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M. DE SALVANDY — M#" DE BONNECHOSE

Les auditeurs se lassaient, on faussait compagnie. Tout doucement, les rangs s'éclaircissaient, mais cette faconde inépuisable ne s’&rrêtait pas. Ce sera encore M. de Salvandy qui répondra à M. Berryer et probablement aussi à M. de Sacy. Vraiment, ces messieurs n'ont pas de chance et Salvandy en a trop. S'il pouvait s'enrhumer; mais, hélas! 1l l’est toujours; sa voix rouillée paraît prête à s’éteindre, vain espoir, elle résiste à cet exercice dangereux et reparaît toujours, aussi enrouée, aussi sourde, mais elle ne meurt pas.

On a dit hier que Mer de Bonnechose, évêque nommé d'Evreux, n’acceptait pas. Il paraît qu'il y a là contre Mer Ollivier ce qu'il y avait à Meaux du temps de Bossuet, des rancunes tenaces, de sorte que le prochain successeur aura fort à faire pour remettre les choses sur un bon pied.

Parmi nos convives d'hier, il y avait Mme de Salvo et son mari, M. et Mme de Gisors, M. le comte Portalis et quelques autres personnages dont Je ne sais pas le nom. Après le diner, M. le chancelier m'a mené dans un petit boudoir pour me montrer plusieurs belles gravures qu’il a réunies, et qui, suivant ses propres paroles, composent un personnel qui l’intéresse particulièrement. Deux magnifiques portraits en pied de Louis XVI et de Marie-Antoinette, en grand costume de cour; Louis XVIII, par Gérard, en tenue royale; un beau médaillon de Napoléon, puis la revue du Premier Consul au Carrousel et le grand Congrès de Vienne par Isabey ; le commencement et la fin du grand Napoléon, avec son cortège de guerriers, de diplomates, de personnages qui ont Joué un si grand rôle dans nos cinquante dernières années. «J'ai vécu avec tout ce monde, a dit le duc, chacune de ces figures me rappelle une époque importante de ma carrière politique, je me trouve heureux au milieu de ces souvenirs.» Je lui ai demandé s'il avait lu dans le Moniteur de ces jours

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derniers un article sur les finances de M. d’Audiffret. «Certes, je l’ai lu, et l’article est bien fait; l’auteur en a déjà publié plusieurs sur les principaux ministres des finances de l’ancienne et @e la nouvelle France.

«Ecrivain de talent, il puise aux bonnes sources, mais je ne souscris pas complètement à l'éloge qu'il a fait de M. le baron Louis. Certes, ce financier a tiré la France de plusieurs mauvais pas, il a fait prévaloir un principe tutélaire pour notre crédit : c'est qu'il faut absolument payer ses dettes, et que les Etats comme les simples particuliers doivent acquitter même leurs sottises. Mais, avec cette loyauté qui nous a sauvés à deux reprises différentes, M. Louis a commis plusieurs fautes qui ont coûté cher à la France.

«Lors de la première Restauration, il voulut faire des économies, 1l imagina les demi-soldes, renvoyant tout à coup des milliers d'officiers habitués à une vie agréable, les réduisant au strict nécessaire, et même à moins; aussi Je m'empressai de lui dire qu'en créant ces mécontents, dès qu'apparaîtrait un petit bout de drapeau tricolore tous les militaires ne manqueraient pas d’y courir. Cela s’accomplit, et les Cent-Jours coûtèrent quinze cents millions à la France.

«Mais les finances de M. Louis ne furent pas les seules causes de ce grand événement. M. de Talleyrand avait eu le grand tort de confer le ministère de la guerre au général Dupont, à l’homme de Baylen, à un soldat amoindri par un jugement; ce nouveau ministre, homme d'esprit, lettré, mais rancunier, d'âme non moins laide que son visage, se laissa aller aux réactions haineuses contre l’armée; il voulut envoyer dans les garmisons lointaines les régiments de l’ancienne garde qui avaient le privilège de rester à Paris, il créa des mécontents et facilita la catastrophe du 20 mars. M. Louis, plus tard, voulut encore faire des économies; il me refusa 28 millions nécessaires pour réparer les

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routes, les ponts, les canaux, abîmés pendant les Cent- Jours, il ne voulut donner que 12 millions, et ces 15 millions d'économies aybout de quatre ans se transformèrent en une dépense obligatoire de plus de 80 millions.

