‹ Journal du docteur Prosper MénièreChapitre 44 sur 170 · M. DE NARBONNE · texte numérisé non relu

M. DE NARBONNE

des formes les plus gracieuses, les plus enjouées. Par exemple : pee

«Ma chère enfant, je quitte la diplomatie pour le service de l’armée. Je ne suis plus ambassadeur, mais aide de camp. Nous allons voir des réunions de troupe par centaines de mille se faire des niches avec quelques milliers de canons, jusqu’à ce que mort ou victoire s’ensuive. Mille amitiés à ton mari qui fait merveille dans son département (le Mont-Blanc ou le Simplon; M. de Rambuteau était préfet dans ces départements formés aux dépens du Piémont), etc. Je t'écrirai après chaque bataille, etc.» Hélas! le pauvre homme n'écrivit pas longtemps; il mourut du typhus à la suite de la grande affaire de Dresde ou de Leipzig. Cette lettre est très spirituelle. Il y a beaucoup de petits mots très jolis; c'est un habile conteur, écrivain facile, gai, gracieux. Quel dommage que ses lettres n'aient pas été imprimées !

Ensuite nous avons été introduits dans la chambre de Mme de Rambuteau, où se trouve un magnifique portrait de M. de Narbonne, peint par Gérard. C'est un vrai chef-d'œuvre. La tête est belle, l'œil scintillant, la bouche spirituelle, l’air ouvert et gracieux; Mme de Rambuteau lui ressemble beaucoup; on sait qu'elle à été fort Jolie et il est impossible de ne pas être frappé de l'air de famille en voyant ces deux figures l’une près de l’autre. Il y a dans cette chambre un grand nombre de portraits de famille, beaucoup en miniature, quelques-uns d’'Isabey avec la fantaisie à la mode sous l'Empire. M. de Rambuteau nous a promenés dans toutes les pièces principales de sa vaste habitation. J'ai vu là bien des souvenirs, des gravures, des tableaux de maïîtres, des dessins faits par Visconti, représentant les fêtes de la ville de Paris au mariage du duc d'Orléans, et une foule de choses de prix. Tout en parcourant ce beau séjour, le maître du lo-

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ois nous racontait en foule des anecdotes se rapportant à chaque objet de notre attention. Il y a un vif intérêt à recueillir ainsi des particularités qu'on voudrait ne pas laisser perdre en de vagues souvenirs.

J'ai souvent avoué mon goût pour ces choses saisies au vol, échappées à l’occasion de n'importe quoi, vrai canevas de l’histoire contemporaine, petits faits caractéristiques négligés par les écrivains qu'on croit grands, qu'on appelle sérieux, philosophes, espèce peu digne de foi, généralement encline à substituer ses vues rétrospectives, ses jugements systématiques aux réalités moins belles, arrangeurs symétriques d'une sorte de dessert de convention, mais que ne remplace pas pour moi le plat de résistance, celui qui doit rassasier la faim de l’homme affamé de vérité. M. de Rambuteau a été en position de voir bien des choses intéressantes. Il a été chambellan de l’empereur, puis préfet, puis député, enfin préfet de la Seine et pair de France pendant de longues années. Il a dû, en ces diverses qualités, se trouver mêlé à toutes les grandes affaires de l'Empire, des deux Restaurations et du gouvernement de Juillet. Donc 1l devrait écrire ses Mémoires; 1l a en main d'immenses matériaux fort importants, mais il a un dada : c'est la préfecture de la Seine, la ville de Paris, ses finances, les embellissements, les affaires en général et en particulier. Il revient sans cesse sur ce vaste chapitre contemporain.

