travail. Peut-être a-t-il craint le voisinage d’un morceau aussi magnifique de fond et de forme. Il a préféré mettre la chose en narration, mais le public y a évidemment perdu. La seconde lettre est plus intime; elle est à l’adresse de sa fille, Mme de Rambuteau, et datée de la désastreuse entrée en campagne de 1812. Le père, qui appelle sa fille : «Chère petite,» se sert constamment
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