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LA C'“ DE BOIGNE — M. MÉRIMÉE

que c'était un bon ouvrage. Je ne suis pas fâché que ma montre retarde. Le temps va si vite. S'il pouvait retarder comme ma montre!» 7

Mme de Boigne, qui a fait des visites dans la matinée, n’a trouvé personne, dit le chancelier, probablement parce que tout le monde avait voulu profiter du beau temps pour en faire. Mme de Boigne dit qu’elle ne peut se reconnaître dans les nouveaux quartiers; ce n'est plus Paris, c’est une ville nouvelle, chose assez fâcheuse pour les gens habitués à savoir où ils vont. M. le duc Pasquier dit : «C’est bien vrai! Il n’y a pas longtemps que passant dans le quartier Latin J'ai cherché en vain un petit café borgne où dans ma Jjeunesse J'ai pris bien des bavaroises au chocolat. Jamais depuis je n'ai bu d'aussi bonnes bavaroises au chocolat que dans ce petit café. — La dame du comptoir y était peut-être pour quelque chose, dit Mme de Boigne. — Pas du tout, réplique le chancelier, la gourmandise était alors mon seul péché capital. — Est-1l resté longtemps isolé? — Mais, en vérité, c'est une inquisition, etc.» Il y a eu là un petit jeu très piquant et dans lequel M. le duc Pasquier s’est montré gai, vif et d'humeur charmante.

Pendant la soirée, il nous est venu M. Ludre, un ancien député du temps de la royauté constitutionnelle; puis M. Vitet, de l’Académie française; puis M. Mérimée et Je ne sais quel autre personnage, et la conversation a pris un caractère moins confidentiel.

Je ne doute pas que l'on ne fît des mémoires contemporains très intéressants en prenant à tâche de récolter les mille propos qui se croisent dans certains salons. Je comprends le succès d'anciens recueils intitulés Le Spectateur, ouvrages remplis de ces petites histoires prises au vol, chose que l’on répand d’une main libérale et qui trop souvent'sont perdues pour tout le monde car les gens qui les ont entendues les ont bientôt oubliées.

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Il y a pour les anecdotes des salons privilégiés. Celui de Mme de Boigne en est un, et 1l n'en reste pas beaucoup de ce genre. Autrefois celui de Mme Récamier était fort renommé, puis celui de Mme de Lieven (Mme Guizot, dit-on), et enfin celui de Mme de Courbonne. Quiconque avait le précieux avantage d’être admis dans ces cénacles appartenait désormais à des coteries puissantes; on arrivait par là à l'Académie française, aux places de secrétaire d’ambassade, à la députation; enfin ces dames gouvernaient un grand coin de la société parisienne. Mais la dame de lAbbaye-au- Bois est morte (Mme Récamier). La vieille Egérie russe de M. Guizot a dû quitter Paris pour conserver la pension de 40,000 francs que lui fait Nicolas. Mme de Courbonne est presque réduite à l’état de momie; elle reçoit encore, mais sous les quadruples rideaux d’un salon où le jour n'arrive pas; quant à Mme de Boigne, elle a toujours son cercle, mais sa santé chancelante rend ses soirées moins nombreuses et moins vives; souvent la dame ne se lève qu’à huit heures du soir pour venir s'étendre sur sa chaise longue et dire quelques mots bienveillants aux visiteurs.

10 janvier 1855.

Les gens de lettres sont assez étranges d’une manière générale, mais les auteurs dramatiques sont les plus bizarres de l'espèce. On ferait de jolies comédies avec les mille petites scènes qui se passent chaque jour dans les coulisses et, encore mieux, dans le cabinet du directeur d’un théâtre. M. Empis, qui se trouve aujourd'hui à la tête des Français, et qui, dans son zèle nouveau, veut tout voir et tout faire, M. Empis, fort brave homme du reste, très poli, de manières douces, est assailli par les mille auteurs qui avaient à se plaindre de son prédécesseur. Tout homme qui a

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commis un drame, une comédie, une tragédie, et qui a vu son œuvre rejetée par le comité de lecture, s’en prend à tout le monde de cette monstrueuse injustice. Le directeur est sa bête noire, et dès qu'il y en a un nouveau, il s’'imagine que l’on reviendra sur le jJugement dont il se plaint avec tant d’amertume. Donc, ce cher M. Empis est près d’expirer sous une avalanche de pièces à épuiser tous les comédiens de tous les théâtres de Paris et de la province.

