GÉNÉRAL CAVAIGNAC
le pouvoir, après avoir assez bien résisté aux spéculations matrimoniales de certains intéressés, 1l paraissait voué au célibat. Ses rapports avec la famille Odier n'avaient aucun caractère d'intimité, mais il se trouvait là une jeune fille qui n’était pas indifférente au mérite du général. Un jour, dans une conversation familière, celui-ci dit assez nettement qu’il ne se marierait jamais avec une femme beaucoup plus jeune que lui. Ce propos causa une telle émotion à la demoiselle qu’elle se trouva mal; il fallut l'enlever, la secourir. Plusieurs personnes remarquèrent cette petite scène, et il en résulta le mariage si fort en contradiction avec les principes du général. Il y a près de trente ans de différence d'âge. Nonobstant, cette union est fort heureuse. Ils ont une petite fille qui vient bien. Le lieutenant général Cavaignac, ancien pair de France, oncle du marié en question, mort tout récemment, lui a laissé cent cinquante mille francs. Mile Odier a déjà perdu plusieurs de ses parents, et entre autres une grand'mère, Hollandaise, qui laisse une fortune de dix millions.
Ce couple finira par être très riche. M. Cavaignac a peut-être le tort de ne pas se contenter de la singulière fortune d’avoir gouverné la France pendant plusieurs mois. [Il ne semble pas croire qu’un pareil honneur sufñise à la gloire d’un nom, que cette page dans l'histoire soit assez belle, assez rare, pour ne plus laisser de place à toute autre ambition. Il n'éconduit pas avec assez de décision les intrigants qui le flattent; on fait luire à ses yeux des perspectives glorieuses; il cède à ces suggestions insensées, comme si sa royauté passagère devait renaître bientôt et se perpétuer. Pourquoi pas une dynastie? On s'étonne de trouver de pareilles idées chez un homme qui a montré tant de sagesse dans des jours où les têtes les plus solides pouvaient vaciller. Il y a eu en Belgique un homme que les hasards de la Révolution portèrent au pouvoir su-
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prême; il le quitta sans regret, sans retour, et plus tard, quand on lui proposa de nouveaux honneurs, 1l refusa, allécuant qu'après avoir occupé le premier rang il ne pouvait descendre, qu’il se devait à lui-même de respecter l'élu de la nation. Belle conduite, noble sentiment, qu'on regrette de ne pas reconnaître chez cet excellent M. Cavaignac.
2 avril 1855.
Hier j'ai vu M. Hetzel, un ex-homme politique de 48 exilé en Belgique, fort lié avec tous les héros de ce temps de misères. Il nous a dit de M. de Lamartine une petite chose bonne à noter. Pendant que le poète était ministre des affaires étrangères, M. Hetzel, un de ses principaux employés, désirant lui présenter un personnage quelconque, l'avait prévenu de cette visite; 1l l'avait surtout averti du mérite réel de ce monsieur, de sa compétence en Je ne sais quelle matière. Or, le lendemain, M. de Lamartine lui dit : «J'ai vu votre homme, c’est un sot! Il m'a parlé sans émotion!...»
M. de Lamartine avait vendu à Perrotin, libraireéditeur, une histoire de la révolution de Février 48. Suivant son usage presque constant, 1l s'était fait payer d'avance la modeste somme de quarante mille francs, et quand le libraire, pressé de tenir son manuscrit, priait l’auteur d'y travailler, celui-ci, embarrassé, disait qu'il ne pouvait fournir que des notes, qu'il ne pouvait travailler à cet ouvrage, etc. Perrotin eut recours à J. Janin pour cette affaire; il le pria d'intervenir auprès du grand homme, et la réponse fut la même. Des notes! seulement des notes sur l’affaire de 48! Et comme on ui faisait des reproches sur cette manière d'agir, sur la grosse somme reçue, il s’écria : «Que ne ferait-on pas pour éviter Clichy !...» Ce sont là des petits faits à ajouter à la biographie du pauvre poète
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qui a trop occupé sa vie «à ferrer les cigales», suivant l'expression de maïitre Rabelais.
ré
5 avril 1855.