Ce qui se fait aujourd'hui à Paris est un puissant stimulant pour lui. Pour atténuer ce dernier terme de comparaison, il démontre que pendant quinze années de préfecture la ville a dépensé deux cents millions en embellissements et travaux d'utilité publique, mais qu'alors il y avait un conseil municipal élu, des Chambres, un budget rigoureux, tout autant d'obstacles à de plus grandes entreprises. On voit qu’il se défend en quelque sorte du reproche qu'on pourrait lui faire de ne

pas avoir travaillé comme M. Berger ou M. Haussmann; mais, hélas ! personne ne songera à l’attaquer, ce brave et digne homme. Chacun sait combien le conseil était parcimonieux, bourgeois, rétréci dans ses vues, pointilleux et hargneux dans ses prétentions et privilèges.

Chacun de ses membres se prenait pour un vrai préfet, tranchait du maître et rejetait impitoyablement ce qui aurait donné quelque influence à l'Etat, ce qui eût paru une trop grande faveur à tel arrondissement rival. La rive gauche était endiablée contre la rive droite, et vice versd. Aujourd’hui les affaires marchent autrement et le public ne peut qu'y gagner sous certains rapports. Nous verrons plus tard le grand chapitre de la Dette. Donc ce bon M. de Rambuteau nous raconte, chemin faisant, les œuvres innombrables de son administration, la régularité de son budget, qui a toujours mérité les éloges de la Cour des comptes; le talent de quelques vieux employés qui ne restaient aux bureaux que par amitié pour le préfet et se sont empressés de jouir de leur retraite dès que la nouvelle administration a été établie. Il nous dit qu'il a planté à Paris Je ne sais combien de centaines de mille arbres bien poussés aujourd’hui, constituant une vraie forêt qui ajoute à l’agrément et à la salubrité de la ville.

Le cher monsieur n’a pas fait moins pourses propres domaines. Il est grand partisan des arbres; rl aime le bois, le feuillage, et il faut lui en faire compliment, car c'est chose excellente.

Les églises, les fontaines publiques ont dû beaucoup au zèle de notre ex-préfet. Encore bien des remerciements de ce côté.

M. de Rambuteau est un collectionneur zélé. Il a entassé à Champgrenon et à Rambuteau une masse immense de documents de toute espèce : livres, brochures, cartes, dessins, caricatures, publications offcielles, comptes rendus financiers et autres, de sorte

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qu'il possède trois ou quatre bibliothèques spéciales que l’on serait tout étonné de trouver dans cette solitude. Il a une collection de tous les ouvrages dramatiques représentés avec succès à Paris depuis cinquante ans. Il réunit à ces œuvres théâtrales les costumes du temps, les caricatures, si bien qu’à l’aide de cet énorme mémento on peut retrouver tout à coup l’histoire d’une époque déterminée. C’est de l'esprit d'ordre, de la prévoyance, quelque chose qui ne brille guère que par l’utilité, mais enfin c’est toujours cela; tant d’autres n'ont même pas ce talent !

M. de Rambuteau parle avec une extrême facilité; Je le savais déjà, et sous ce rapport sa faconde n'a pas peu servi sa fortune. Il a toujours su se tirer d'affaire dans les occasions où il était utile de prendre la parole; la phrase, un peu monotone, est abondante, coulante, sans beaucoup de relief, mais assez correcte; et, à ce sujet, Je ne puis me dispenser de traiter un petit chapitre de chronique contemporaine. Comment se fait-1l que M. de Rambuteau, bon gentilhomme, élevé avec soin en toute chose de bonne compagnie et toujours occupé de grandes affaires dont il se tirait honorablement, comment se fait-il qu'un personnage de cette valeur ait été en butte à une accusation d’incapacité intellectuelle, d'éducation incomplète, au point qu'on ait mis sur son compte tant d’anecdotes désopilantes ?

Les petits Journaux ont prêté au préfet de la Seine des fautes d'orthographe fort singulières que je ne voudrais pas répéter ici, car ces sortes de calomnies plaisantes laissent toujours une trace, et, à mon avis, il n’est pas bien de leur donner de la consistance par une publicité de mauvais aloi. Pour mon compte, je n'ai entendu sortir de la bouche de ce personnage aucun mot altéré dans sa forme ou sa prononciation; Je n'ai constaté aucun accident de langage, même alors

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que la familiarité eût pu le porter à se départir des rigueurs de la grammaire. Mais il a été un temps à Paris où les petits journaux travaillaient avec ardeur et persévérance à démolir tout pouvoir.

