‹ Journal du docteur Prosper MénièreChapitre 71 sur 170 · M. ROULAND · texte numérisé non relu

M. ROULAND

qu'il y a des réalités de ce genre, alors qu’elles ne sont qu'un enfantement monstrueux d’une imagination en délire. Vous aurez un procès, et vous le perdrez, parce que la conscience publique indignée vous condamnera avec nous. Mais je ne veux pas tuer /e Siècle. Je puis arrêter les poursuites; 1l me faut pour cela l’engagement formel de cesser toute publication venant de la plume d'Eugène Sue. Voyez si vous voulez souscrire à cette condition, et vous en serez quitte pour la peur.» Tout cela a été dit avec une fermeté singulière et aussi avec un accent de bonhomie, de franchise très caractéristique.

M. Rouland est pour moi la vraie incarnation du bon sens; jamais Je n’ai trouvé une nature qui me fût plus sympathique, un esprit plus droit et plus naïvement Juste. « Sous tous les gouvernements, disait-1l, étant procureur général, je poursuivrais un écrit comme celui-ci. Je ne fais pas de la politique, Je garde la société; en tout Etat, un feuilleton comme le vôtre est un crime; c’est un brandon allumé jeté au milieu des poudres; 1l faudrait être aveugle pour ne pas voir le danger de ces publications, et cependant j'ai reçu hier la visite d'une sénateur âgé, homme haut placé, qui venait me parler de ma saisie et qui trouvait que j'étais bien sévère. Cet écrit lui semblait moral, puisque en peignant la débauche il la faisait haïr. Il y a des gens qui ont l'esprit singulièrement tourné. Comment croire que de pareils récits n’enflammeront pas les cœurs des jeunes gens sans expérience? Mais il ne s’agit pas des apologies de ce sénateur. Le public n’a pas sa naïveté, et, pour ma part, je fais comme le public.» La conversation a duré longtemps. Le Thillot me paraissait assez abasourdi; il n’était pas préparé à une argumentation aussi directe, aussi nerveuse: il se défendait en disant que jamais les publications d'Eugène Sue n'avaient été l’objet de poursuites. «C'est pour cela

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que je commence, riposta M. Rouland; les faiblesses du pouvoir ou l’aveuglement du parquet ont pu servir de notable encouragement à ce monsieur; mais, moi, je ne veux pas tremper dans ces lâchetés. Ainsi tenezvous-le pour dit.» Il y a lieu de croire que M. le gérant ira faire sa soumission devant le parquet et prendre l'engagement qu'on lui impose.

Ce Thillot ne m'a pas plu, mais à juger sur la mine on se tromperait souvent. Quoi qu'il en soit, j'ai assisté ce soir-là à un des actes les plus exorbitants. Un macistrat se substituant à la loi, jugeant dans son omnipotence: arrête une poursuite commencée, condamne un délinquant à une amende (l'ouvrage de M. Sue a été payé 80,000 francs par le Siècle) et porte une atteinte des plus graves à la liberté d'un citoyen en l'empèchant de publier à ses risques et périls un ouvrage qu'il estime dangereux pour la société. C'est là une chose énorme, un abus de pouvoir, une violation du droit et de la loi, une prévarication qui a d'autant plus de gravité qu'elle part de plus haut. Le chef du parquet, celui à qui il appartient de poursuivre les délits contre la société, qui est chargé de la vindicte publique, ce magistrat, investi de devoirs redoutables, met tout cela de côté, se transforme en juge suprême; il agit comme faisait saint Louis au pied du chêne de Vincennes. Il est à la fois le juge, la loi, le maître absolu de la liberté d’un journal et de ses rédacteurs, et tout cela me semble, à moi, un argument sans réplique en faveur du pouvoir absolu. Un honnête homme, un cœur loyal et droit, un esprit éclairé, ferme, quand il a le pouvoir en main, peut en user suivant l'impulsion salutaire de sa conscience. Il simplifie les formes judiciaires, il les confisque au bénéfice de tout le monde, et il n’est pas un honnête homme qui puisse y trouver à redire. Heureux le pays où toutes les affaires de ce genre pourraient avoir une solution aussi prompte et aussi