Par exemple, il lui arrive un billet doux conçu en ces termes : «Monsieur, je lis dans les journaux que le Théâtre-Français succombe sous les mauvaises pièces. J'en ai quatre en portefeuille, et excellentes. Je vous les envoie, et dès qu’on les répétera, écrivez-moi, Jarriverai.» On ne saurait imaginer les ressources prodigieuses que possèdent les auteurs pour arriver Jusqu'au directeur ou au comité de lecture. Le trou d'une serrure sufhrait pour laisser passer un poète et son manuscrit. Ces deux objets, l’un portant l’autre,

. éclosent comme des champignons partout où siègent les juges dont on a besoin en pareille affaire.

J'avais chez moi tout à l’heure M. Guillaume Guizot, le grand ami de M. About, le malencontreux créateur de Gzllery. M. Guillaume Guizot aime About. Il ne connaît personne qui ait autant de verve spirituelle, d'étude, de réflexion. Ce jeune About, après avoir été interne dans Je ne sais quel lycée, puis élève de l'Ecole normale, est parti de là pour aller à Athènes suivre les cours de l'Ecole française. Il a beaucoup étudié, réfléchi, mais il n’a pas vécu dans le monde. De sorte qu’il offre le plus singulier mélange d'idées préconçues et de vues ingénieuses. Il sait par cœur Rabelais et Molière, 1l saisit à merveille le côté ridicule de tout; mais il ne sait pas tâter la fibre sensible, la peau humaine, 1l égratigne en caressant, il écorche ceux qu’il croit chatouiller. Ce jeune homme

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a débuté dans le monde par un coup de pistolet. Chacun Îui reconnaît un esprit des plus vifs, des plus rares, nourri de lectures, mais dépourvu de science pratique et un peu audacieux comme ceux qui ne connaissent pas le danger.

Or, ce jeune About est fort lié avec le fils de M. Ach. Fould. Il a eu le talent de faire croire à ce Jeune homme qu’il était presque son collaborateur dans cette pièce en question. Le fils a prié son père de dire deux mots à M. Camille Doucet, le chef de la division dramatique. Celui-ci a parlé au directeur du Théâtre- Français; le directeur est intervenu officieusement auprès du comité de lecture. Une Jolie petite actrice, au mieux avec le fils Fould, a pris le principal rôle... et voilà comment la chose, si bien menée, a abouti à une chute. Le Jeune About s’est cassé le cou (1).

— Jeudi dernier, Mgr Dupanloup a lu son discours de réception à l’Académie. Son succès a été des plus vifs. M. de Salvandy, qui lui a répondu, a été moins heureux; cet écrivain ne sait pas s'arrêter à temps; 1l est doué d’une stérile abondance qui fatigue la patience même de ses amis, et comme le hasard a fait qu'1l s'est trouvé chargé de répondre à des discours de plusieurs académiciens récemment nommés, le public l’a baptisé du nom de secrétaire perpétuel. M. de Salvandy, qui savait que son œuvre serait longue, employa toute son influence pour que la séance commençât à une heure et non à deux, suivant l’usage; il aurait ainsi gagné du temps, mais la coutume prévalut et l’orateur fut forcé de faire des coupes dans cette forêt luxuriante; 1] dut sacrifier bien des pages qui lui tenaient au cœur; et cependant, même après ces retranchements douloureux, il a encore lu pendant une heure et demie.

(1) On sait que Guillery fut un échec éclatant.

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