Qui ne se rappelle les quolibets sur la parcimonie de Louis-Philippe, cet éternel sujet de médisances envenimées que l'ennemi répétait chaque jour et qui préparait de loin les catastrophes de la République? M. de Rambuteau a subi cet affront, qu'il partageait avec le roi, avec M. Dupin, M. Leguier; le malin public littéraire prêtait à l’un des fautes d'orthographe, à l’autre des actes d’avarice, à celui-ci des calembours, à cet autre des propos grivois, de sorte que ces chefs de l'Etat, de la ville, du barreau et de la magistrature, sans cesse attaqués, bafoués, perdaient peu à peu tout pouvoir sur les masses et devaient bientôt disparaître dans la tempête qui engloutissait l'Etat et ses meilleurs serviteurs. M. de Rambuteau nous a dit qu'il avait fait bien des avances aux Journalistes, mais uniquement dans l'intérêt de la ville. Il désirait qu'on rendît compte de tout ce qui se faisait pour Paris. Jamais il ne lui arriva de réclamer pour une allégation qui ne touchait que lui.

I1 dit aussi qu'il n’a jamais refusé sa porte à personne dès l'instant qu’il s'agissait des affaires de la capitale, à quelque degré que ce fût. Le plus souvent 1l se promenait seul ou avec l’une de ses filles, dès le matin, dans les quartiers les plus populeux, là où l’on faisait des travaux; 1l écoutait tous ceux qui voulaient lui parler; il recueillait ainsi des renseignements sur les choses en projet, renseignements souvent entachés d'égoïsme, chacun prêchant pour son saint, mais qui se contrôlaient mutuellement et, en somme, servaient souvent de base aux plus importantes décisions prises par le conseil municipal. On sent en M. de Rambuteau une sorte de sultan comme Haroun-al-Raschid des Mille et une nuits, voulant tout voir, se prenant au sérieux

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comme seigneur et maître de la ville de Paris, disant mes ponts, mes quais, mes hôpitaux, mon octroi; et tous ces pronoms possessifs n'ont rien de ridicule dans la bouche de cet administrateur zélé et paternel. Si j'avais la mémoire des chiffres, je pourrais consigner ic! bien des choses importantes qui jaillissaient en foule dans les souvenirs de M. le préfet; mais espérons que ce digne homme donnera un jour quelques chapitres substantiels de l’histoire municipale. Il y a surtout un point intéressant que j'aurais voulu retenir avec exactitude.

Ainsi les recettes journalières de l'octroi de Panis, le chiffre des engagements au Mont-de-Piété, sont deux grands avertisseurs de la situation physique et morale de la capitale. Cela annonce l’activité des travaux, la gêne ou l’aisance des ouvriers, la nécessité de faire des travaux publics, de stimuler l'industrie particulière ou de ralentir cette source de produits quand il y a surabondance. Mais assez d'économie publique et locale. Je voix que je tourne au municipal, et, comme Je ne me sens aucune vocation pour tout cela, Je passe outre. M. de Rambuteau a la passion des fleurs; 1l m'a montré les serres chaudes, dans lesquelles j'ai trouvé beaucoup de plantes rares. On voit que le seigneur chàtelain est en rapports avec Cels, Kesler, Lemiche et autres horticulteurs de première volée.