« Je pourrais citer plusieurs faits analogues qui montrent à nu les inconvénients de certaines bonnes qualités. Du reste, M. Louis était le plus honnête homme que l’on pût rencontrer. Relativement au général Dupont, je ne comprends pas comment M. Thiers a eu la pensée de chercher à réhabiliter ce général, de démontrer que l’empereur avait eu tort de fiétrir sa conduite, que ce n'était pas la faute du général. C’est là un paradoxe historique malheureux. Il y a des Jours où le courage s'évanouit; les Espagnols ont cette expression heureuse : «Il fut brave tel jour.»

«Ce Dupont avait fait plusieurs belles actions, démontrant tout son courage, mais dans cette triste affaire de Baylen il failht; tant pis pour lui. Tout le monde n’a pas le droit de se montrer au-dessous de sa tâche. Napoléon, à la déroute de Moscou, abandonna son armée et revint seul à Paris, mais 1l pouvait se permettre cette action qui eût compromis un autre homme. Lui, avec le privilège du génie, des grands intérêts à conserver, put songer au plus pressé; 1l céda devant un destin plus fort et personne peut-être n’a le droit de l’accuser. Il n’en est pas de même en tout cas de Dupont, et l’arrivée au ministère de ce personnage si antipathique à l’armée fut une lourde faute. On l’a bien vu.»

20 janvier 1855.

C'était hier la Sainte-Adélaide. Mme J. Janin, qui se nomme Adèle, m'avait invité à diner sous prétexte qu'un festin de convalescents ne pouvait se passer d’un

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docteur. En conséquence, à six heures, J'étais rue de Vaugirard, 20, et les convives ne tardèrent pas à se trouver au complet.

Le principal était notre ami Ponsard, le poète, qui va être prochainement élu membre de l’Académie française. Puis venait Michel Lévy, le libraire-éditeur de ces méssieurs de la littérature moderne, excellent homme qui est de toutes les fêtes, et enfin les deux oncles de Mme J. Janin, tous deux braves gens de loi, avoués habiles, ayant une bonne position dans l’enragée boutique à procès de la Cour de Paris. Une réunion de sept personnes n'était pas trop considérable. Mme Jouanne, la cuisinière, avait eu soin de son dîner. Aussi fut-1l mangé avec force compliments à l’adresse de cette artiste en fines sauces. Julie servait lestement, et le repas fut entrecoupé de menus propos assez délectables. Ponsard est un bon garçon, naïf, un peu lancoureux, aux formes polies et câlines; 1l est très lié avec J. Janin, qui lui a été souvent bien utile Nous savons sa vie privée par cœur. Il est un peu sujet à caution sous le rapport des amourettes, qu'il voudrait élever à la hauteur d’une passion. Aussi est-il facile de le taquiner, de l’embarrasser, ce que ne se refuse pas la maîtresse de la maison; et c’est chose plaisante de voir les confusions du personnage, ses excuses, ses explications devant toute cette artillerie de la dame qui bouleverse sans pitié son adversaire.

Il a été longuement question des affaires de l’Académie. M. Berryer a enfin achevé son grand discours de réception, mais M. de Salvandy qui doit y répondre demande, dit-on, deux mois pour achever ce travail. Il en résultera que la séance de ce grand orateur sera encore retardée, mais il s’agit de savoir si l’on fera l'élection à la place vacante avant ou après cette séance. Ce point intéresse beaucoup M. Ponsard; mais, en tout cas, 1] paraît devoir réunir en sa faveur une assez belle

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