NAPOLÉON.I* — CORVISART
M. Saint-Marc-Girardin ajoute :
— Et à la Malmaison, après la bataille de Paris, quand il est tombé dans un abattement si grand, qu'il n'avait plus d'idées, de paroles, qu'il paraissait au-dessous même de l’humanité.
— On ne tient pas assez compte, a répliqué le chancelier, de la faiblesse humaine, on ne veut voir dans certains hommes que les côtés héroïques, comme sil n y avait pas de place pour autre chose. Je tiens de Corvisart certaines particularités peu connues et qui n’en sont que plus intéressantes. Par exemple, l’empereur avait toujours peur du poison, et, quand il habitait les Tuileries, la police du château, organisée par le duc de Rovigo, était montée sur un pied merveilleux. On ne voyait aux portes que quelques sentinelles, mais dans l'intérieur du palais la surveillance était d'autant plus parfaite qu’elle ne paraissait pas. Les cuisines étaient bien gardées, je vous en réponds, et cependant l’empereur était sans cesse tourmenté par des craintes que rien ne Justifiait.
— Je tiens (moi) de bonne source que Corvisart, consulté par l’empereur sur le goût des poisons, lui avait recommandé de rejeter aussitôt tout aliment ou boisson paraissant amer, âcre, d’un goût insolite, de même que ceux qui lui sembleraient trop doux et, sur ce point, en désaccord avec les sensations accoutumées.
— À plusieurs reprises, l’empereur, éprouvant des crises d'estomac, auxquelles 1l était assez sujet, s’imaginait qu'il était empoisonné. Il s'introduisait les doigts au fond de la bouche et provoquait ainsi des vomissements violents. Quand 1l ne pouvait vomir, il se roulait sur les tapis de son appartement, criait, se lamentait, perdait toute mesure; ou courait après Corvisart, qui arrivait et le trouvait en proie à ces accès de colère ou de découragement. Et alors le médecin, qui avait son
franc-parler avec le maître, le traitait fort rudement, le poussait du pied, lui disant : «Relevez-vous! c'est honteux, c'est de la lâcheté! Relevez-vous! vous n'avez rien que des crampes d'estomac, des douleurs nerveuses, etc.» Et le malade se relevait et se calmait peu à peu. Oui, Corvisart me l’a dit en propres termes, 1l le poussait du pied, lui montrant son mépris pour des faiblesses aussi coupables.
M. Saint-Marc-Girardin et moi, nous écoutions avidement cette particularité si caractéristique de la vie d’un homme comme Napoléon, et le chancelier nous a donné à cet égard l'assurance que rien n’était plus exact. Ces crises d'estomac furent un jour l’objet d’un entretien confidentiel entre Corvisart, le duc de Rovigo et M. Pasquier. Ces deux messieurs questionnaient le célèbre docteur dans le but de savoir à quoi s’en tenir sur le chapitre de cette santé précieuse, et le médecin leur dit ceci : «Il en a bien encore pour une dizaine d'années (c'était en 1815). L’estomac et les intestins sont malades, il y a là quelque chose d’organique qui finira par un squirre ou un cancer; plutôt un cancer, car son père en est mort.»
M. Pasquier, très occupé de ces paroles solennelles, sachant que le père de l’empereur était mort à Montpellier, ft prendre des informations auprès du chef de cette faculté. Il acquit la preuve qu’en effet ce personnage avait succombé après une longue maladie, que l'ouverture de son corps avait été faite et que l’on avait constaté une dégénérescence cancéreuse. Il est à remarquer que Napoléon est le seul de ses enfants qui ait eu la même maladie, mais il y a tant de raisons qui peuvent changer l’hérédité!
— Et à propos de ces révoltes de son estomac, je me souviens, poursuit le duc, de son antipathie pour l'oignon. Il ne pouvait en manger sans être fort incommodé, et, plusieurs fois, de graves accidents ont eu