Les serres tempérées ne sont pas moins grandes et bien meublées; enfin il y a en plein air en ce moment une masse énorme de plantes, d'espèces, de variétés, tout ce qui constitue la Joie de l'amateur, dés roses à n'en plus finir, des azalées, des rhododendrons, des fuchsias, des bruyères, des calcéolaires, enfin tout le bagage de nos florimanes parisiens. Il a paru enchanté de trouver en moi un admirateur passionné à l'occasion de ces belles choses. Il m’a débité avec un imperturbable sang-froid une foule de noms techniques,

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latins ou grecs, dont Je ne garantirais pas l'exactitude, mais qui prouvent du moins un goût réel pour cette végétation exotique ou indigène, I] est à noter que M. de Rambuteau, qui a presque besoin d’un guide partout ailleurs que chez lui, marche d'un pas ferme dans ces serres tortueuses, franchit sans hésiter une foule de petits escaliers où J'avais quelque peine à trouver ma route; enfin, J'ai vu que ces serres sont un séjour de prédilection pour lui, et je lui en fais bien mon complhiment. À propos de ses sept ou huit mille volumes sur toutes les parties de la littérature, nous avons su que ce voisinage était largement mis à profit par M. de Lamartine. Celui-ci n’a pas de livres. Il emprunte aux bibliothèques publiques et particulières les auteurs dont il a besoin. Dès qu'il s’est ag1 de l’A3stoire de l'empire ottoman, il a été fait un appel aux collections de l’ancien préfet, et Champgrenon a expédié à Monceaux une masse d'ouvrages de voyages, de récits sur les affaires d'Orient. M. de Rambuteau, en me citant Chardin, Tavernier, Belon, Tournefort et une foule d’autres orientalistes, m'a prouvé qu'il connaissait les sources où devait puiser son voisin, et en diverses autres matières J'ai pu voir que le respectable préfet de la Seine était plus véritablement instruit que la plupart des gens qui s’amusaient à ses dépens. |

Comme trait de caractère, je ne veux pas omettre ce fait : 1l y a près des serres une basse-cour bien peuplée; or, ces volatiles connaissent s1 bien leur maître, que tous accourent dès qu'ils le voient, viennent manger dans sa main le pain qu'il leur égrène; confiance qui implique une habitude bienveillante, un soin paternel de bon fermier connu de toutes ses bêtes, également attentif à leurs besoins, et chéri en proportion de sa bonté tutélaire.

Le verger, le potager, sont superbes. Du milieu d'une

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belle allée, on aperçoit un vaste horizon qui comprend Mâcon et jusqu'aux montagnes des Alpes. Souvent, par un beau jour, on aperçoit la cime du mont Blanc et ses neiges éternelles teintes en rose par les premiers feux du jour. Et cependant 1l y a bien quarante lieues de Champgrenon à Chamonix !

La promenade dans le parc a duré longtemps, nous avons visité beaucoup de belles choses : une glacière superbe couronnée d'un pavillon rustique de la plus grande élégance, une petite chapelle où M. de Rambuteau a été baptisé, où il a fait sa première commERION, où il a été marié, je crois; séjour heureux peuplé de ses plus chers souvenirs. J'y ai vu, soit dit en passant, un bon tableau de Pérugin, le maître de Raphaël, représentant une Sainte Famille. Tout cela est bien tenu, soigné. On voit que la famille est là; tout y atteste la présence habituelle des maîtres.

Enfin nous avons pris congé de notre cher préfet, emportant de bonnes paroles, une invitation pressante de revenir passer quelques jours à Champgrenon l'an prochain.

On a dit que M. de Lamartine, poursuivi par des créanciers tenaces, aurait dû être l’objet, de la part du roi Louis-Philippe, d'un acte de munificence souveraine où d’un calcul privé : cinq cent mille francs £onnés à propos auraient pu dans un moment opportun rattacher le poète à la cause du gouvernement constitutionnel de Juillet. Il fallait à tout prix enlever œ génie embarrassé aux séductions de l'opposition factieuse: il fallait lui ôter tout prétexte à des actes compromettants; un tel homme qui brûle ses vaisseaux, cest un malheur pour lui, pour tous; c'est un ange qui va tomber : il faut le relever à ses propres yeux, l’arracher . à la tentation du tribun populaire On ne sut pas agir auprès de M. de Lamartine alors quil en était

