MÉRIMÉE — BERRYER
mon auteur. C'est la princesse Mathilde qui m'a raconté le fait, je vous l'offre comme il m'a été donné, sans en retrancher, sans y ajouter un mot. M. Berryer aurait écrit à M. MocQuart, le secrétaire intime de l'empereur, un billet ainsi conçu : « Monsieur, l’empe- «reur et moi nous nous connaissons depuis longtemps; «une nouvelle entrevue ne peut être d'aucune utilité. «Faites donc que je sois dispensé de cette corvée, etc.» Il est d'usage que le nouvel académicien soit présenté au souverain, tel quel, par le bureau de l’Académie; c'est un cérémomial obligé, et M. Berryer aurait voulu sy soustraire. On a trouvé cette lettre fort inconvenante, d'autant plus que la formalité ne regarde que le bureau de la compagnie; c’est lui qui demande l’audience, qui prend les mesures nécessaires, et M. Berryer, conduit par ses parrains, pouvait se borner à des salutations, simple affaire de forme. M. Lebrun a très vivement pris la chose. Il trouve que M. Berryer à compromis l’Académie, qu'il a manqué de déférence à l'égard du directeur et que sa démarche individuelle est on ne peut plus blessante pour ses collègues. On n'a pas dit un mot des deux nouveaux élus, seulement on s'est un peu amusé de M. Legouvé et de sa tragédie de Médée. Il a gagné son procès, 1l peut se faire jouer par arrêt de la cour, mais le public ne ratifiera pas cette sentence. Je suis bien fâché que mon pauvre Ponsard ait été vaincu dans cette lutte. Espérons qu'il sera nommé à la place de Baour-Lormian, qui est vacante.
Mais, il faut le dire, l'Académie est dans une mauvaise voie. Ses choix sont tout à fait politiques, il y a parmi les quarante un système d'opposition très énergique. Reste à savoir si l’empereur tolérera longtemps ces élections qui se font à Frohsdorff. À propos de je ne sais quoi, le nom de Royer-Collard a été prononcé, et M. le chancelier en a dit deux mots. «Royer-Collard était fort tendre. On lui a connu plusieurs affec-
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tions vives. — Témoin celle qu'il a toujours eue pour Danton, — observe un interlocuteur. — Cela a besoin d’éclaircissement, a dit M. le duc, et voici l'explication :
«Royer-Collard et Danton s'étaient connus à l’assemblée des électeurs auprès de la Commune de Paris; ils s'étaient liés, et cela ne surprendra pas ceux qui ont connu Danton. Cet homme que l’on tient pour un monstre, un tigre, avait au contraire beaucoup de cœur. Il y avait en lui la fibre humaine à un très haut point, il était très susceptible d'émotions douces; quand on savait attaquer son cœur, 1l pouvait s’attendrir à un point extrême. Et tenez, monsieur Ménière, c'est en le touchant ainsi qu'on a obtenu de lui l’élargissement de l’abbé Sicard, uniquement parce qu'il était l’instituteur des sourds-muets. Eh bien, M. Royer-Collard, en apparence si froid, avait un point de contact avec Danton. Il savait qu'il était sensible, et ce côté de l’homme qui a fait verser tant de sang était bien apprécié par le philosophe austère. Ce personnage, qui a Joué un rôle éminent dans la France constitutionnelle, était le plus tendre père, le mari le plus affectueux, en un mot l’homme le plus humain qui fût.»
M. le chancelier nous a raconté l’anecdote suivante : «Il y a bien longtemps, plus de vingt ans, je dinais un jour chez M. le professeur Andral, lequel a épousé la fille de M. Royer-Collard. Mme Andral, après le diner, tenait sur ses genoux son fils, aujourd'hui avocat à la Cour impériale, et pendant que je jouais avec ce moutard, la mère, à qui je parlais de son illustre père, me dit ces mots : «Vous le croyez si grave, si «solennel; mais combien vous êtes dans l'erreur! Ce «matin, J'étais chez mon père; il tenait cet enfant dans «ses bras, et l'enfant s’amusait à lui enlever sa per- «ruque et à la jeter dans le jardin; cette espièglerie le «faisait rire aux éclats. Un domestique allait chercher «la perruque, on la replaçait sur la tête de mon père,
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«et l'enfant gâté recommençait sa plaisanterie. Cela «s’est renouvelé dix fois peut-être; le cher grand-père «se prêtait à ce Jeu avecüne douceur merveilleuse. Ma «sœur et moi, nous lui en avons fait bien d’autres quand «nous étions petites, et Jamais cœur plus doux, esprit «plus aimable n’a toléré nos espiègleries, ne s’est prêté «plus complaisamment à nos malices.»
