‹ Journal du docteur Prosper MénièreChapitre 72 sur 170 · ALFRED "DE MUSSET · texte numérisé non relu

ALFRED "DE MUSSET

voter à nos dernières élections. — Pourquoi? demanda M. Pasquier. — Parce qu'il s’est absinthé.»

Alfred de Musset se grise avec de l’absinthe, et cela si souvent, avec une persévérance si malheureuse, qu’il est arrivé peu à peu au dernier degré de cette 1vrognerie qui est un objet de dégoût et de mépris dans le monde des honnêtes gens. Cette plaisanterie de M. Mérimée (1l en est le colporteur, car Je l’ai déjà entendue) a beaucoup amusé M. le chancelier, qui nous a raconté qu’un jour, ayant invité à diner Alfred de Musset, récemment nommé à l’Académie française, 1l avait cru devoir le faire surveiller par un voisin de table; ce qui ne l’empêcha pas de se griser en buvant de tout et beaucoup. Et après le repas, quand, dans le salon, on lui eut présenté le café, il demanda au domestique de l’eau-de-vie pour faire un gloria. C’est un homme qu'on ne peut recevoir nulle part. Il lui arrive souvent de disparaître de chez lui pendant quinze jours; on ne sait ce qu’il est devenu, et l’on finit par le trouver dans quelque mauvais lieu, où 1l laisse à la fois sa dignité, son esprit et sa raison. On dit qu’un jour Sainte-Beuve lui reprochant ses habitudes vicieuses, 1l lui répliqua : «C’est vrai, mais vous-même, n’allez-vous pas dans ces maisons ? — Cela est possible, dit le critique, mais, au moins, je ny demeure pas!» On dit qu'Alfred de Musset a une vieille bonne qui l’a presque élevé, qui lui est dévouée on ne peut plus, qui pleure sur les égarements de son maître et cherche en vain à le ramener à une vie plus régulière. On a beaucoup parlé de ce malheureux défaut d'ivrognerie, si rare aujourd’hui, si commun autrefois. M. de Musset a quelques rivaux en ce genre, mais 1l est le chef de la bande. Vice sans excuse, quand bien même on dirait en faveur de ce poête qu'il a fini par confondre le spiritueux avec le spirituel.

176 TOURNAT: DUSD" EP: MÉNIÈRE

5 ANATS 105 5.

L'empereur, M. de Morny et quelques autres personnages de cette famille sont fréquemment sur le tapis. Or, le père Baudelocque a accouché la reine Hortense de tous ses enfants. Un premier garçon est mort très jeune du croup, ce qui inspira à l'empereur la pensée d'offrir un prix de 100,000 francs à l’auteur du meilleur traité sur cette affreuse maladie. Un second fils a été tué en Italie dans une émeute, et enfin le troisième est Louis-Napoléon, l’empereur actuel. Chacun de ces accouchements était payé d'une somme de 10,000 fr. en billets de banque, renfermée dans une boîte d’or enrichie de diamants, ceux-ci valant bien 10,000 francs encore. Cette dernière naissance fut, comme les deux précédentes, saluée par le canon des Invalides; mais déjà le roi de Hollande avait à se plaindre de sa femme. Une série interminable de tribulations lui fut réservée, Jusqu'au jour où il écrivit à l’empereur ce fameux billet : «Sire, je rends à Votre Majesté le royaume, la femme et les enfants qu’elle m'a donnés, etc» Elle ne fütwpas sde son, côté -e<émnie de peines. Peu de femmes ont souffert plus que cette charmante Hortense de Beauharnais que les grandeurs de son beau-père ont entraînée dans une sphère qu’elle n'ambitionnait pas. Sa meilleure amie, Mme de Brock, tomba sous ses yeux dans un précipice, près d'Aix en Savoie, et y périt misérablement. Mais je n'ai pas à tracer la biographie de la reine Hortense; ses faiblesses et ses douleurs sont connues; je ne veux que raconter quelques faits accessoires.