temps, qu'il y avait urgence; les dettes se sont accu-

mulées, les besoins sont devenus plus impérieux; il n'est plus resté que la ressource des aventures; le trouble public était un refüge pour ce naufragé. Aussi, quand le moment est venu de se prononcer, quand, en février 1848, à la Chambre des députés, Mme la duchesse d'Orléans se réfugiait au milieu des représentants de la nation; quand d’un mot on pouvait donner un trône, le poète, qui occupait la tribune, qu était le maître de la situation, ne dit pas ce mot; 1l retint l’enthousiasme des députés, il insinua qu’il fallait se défier des entraînements du cœur, et la République fut proclamée à l'instant. Qui l’a poussé à cette action? Etait-ce, comme l'ont dit ses ennemis, pour sortir de ses embarras ?... misérables liens des héros de Lailliput, retenant captif le géant endormi.

Hélas ! si cette assertion était vraie, qu'il y aurait un terrible compte à rendre pour l’homme en question, et que la postérité lui devrait de malédictions! Combien je préfère l’opinion qui laisse à l’homme toute son auréole! L’ambition me paraît un plus noble but; le poète sentait la faveur populaire, les élections lui pronettaient merveilles, 1l voyait grandir son influence, la gloire parlementaire le conduisait à tout; plusieurs millions de suffrages l’enivraient de leurs acclamatons; il entrevoyait le trône; 1l allait succéder aux fils de saint Louis et de Charlemagne, une nouvelle race allait gouverner la France. C’étaient le génie, la beauté, le talent et l'audace qui plaçaient sur une seule tête la plus belle couronne du monde; donc il faut pardonner cet éblouissement auquel nul homme n’eût pu résister.

Il a toujours cédé à des mouvements soudains, éclairs spontanés de sa nature aventureuse, hasards auxquels il s'abandonne avec délices, persuadé que le destin a fait un pacte avec lui et qu'il ne peut tomber dans aucun précipice, tant les bons anges le protègent. Il a foi

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en son étoile, et c’est là l’excuse des héros illuminés. Il ne croit pas pouvoir faillir, tant sa nature exceptionnelle a droit à des privilèges. « Dieu, disait Bassompierre, regardera à deux fois avant de damner un homme comme moi.» M. de Lamartine est convaincu que la postérité n’osera le blâmer, à plus forte raison ne le condamnera pas. Faut-il doncse contenter d’applaudir le bien et de pallier ce qui est mal? Le grand homme serait fort étonné que l’on procédât autrement. Il compte sur les immunités du talent et du génie; il se réfugie peut-être dans le sanctuaire de ses intentions. Or, qui osera le poursuivre jusque-là, scruter ce domaine sacré? Pour moi, je consens à m'abstenir par égard pour un Français qui vaut mieux que sa réputation, qui a toutes les naïvetés de l’orgueil, tout l’enfantillage du génie. Rien ne l’étonne de ce qui lui arrive : les succès sont choses dues, les revers sont une vengeance du destin, le monde et Dieu ne s'occupent que de lui, l'humanité gravite en silence dans son orbite; soleil radieux qui entraîne ses satellites, comment voulez-vous que les lois éternelles de la matière puissent déranger sa marche triomphante? J'aime assez, Je l'avoue, cette confiance en soi. C’est un type achevé, quelque chose d’absolu, Satan lui-même, qui ne peut reconnaître une tête plus haute que la sienne. Mais en voilà assez. Je cesse mon analyse, tout prêt à la reprendre l’un de ces jours.

