G! CANROBERT — SAINT-MARC-GIRARDIN
qu'il rendait à la cause générale de la civilisation en comprimant l'ennemi social. Et puis, 11 nous a dit que l'empereur partirait nécessairement et bientôt, que l’armée avait besoin de lui, que personne là-bas n'avait assez de prépondérance pour conduire une aussi grande affaire, que la main du maître était indispensable pour prévenir un conflit fàcheux. Le général Canrobert a toujours été sous les ordres de M. Pélissier; 1l ne peut guère commander aujourd'hui à son ancien chef. Puis lord Raglan est insuffisant de son côté. En somme, il faudra bien que Sébastopol saute, ce qui n'arriverait pas si l’on voulait traiter de la paix. Or, la France, l'Angleterre, les armées alliées ne peuvent pas quitter la partie sans avoir démoli cette place.
15 mars 1855.
L'histoire vraie est dans les détails intimes que les grands écrivains ne croient pas devoir consigner dans leurs pages solennelles. On veut voir les choses de haut, comme on dit, et, à force de dominer le théâtre, les acteurs disparaissent. On a la prétention de peindre, non pas l’homme, mais bien l'humanité, comme si la masse ne se composait pas d'unités, comme s1 les individus, du moins quelques-uns, ne devaient pas être considérés à l’égal des types immortels en qui se résume l'espèce. Mais j'ai déjà dit sur ce sujet tout ce que Jen pense; je suis peu disposé d’ailleurs à rabâcher sur cette théorie; mon temps sera mieux employé à consigner ici des anecdotes.
J'ai trouvé M. le changelier en tête à tête avec M. Saint-Marc-Girardin, son confrère à l’Académie. Ces messieurs les immortels doivent se voir fréquemment, car dans huit jours aura lieu le vote pour remplacer Baour-Lormian, Mais il était question d'autre
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chose entre ces deux personnages; aussitôt après les salutations, M. Pasquier m'a dit : « Docteur, nous parlions d’un ouvrage que vous n’avez peut-être pas lu, les Mémoires de M. le comte de Rœderer. La fameuse correspondance du roi Joseph, publiée l'an passé, a, sans contredit, un peu rapetissé le comte, qui était un homme de talent, laborieux, habile, etc. Or son fils, voulant réparer le tort fait à son père, a pris le parti de publier en trois volumes les papiers laissés par l’ancien ministre, et le troisième tome, qui vient de paraître, est remplide documents du plus grand intérêt. Ce sont des conversations privées entre l’empereur et Ræœderer, des choses très intimes, confidentielles, qu'on dit dans un cabinet, en tête à tête, mais qui, dès qu'on a franchi la porte, sont devenues un secret. Certes, l'empereur ne savait pas qu'il avait affaire à un ancien journaliste du /ournal de Paris, ayant toujours la plume à la main, un écrivain perpétuel (je connais des gens comme cela); car, sans ce goût si vif, ces particularités de ménage seraient restées inconnues. Mais nous voici admis à ces entretiens, et certes, pour ma part, Je n'aurais Jamais eu le courage de publier ces comptes rendus de séances où le procès-verbal n'est pas de franc jeu. Mais enfin la chose est faite et le public peut y mettre son nez.
M. Saint-Marc-Girardin :
— J'ai vu là, monsieur le chancelier, reproduit à diverses reprises, un mot de l’empereur que nous connaissions déjà; celui-ci : «Il faut savoir être lâche à propos!»
— C'est vrai, reprend le duc, il n’en faisait pas de mystère. Il a été lâche en Egypte, en plantant là Kléber et toute l’armée française; il l’a été au retour de Russie, quand il a abandonné les troupes en retraite, pour revenir presque seul à Paris; il l’a été encore ailleurs, obéissant à des intérêts supérieurs.