M. Baudelocque, le célèbre accoucheur, donnait des soins à toute la famille impériale. Mme de Beauharnals était venue chez lui pour le consulter, et plus tard, après son veuvage, devenue la femme du général Bo-

REINÉCHORTENSE:—=' DL 'RAUERPOCOURS ,177

naparte, elle avait conservé pour son médecin une vive et chaude affection. Joséphine était vraiment une femme très remarquable. Sa fille Hortense, une enfant alors, fut élevée par Mfne Campan, et, quand elle devint la femme de Louis Bonaparte, quand elle fut obligée de partir pour la Hollande, elle ne cacha pas ses regrets de quitter Paris et ses amis pour aller dans un pays si peu attrayant, avec un mari que la politique seule lui avait donné. Triste vie que la sienne, et ses malheurs doivent du moins être pour elle une excuse.

Murat, celui qui, plus tard, devint roi de Naples, aimait beaucoup M. Baudelocque; il adorait lesenfants, et les moutards du docteur étaient ses favoris. Un jour, chez M. Baudelocque, il prit sur ses genoux un petit garçon de quatre à cinq ans et lui dit : «Que veux-tu?» Le moutard répond : «Moi, je veux voir le général Bonaparte.» Celui-ci était déjà premier consul. «Eh bien, je te le ferai voir demain; viens à midi chez moi avec ta bonne, tu le verras!» Il y avait le lendemain revue de la garde des consuls au Carrousel. Murat demeurait dans une espèce d’hôtel qui a été remplacé depuis par le prolongement du Louvre, le long du Carrousel. Le premier consul devait déjeuner chez Murat après la parade. L'enfant et sa bonne furent exacts au rendez-vous. Bonaparte arriva, et son premier mouvement en voyant ce petit garçon fut de le caresser et de demander son nom. Murat le lui dit.

Alors le premier consul le combla de caresses, l’embrassa et, voyant près de la cheminée un petit cadre doré contenant un portrait de lui en biscuit de Sèvres, il le décrocha, le donna à l'enfant en lui disant « Tiens, le voilà, le général Bonaparte, je te le donne.» M. Baudelocque a encore ce portrait. Quelques heures après, de retour chez son père, l'enfant reçut une grande caisse dans laquelle se trouvait un buste du

178 JOURNAL DU D' P. MÉNIÈRE

premier consul et une multitude de joujoux de toute espèce. Ce buste a été précieusement conservé par M. Baudelocque, qui l’a toujours dans son cabinet.

À quelque temps de là, Murat, trouvant le même moutard avec un air renfrogné, lui demanda ce qui le chagrinait ainsi. «Je veux une toupie!» dit le gamin. Dans la journée arriva une cargaison de toupies de toutes les formes. M. Baudelocque, qui est un vrai conservateur, possède encore l’un de ces jouets. Il y a dans ces petites histoires une chose qui me touche, c'est cet amour des enfants que je considère comme un signe favorable; les âmes tendres sont les meilleures. Quand, au milieu de la vie, au sein des splendeurs du trône, on conserve cette passion pour les petits enfants, 1l y a nécessairement un cœur sous cette enveloppe, et cela me touche vivement. Napoléon à Sainte-Hélène aimait à s’entourer d'enfants; ceux-ci l'adoraient, et pour mon compte, je fais grand cas de ces natures affectueuses.

M. le nouvel académicien Berryer a fait les frais d'un long entretien. Généralement on l’a assez maltraité. Son discours a été sévèrement épluché, on l’a trouvé trop long, trop emphatique, trop orgueilleux; mais on a encore plus blâmé M. de Salvandy de son gigantesque encensoir balancé devant le nez de son nouveau confrère. Il y a des bornes à la flatterie académique, et M. de Salvandy les a franchies sans réserve, sans pudeur. En somme, ces deux discours font peu d'honneur à leurs auteurs. On a dit que M. Berryer en avait fait deux ou trois avant celui-là, et-que toujours le conseil académique les avait repoussés comme impossibles en raison de leurs allusions politiques. Enfin, on s’est arrêté au dernier, et encore a-t-1l fallu le mitiger en bien des passages.

Après tous ces propos, M. Mérimée nous a dit ceci : « Voici une histoire que je ne garantis pas, mais je cite

Page 1