conforme à l'équité. Je sais bien que la justice expéditive du procureur général n'offrirait pas en tout cas une garantie suffisante, car les hommes ne sont pas parfaits. Après M. Roufand, peut venir un magistrat moins probe, moins bien intentionné, et ces façons sommaires auraient un grand danger s1 la vérité ne présidait pas à des actions de cette espèce. Pour moi, je me félicite d’avoir vu de près un acte aussi honorable pour le personnage qui l’a accompli Ne vaut-il pas mieux, cent fois, transiger ainsi, sans bruit, sans scandale, obtenir en définitive le seul résultat désirable, c’est-à-dire la cessation du mal, que de faire un procès devant occuper le public, excitant l’attention de tout le monde, réveillant des hostilités et la curiosité des méchants et des niais.

Ce sont de petits chapitres de notre histoire contemporaine; reste à savoir si nos successeurs vaudront mieux ou moins que nous!

5 mars 1855.

J'avais reçu samedi un petit billet ainsi conçu : «Si M. M... n'avait rien de mieux à faire et s’il voulait venir dîner avec moi demain dimanche, il me ferait un véritable plaisir; mille et mille compliments. — PASs- QUIER.» À six heures précises, j'arrivais hier chez M. le chancelier, espérant presque un tête-à-tête, mais, au lieu du petit entresol, son refuge habituel en temps de maladie, le seul qu’il ait eu depuis près de deux mois, le suisse me dit de monter au premier, et j'entre dans le salon bien éclairé. Je trouve le vénérable duc sur pied, en grande toilette, bien chaussé, la grande plaque de la Légion d'honneur sur son habit noir, et je suis reçu par un : «C’est bien aimable à vous de venir ainsi après une invitation à bref délai» Nous étions seuls, nous avons un peu parlé médecine, j'ai

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fait mon compliment au chancelier sur sa convalescence, sur sa tenue. « C'est un enfantillage, dit-il, mais vous ne sauriez croire le plaisir que J'ai eu à m'habiller aujourd'hui; il y a deux mois que je n'en avais fait autant, et les journées m'ont quelquefois paru longues.» Puis est arrivée une belle dame qui a dit au duc : «Bonjour, mon oncle! — Où est votre mari? — Mais son service le retient, l’empereur arrive à sept heures; il a dû rester au palais. — Tant pis pour lui, nous n’en dînerons pas moins.» Le chancelier était gai, il arpentait son salon, me montrait divers objets d’art, puis sa bibliothèque, des livres nouveaux. Mais on annonce M. et Mme Lebrun, M. Lebrun, de l’Académie française, l’auteur de Marie Stuart; — la dame a dà être Jolie, elle est fort gracieuse, mais elle a trop d’empressement auprès du chancelier, qui l’entend mal; — puis M. de Ludre, un ami de la maison, et enfin M. Mérimée, notre ancienne connaissance de Trouville. Il y avait en outre M. Pasquier d’Audiffret, le fils adoptif de M. le chancelier, qu'il appelle «mon père». C’est un aimable homme, Jolie tête bien faite, parole facile et agréable, charmante aisance que donne l'habitude du plus grand monde. Si vous joignez à cette société l’ancien secrétaire du duc, un bon jeune homme que tout le monde aime ici, vous aurez le catalogue complet de ce cercle que je ne croyais pas trouver si nombreux. Mais le chancelier célébrait presque ses relevailles. Mme de Boigne est souffrante en ce moment, elle a un petit catarrhe qui la retient au lit. Il était sept heures quand on a pris place à table. Je ne détaille pas le menu; on dîne toujours à merveille chez M. le chancelier; j'étais à côté de Mme Lebrun et du secrétaire. Et maintenant voici des menus propos, de ceux qui voltigent autour d’une table. M. Mérimée, placé du côté de la bonne oreille du duc, lui dit «Vous avez su qu'Alfred de Musset n’est pas venu

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