‹ Journal du docteur Prosper MénièreChapitre 70 sur 170 · M. EUGÈNE PELLETAN · texte numérisé non relu

M. EUGÈNE PELLETAN

cœur; une affreuse avidité la pousse à ces accaparements d'écus qui sont une preuve de sa rapacité. C'est le type de l’avarice incarpée. À propos de /a Czarine de M. Scribe, elle en a dit beaucoup de mal, et, ce que je croirais volontiers, elle a prétendu que l’on ne venait à cette pièce que pour voir ses costumes, qui sont merveilleux. M. Scribe est furieux contre elle, d’abord pour cela, et puis à cause de son départ prochain. «Un si grand succès !» dit-il. Je n’ai pas vu ce chef-d'œuvre. Les gens les plus sensés disent que la pièce ne vaut rien, qu'il y a des allusions sans délicatesse, des attaques odieuses contre la Russie. Il est certain que l’empereur, à la première représentation, s’est montré fort irrité de cette grossière littérature.

30 février.

NM. Eugène Pelletan est un esprit de forte trempe, on peut blâmer ses opinions, mais non son caractère; chacun le tient pour un galant homme, un écrivain sérieux, un philosophe, et les gens du pouvoir n’attaquent pas ses articles, quelque acrimonieux qu'ils soient, parce qu'on honore une conviction solide.

— Le Siècle, pour plaire à la foule de ses lecteurs, ne néglige pas le feuilleton; il sait que, parmi les gens qui s'abonnent à un journal, 1l y en a bon nombre qui lisent peu les articles de fond et s'arrêtent bien plus volontiers aux faits divers, aux procès scandaleux (comme celui de Mile Doudet, qui agite toute la France en ce moment) et surtout au feuilleton. Or, Ze Siècle a acheté une histoire de M. Eugène Sue en je ne sais combien de volumes, et dont le titre même m'échappe. Ce diable de feuilleton a scandalisé si fort tout le monde que le parquet a fait saisir le journal et qu’un procès doit s'ensuivre. Il s’agit là d’un écrit blessant les mœurs, et le journal, qui avait jusque-là poursuivi

170 JOURNAL DU D' P. MÉNIÈRE

cette détestable publivation, se trouva fort empêché par cette rigueur de la justice. Or, hier soir, dans la maison où Je dinais, se trouva M. Rouland, le procureur général, et quelques autres personnes non moins considérables. Le maître du logis, lié avec tout /e Siècle, avait dit au gérant du journal de venir passer une heure chez lui, afin de lui ménager une entrevue avec M. le procureur général. J’ai été témoin de cette conversation, et voici mon résumé : le procureur général a dit à M. Thillot, le gérant, — par parenthèse, ce quidam est un ancien marchand de bonnets de coton de Rouen, un vrai Normand pas malhabile, retors et occupant ce poste important parce qu'il était un fort actionnaire du Szècle; — donc, M. Rouland lui a dit :

«Votre journal fait de l’opposition, c’est son droit, nous le laissons faire, et même vous avez dû remarquer que nous laissons passer des choses qui pourraient être attaquées; nous voulons donner cette vaine satisfaction aux esprits assez naïfs pour croire à la nécessité d’une liberté de la presse. Mais je ne laisserai pas publier des articles qui blessent la décence, qui froissent tous les sentiments honnêtes, qui sont une honte pour les écrivains capables de publier de telles turpitudes. M. Eugène Sue est le père de tous les socialistes, il a toujours courtisé les mauvaises passions, 1l a enflammé toutes les convoitises de ceux qui n’ont rien. Il désigne les riches à la haine des pauvres, il remue les égouts de la société pour en dégager des vapeurs empestées; c'est l’homme le plus dangereux, celui qui a le plus fait pour amener les’ journées de Juin 48. Par conséquent, mon devoir est de lui ôter le pouvoir de recommencer cette belle besogne. Je vous ai fait saisir parce que le dernier feuilleton contient la plus forte excitation à la haine de ceux qui souffrent envers ceux qui Jouissent, parce que ces tableaux d’orgie, ces stupides débauches frappent les esprits et font croire

Page 1