M. DE RÉMUSAT — M. DUCHATEL
tions qui doivent l’assaillir aujourd’hui. Par exemple, M. le ministre de l'intérieur ne veut pas recevoir de dames, et quand il sort, il dit toujours où l’on peut le trouver, car à chaque instant on lui apporte des dépêches. Il nous parle très gaiement de sa vertu, de sa maison de verre, de la nécessité de ne cacher aucun de ses actes. On a un peu cancané sur les hommes publics, sur M. de Rémusat, grand doctrinaire et de vertu très huppée, lequel, pendant son ministère, disparaissait deux heures chaque jour et n’était plus accessible pour personne. M. Duchâtel, attaqué un jour par M. Martin du Nord sur le chapitre des mœurs, devant la reine, qui était fort sévère, se vengea cruellement du susdit Martin. La police lui fournit sur la conduite privée de M. le garde des sceaux une chronique tellement scandaleuse que la chose ayant été mise sous les yeux de la reine, M. Martin fut vivement chapitré. Il en conçut un tel chagrin qu'il se retira à la campagne et mourut peu de temps après, au désespoir d’avoir été dévoilé. Il faut bien le dire, les chefs des grandes administrations ont une si forte part du pouvoir qu'il leur est facile de profiter de cette position pour commettre des abus intimes, mais c’est toujours le cas de dire : l’homme n'est pas parfait. M. Billault nous a conté avec un vif esprit les procès d’un certain M. Faunier contre sa femme. Le ministre a été l'avocat de la dame qui était fort Jolie et des plus élégantes. Il est impossible de débiter une histoire un peu décolletée avec un plus heureux choix d’expressions, avec un tact plus parfait, de toucher plus légèrement des situations scabreuses; nous avons r1 et vivement applaudi le conteur.
27 janvier 1855.
J'ai vu chez Marchand, en manuscrit, presque toutes les poésies de M. de Lamartine. Je ne sais comment
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elles sont venues là, mais on m'a dit qu'elles provenaient probablement de Gosselin, le libraire-éditeur de cette partie des œuvres du grand poète. J'ai vu une belle lettre de Mirabeau à propos d’une jeune fille de ses parentes, affectée subitement d’une grave maladie. Mirabeau s'étonne de voir un pareil mal attaquer une personne si saine, si sage, vivant si doucement au sein de sa famille.
« Encore, dit-il, si cela m'arrivait, à moi, que tant de passions agitent, que tant d’excès devraient tuer; mais non, je reste comme un roc inébranlable au milieu des tempêtes; la vie gronde autour de moi; rien ne m'émeut, tandis que cette enfant si pure, si calme, porte en elle le germe d’une effroyable décomposition. »
Cette lettre est pleine de mouvement et de sensibilité, elle m'a fait connaître: un coin ignoré de cet homme qui a joué un si grand rôle au début de la Révolution. Les mécréants de cette espèce, ces ziveurs excessifs, entraînés par un tempérament fougueux, sont sans doute très blâmables, mais aussi un peu à plaindre, car ils portent un fardeau complètement épargné à d'autres. Dieu, qui nous donne des organes, nous donne aussi les passions qui en naissent. La volonté a fort à faire chez ces athlètes, quand il s'agit de contrebalancer des entraînements impérieux et d'écouter la raison froide et caime qui lutte si péniblement contre la passion qui crie et fait rage. Cependant Mirabeau, au milieu de ces ouragans qui ont grondé dans sa tête, n'a Jamais manqué de cœur. Il était tendre, il adorait les enfants; il subissait les lois de la faiblesse; et le lion qui rugissait à la tribune, qui eût vu crouler autour de lui le monde entier sans pâlir, cédait aux insinuations d’une pauvre femme, s’attendrissait à la prière d'un enfant; noble nature que la pitié pouvait amollir, âme sensible qui se laissait toucher par la tendresse.