Le duc a dit que Robespierre était sans cœur, sans entrailles; que ce personnage était tout à fait en dehors de l'humanité, qu'il n'était accessible d'aucun côté. — M. Boulay de la Meurthe, le père, l’ami de Sieyès, était un homme très violent. C’est lui qui a fait le fameux rapport sur la proscription en masse de la noblesse. En dépit de l’émigration, il restait encore en France, en 07 ou 08, beaucoup de nobles que l’on voulait attaquer. Il y eut un projet de loi portant confiscation des biens de tous les ci-devant, et ces biens devaient être employés à payer les frais de la guerre, à éteindre la dette publique. Ce qui serait resté aurait servi à donner a chaque noble proscrit une petite pacotille d'objets manufacturés en France et qui leur aurait servi de ressources à l'étranger. Le rapport de Boulay de la Meurthe est un des actes les plus odieux de ces temps de violences. «Il me coûta plus de cent mille francs, dit M. Pasquier, car, sous le poids de cette menace, je vendis à la hâte et fort mal une terre afin de pouvoir emporter un peu d'argent comptant. Plus tard, quand jJ'entrai au Conseil d'Etat, sous l’empereur, la figure de ce Boulay me causa une horreur profonde. J'en dirai autant de Martin de Douai, le régicide, et de Treilhard, autre régicide. Ce dernier était une sorte d'homme de loi qui avait été chargé de contribuer à la rédaction du Code pénal. Treilhard est mort pendant l'opération de la pierre. Il a son fils encore vivant et son petit-fils est sous-préfet dans la Normandie, pas loin de Trouville.»
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5 mars 1855.
La mort de l’empereur Nicolas I* a beaucoup occupé le cercle de M. le chancelier. Les malins, qui seraient bien fâchés de voir les choses au naturel, affirment que ce trépas si prompt, si inattendu, est le résultat d'une violence, mais rien ne le prouve. M. Guizot avait reçu de Mme de Lieven une lettre annonçant une maladie crave, datant déjà de dix à douze jours. Puis 1l y a eu des adieux solennels, une bénédiction, une communion; toutes choses qui éloignent l’idée d’un meurtre. Mais, encore une fois, le public, qui est pour les romans, adopte un assassinat, un empoisonnement, bien plutôt qu’une fluxion de poitrine. Quoi qu'il en soit, les gens les plus éclairés regardent ce fait comme une chance en faveur de la paix. L'élément guerrier principal a disparu, 1l va devenir possible de traiter sur des bases nouvelles; on doit donc espérer qu'un arrangement se réalisera. M. Pasquier pense que l’Angleterre a le désir d'arrêter les hostilités; elle a joué dans cette guerre un si triste rôle qu'elle doit incliner à sortir de cette situation le plus tôt possible.
Reste à savoir si l'Autriche et son jeune empereur s'arrangeront de cela. Ils attendent de cette campagne les plus grands avantages. Ils avouent les plus ambitieuses prétentions à l'agrandissement de territoire. Il est donc à craindre que le cabinet de Vienne ne se prête pas à une pacification qui lui ôtera les profits de la lutte et lui laissera les rancunes de la Russie. Quant a notre maître, voudra-t-il déposer les armes à une époque où elles ont pris un nouveau lustre, alors qu’il est prouvé encore une fois que le soldat français n’a pas de rival au monde, quand les nations voisines reconnaissent chez nous une supériorité incontestable? Il y a dans ces circonstances nouvelles un vif stimulant