Dernièrement, un Journal, je ne sais lequel, s’est avisé de confier à ses abonnés, avec l’injonction : «Qu'on se le dise!» que M. de Lamartine venait de recevoir par acte authentique un don de vingt-cinq mille livres de rentes. Cette nouvelle trouva des crédules. On ajoutait que le poète, voulant faire une bonne œuvre, disposait d’une somme de cent mille francs en faveur des pauvres. C'était superbe, comme on le voit. Rien n’y manquait que la vérité. Cela a eu un tel éclat que depuis

LAMARTINE IOI

son éclosion M. de Lamartine a reçu chaque jour un certain nombre de lettres, ayant pour but de lui demander une part du cadeau destinée aux nécessiteux. Pendant que nous causions auprès de son lit, un valet de chambre apporta un de ces plis intéressés; M. de Lamartine flairant la pétition nous dit : «Encore un demandeur! Encore un amateur! Si, du moins, 1ls prenaient la peine d’affranchir leur lettre! mais ce serait prouver qu'ils ne manquent pas d'argent!» Et la lettre fut remise non ouverte sur la table de nuit.

Cela me rappelle qu’à l’époque où M. Orfila fit don d'une somme de cent vingt mille francs à diverses corporations savantes, on lui écrivit de toutes parts des lettres contenant ce bel argument : « Puisque vous êtes assez riche pour donner tant d’argent, vous devez l'être assez pour m'en donner, à moi, qui en ai si grand besoin, etc.» M. de Lamartine ne prend pas de grands airs en parlant de ce canard à son intention, mais il ne ma pas paru fâché d’être ainsi mis en scène. Les hommes habitués à occuper le public ont besoin qu’on parle d'eux, n'importe à quelle occasion; absurde ou non, ce bruit leur plaït, et ils supportent mal le silence. S1 la Renommée a cent trompettes, ils souffriraient à ce compte de n’en occuper que quatre-vingt-dix-neuf, tant est grande la soif de gloire, de publicité; tant il y a de séduction dans cette tendance de la foule à se porter vers un lieu dont on est le centre. En somme, je suis enchanté de ma visite à Monceaux,; elle m'a mis à même de voir de près un homme qui a joué un rôle considérable dans notre histoire politique et littéraire depuis vingt-cinq ans, un homme qui aura une place importante dans la galerie des illustrations contemporaines.

Dirai-je que J'ai trouvé en M. de Lamartine quelque chose de mieux que ce que J'avais prévu, un motif suffisant pour amender ma manière de penser à son égard ? Non, sans doute, je n’ai rien à retrancher de mes juge-

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… * Fa UT 4 h L La : > res ” 1O2 JOURNAL DU D‘ P. MÉNIÈRE

ments, si ngides qu'ils soient, mais enfin 1l doit mètre permis de dire que cet homme, d’une grande et belle organisation, a les qualités de ses défauts, et réciproquement. Le poète est son trait dominant, 1l ne voit que le côté brillant des choses ; il met de l'imagination partout, il colore les objets pour les At il exhausse tout, afin de mettre tout de niveau avec son propre piédestal.

La vérité des faits, la réalité des choses, ne passent qu'après l'effet qu'il cherche dans le rapport des idées ingémieuses ou saillantes. Il aime mieux sa pr ropre création que celle qui se trouve toute faite dans la série des événements contemporains. Il se croit volontiers historien lorsqu'il n’est que romancier, comme 1l se croit homme politique quand il n’est qu'acteur, s'improvisant un rôle brillant, posant devant le public et cherchant à faire le plus d'effet possible. En tout 1l a des impressions fugitives. Il n’a jamais eu d'amour, mais il a eu beaucoup L caprices, de fantaisies, ou plutôt 1l

sest laissé aimer, adorer, bien convaincu que cœæ culie dont 1l était l’objet n'était qu'un légitime hommage rendu à ses mérites. Nature expansive, sans passion, le cœur logé dans la tête, langue dorée au serviæ d'un espuit taillé à mille facettes, miroir rayonnant où vienment se prendre les femmes, les alouettes, le peuple et

les pap ïllons. On le dit bon, généreux, humain, quand il y pense et qu'il en a le temps; mais cet homme, qui a tant t de rivaux et pas un écal, est jugé si diversement

qu'on doit accueillir avec une réserve extrème ces opimons hostiles jusqu’à la calomnie ou favorables jusqu'à Y'a lation. Enigme pour la plupart, peut-être pour lui-même, il vaut suivant les circonstances, le moment, EE tantôt grand comme les cèdres antiques,

tantôt humble et rampant comme l’hysope du roi Sa-lomon.

ne D.

