CHATEAUBRIAND — LAMARTINE
Mais laissons 1à Mirabeau, que je ne prétends pas
excuser, mais seulement expliquer.
27 janvier 1855.
Un jeune élève de l'Ecole d'Athènes nous disait ceci l’autre soir, à propos de Jérusalem : 1l avait fait ses promenades dans la ville sainte et dans les environs, ayant en main l'itinéraire de Chateaubriand et le voyage de M. de Lamartine. Ces deux personnages, également poètes, ont vu les mêmes objets, chacun à sa manière : le premier, avec tout le prestige de son génie chrétien; le second, avec une légèreté qu'on pourrait regarder comme du scepticisme, si l’on allait Jusqu'à suspecter sa foi. Mais M. de Lamartine, tout à fait Turc, a mis au bénéfice de la Turquie bien des choses qui ne lui appartiennent pas. Il n’a pas su distinguer des accessoires récents qui masquaient le principal antique; 1l a regardé comme impossibles des faits traditionnels, faute d’un examen assez complet, et 1l s'est laissé entraîner à des jugements absolument faux.
Ainsi le prétoire où Jésus fut conduit après le jugement a été regardé par lui comme une construction turque, tandis qu’elle est vraiment romaine. Il à omis de voir ce qui pouvait être vu. En archéologie, le poète est sans connaissances spéciales, et cependant c’est sur ces impressions fugitives qu'il a basé des appréciations historiques de la plus grande gravité. On croirait que M. de Lamartine, arrivé croyant à Jérusalem, en est sorti sceptique, tandis que s’il eût pris la peine de voir, d'examiner, il fût arrivé à des conclusions contraires. Ainsi M. de Chateaubriand a mieux vu, plus simplement et plus justement. Volney est un guide infidèle. M. de Saulcy, voyageur plus récent, a une grande tendance à découvrir des choses qui l’ont été longtemps avant lui, 1l va beaucoup trop loin dans ses affirma-
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tions, il se trompe évidemment, mais ses erreurs n’ont aucun inconvénient pour le fonds de l’histoire religieuse.
27 janvier 1855.
Jérusalem est en proie à des luttes perpétuelles entre les diverses sectes qui prétendent à la possession exclusive des lieux saints. Toute la guerre actuelle a son point de départ dans des disputes de préséance. Les moines grecs, les moines arméniens et les catholiques des diverses églises se disputent certains droits, et de là des scandales perpétuels qui ajoutent peu au prestige de ces combattants. Il en a toujours été ainsi, mais peut-être l'issue de la bataille de Sébastopol sera-t-elle favorable à la cause de la vraie chrétienté.
31 janvier 1855.
J'ai vu lundi une agréable représentation intitulée : le M asque de poix. Un monsieur cruel veut se défaire d’une jeune héritière qui le gêne. Il veut l’étouffer pendant son sommeil en lui couvrant le visage d’un emplâtre bien conditionné. Mais la propre fille de ce cruel a pris la place de la victime, histoire de changer de lit, comme cela se pratique entre jeunes pensionnaires. Vous jugez quel charme 1il y a dans cette scène. Notez que la chose se passe en Russie, que les Russes sont dépeints comme des scélérats fieffés, qu'on mange du Cosaque tout cru, en un mot que la Russie fait les frais des amusements du boulevard. Cela n’est n1 délicat, n1 généreux, mais cela paraît bien artificiel, et puis il est probable qu'on en fait autant à Saint- Pétersbourg et à Moscou.
ar. LESTE fa
MPDENDOIGNE. == M DE -BELGIO]JOSO F5:
9 février 1855.
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L'autre soir, chez Mme de Boigne, nous étions réunis au salon et la conversation a mis sur le tapis Mme la princesse de Belgiojoso. Cette dame a été l’objet d'un long entretien, et comme elle en vaut la peine, on trouvera bon que Je consigne ici les détails d’une biographie bien incomplète sans doute, mais assez intéressante. Cette princesse est née Trivulce, d’une des plus intéressantes familles de Toscane, et son mari est lui-même de naissance non moins distinguée. Tous deux, beaux, très riches, se sont mariés sous les plus riants auspices; Jamais couple ne réunit plus d’éléments de bonheur, et jamais union ne tourna plus mal. La princesse, douée d’un esprit ardent, curieuse de
toutes choses, quitta bientôt l'Italie.
Arrivée à Paris, elle étonna le monde par sa beauté singulière, par le charme de son esprit, par la vivacité de son intelligence; mais les variations de son caractère la mirent à l'index, et, comme elle avait trempé dans les complots de la jeune Italie, on mit le séquestre sur ses biens. De là ses liaisons avec M. Mignet, qui était bien en cour, bien surtout avec la diplomatie, et qui, grâce à ses puissantes recommandations, parvint à faire rendre à la belle dame plus de 200,000 livres de rentes. Elle avait un hôtel charmant dans le faubourg Saint-Honoré, elle y donnait asile à son mari, dans une petite pièce au-dessus des remises, quoique les époux fussent séparés de corps et de biens.
Mme de Belgiojoso s’occupa de hautes études philosophiques ou religieuses. Elle a publié un traité sur les Pères de l'Eglise, œuvre remarquable, dit-on. Elle était alors fort liée avec un théologien, et les mauvaises langues prétendent que le savant homme avait mis la main à ce travail. Pourtant il y a des gens bien
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informés qui disent le contraire et soutiennent que la dame n'avait besoin de personne pour étonner le public par un mérite si étranger aux habitudes du beau sexe. Donc ce traité de philosophie lui a fait beaucoup d'honneur. Mais les favoris se succédaient, le bruit grandissait. Liszt, le pianiste, tête folle s'il en fut, devint son hôte assidu, puis M. Libri, puis celui-ci, puis celui-là; bref, il y eut de quoi défrayer la chronique parisienne pendant des années entières. Je me rappelle avoir vu dans l'atelier d’un jeune peintre, élève de M. Ingres, un magnifique portrait de la susdite princesse. Elle était entièrement vêtue de blanc comme une vestale, et sa figure, d’une pâleur mate, donnait assez bien l’idée d’un spectre. C'était on ne peut plus distingué, mais, suivant moi, on ne peut moins agréable. Jamais la fantaisie ne s'est donné de plus franches coudées. C'était un défi jeté à tout, et l'artiste, fou de son modèle, avait secondé de toute la magie de son talent les excentricités de la dame. Tout lui était bon, pourvu que cela fît du bruit; 1l lui fallait être toujours en évidence, tant était grande sa soif de renommée. Mme de Boigne, qui l’a beaucoup connue et qui en a parlé avec un vif sentiment de regret, nous a dit en propres termes : «Les jeunes femmes qui prêtent à la critique sont souvent bien à plaindre. Jetées tout à coup dans le tourbillon mondain par leurs maris, elles ne peuvent y être respectées. Bientôt elles sont mises en vedette par ceux-là mêmes qui étaient les plus intéressés à les protéger. Neuf fois sur dix, c’est là l’histoire de ces pauvres abandonnées. Je ne veux pas excuser la princesse de Belgiojoso, son insatiable curiosité lui a fait parfois dépasser les bornes; mais soyez sûrs que tous les torts ne peuvent pas lui être imputés.»
La princesse Belgiojoso, après la révolution de 1848, rentra en Italie. Elle courut à Rome, où elle contribua beaucoup au succès des républicains. Sa con-