M#" CLAUSEL DE MONTALE 103

3 octobre 1854.

Mer Clausel de Montal, qui a plus de quatre-vingtdix ans, vient de publier une brochure pleine de verve. Elle est adressée au pape à propos de l’empiétement des ultramontains; c'est le langage sévère d’un pasteur de l’ancienne Eglise anglicane, et M. le chancelier a fait un chaud éloge de cette œuvre nouvelle du vénérable personnage. Les Clausel étaient trois frères celui-ci, un autre qui a été général des trappistes en Espagne et enfin M. Clausel de Coussergues, député sous la Restauration, ardent lécitimiste; en somme trois têtes de l’ancien régime, originaires de l'Aveyron comme les Bonald et autres écrivains de cette trempe. Il a été question de ce concile assemblé à Rome en ce moment pour s'occuper d’une question délicate; des gens sincèrement pieux regrettent cette occasion de controverses irritantes, les journaux s'occupent de ces matières scabreuses; la Presse, tout récemment, a publhié un article déplorable; les Débats en ont imprimé trois, assez sages, il est vrai, mais qui suffisent pour montrer toutes les difficultés d’une affaire semblable.

3 octobre 1854.

L'autre soir apres dinér chez M. .lerchancelier, Le maître de la maison est venu de mon côté; 1l m'a dit : «Que cherchez-vous là?» Et comme je lui montrais un magnifique exemplaire de mon favori, Horace, 1l l’a pris et a dit avec sensibilité : «Je ne puis plus lire, malheur auquel il faut s’habituer, mais J'ai encore un grand bonheur à me promener dans cette pièce; Je tâte, je sais encore où trouver mes amis les plus chers, Je me fais lire quelques passages, et, en sentant sous ma main ces beaux ouvrages que j'ai tant feuilletés, je

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me trouve heureux. Il n’y a pas d’ennui, de chagrin qui résiste à ce remède. La première chose que j'ai faite en achetant cette maison, ç’a été de m'occuper du logement de mes livres; j'ai voulu qu'il fût beau, digne d'eux; je ne venais ici qu'en seconde ligne.»

M. Pasquier aime le whist. Une table a été installée et le sort m'a fait son partner. Il joue bien, le jeu l'amuse, et quand, après partie, revanche et belle, nous avons encaissé 60 centimes, prix de six fiches gagnées à la pointe de l’épée, 1l s’est montré très satisfait de mon talent, a-t-il dit, mais plus encore, je le sais, de mon attention à lui indiquer les cartes qu'il voit à peine. Et puis, le thé se trouvant servi, le duc a prié Mme de Gisors d’en faire les honneurs; nous avons pris place dans le petit boudoir, où la causerie a été vive et gaie.

3 octobre 1854.

Nous allions rentrer dans le salon, lorsque le chancelier, me prenant par le bras, m'a dit : « Voulez-vous, docteur, me faire le plaisir de lire un petit travail que je viens de dicter ces Jours passés?» Sur ma réponse empressée, le duc a envoyé prendre dans son cabinet un grand portefeuille d’où il a tiré divers cahiers manuscrits. J'ai lu les titres, et 1l s’est arrêté à un morceau intitulé : De l’Influence du règne de Louis-Philippe sur les premiers temps de la révolution de 1848. Fort heureusement, l'écriture, assez grosse, est lisible. Je jette un coup d'œil sur ces grandes pages, je constate qu'il y a points et virgules, de grandes lettres au commencement des phrases, bref tout ce qui sert de points de repère au lecteur novice.

Bien assis près d’une table, avec deux bougies ornées d’abat-jour, je commence, ayant tout près de moi l’auteur de cet ouvrage qui m'écoute avec une attention

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