Le voyage de M. Drouyn de Lhuys à Vienne est un fait considérable. Le ministre des affaires étrangères ne se déplace pas ainsi sans motif grave. La vraie raison de cette course, c'est que M. de Bourqueney, notre ambassadeur à Vienne, est devenu très puissant; :1l correspond directement avec l’empereur, cela offusque M. le ministre, qui ne veut pas que de si grandes affaires se traitent par-dessus sa tête. Cette fortune de M. de Bourqueney est fort remarquable. Ancien rédacteur du /ournal des Débats, il est devenu diplomate un peu à son corps défendant. Puis, bien poussé par les Bertin, sous le ministère Guizot, il a fait un chemin rapide. Il a bien tenu son emploi à Constantinople, à Rome et ailleurs, et quand est venu l’accident de 48, il a été mis presque à la porte par M. de Lamartine.
Mais 1l na pas lâché prise, on l’a replacé, et bientôt il est devenu ambassadeur en Autriche, justement à l’époque où la guerre d'Orient entraïînait les plus sérieuses complications avec l'Allemagne. Tout notre espoir est là; si M. de Bourqueney parvient à obtenir la paix, 1l aura rendu un immense service à son pays et les plus hautes récompenses lui sont réservées. C’est un bel exemple de la faveur du sort. Mais M. de Bourqueney est un homme de mérite, et c’est justice que le succès vienne couronner des efforts généreux.
M. de Sainte-Aulaire m'a raconté un charmant poisson d'avril qui a mis en rumeur la haute société de Paris.
Dimanche matin, Mme de Bering reçut un billet de M. Ach. Fould, lui annonçant la prise de Sébastopol.
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La lettre était signée, elle était cachetée au nom du ministre d'Etat. La dame, enchantée, répond à la hâte : «Merci de votre bonne nouvelle, venez diner avec nous, etc.» M. le ministre ne voit là qu'une invitation à dîner, sans trop prendre garde au reste. Il va chez la dame, trouve nombreuse réunion; tout le monde est dans la joie, et quand on en vient aux éclaircissements il se trouve que c’est un poisson des mieux conditionnés. La lettre est fausse, imitée, mais le cachet est vrai. M. Fould est d'autant plus vexé que cette plaisanterie lui coûte fort cher à la Bourse. La dame, qui a expédié la grande nouvelle en Angleterre et ailleurs, se trouve mal. Bref, la ruse a complètement réussi.
Mais, chose singulière, M. de Morny a été non moins bien mystifñié par une dépêche arrivant du ministère de l’intérieur, signée Billault, cachetée officiellement. Et, à la réception de l’heureuse nouvelle, M. de Morny, ouvrant son salon, où l’attendaient vingt visiteurs, fait part à tout le monde de cette dépêche officielle. Mais ce n’était qu'une plaisanterie, et vous jugez des inconvénients de cette bourde.
M. de je ne sais plus qui, un personnage de haute dignité, a été également trompé, de sorte que l’empereur 1rrité a donné des ordres sévères afin que l’on découvrit la main coupable pour la punir. Pourra-t-on y réussir? En tout cas un «poisson d'avril» mettant en mouvement le grand appareil de la justice, cela méritait d’être retenu, n'est-il pas vrai?
8 avril 1855.
Dans ces derniers temps, on avait trouvé dans les boîtes qui sont à la porte des ministères et des hôtels occupés par les grands fonctionnaires de l'Etat des cartes de visite portant des noms différents, mais tous appartenant à l'aristocratie du faubourg Saint-Ger-
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main. Sur ces cartes se lisaient de grossières injures, adressées soit à l'empereur, soit à l’impératrice, et la variété de ces injures témoignait d'une singulière fertilité d'invention. Il se trähissait là une ne violente pour laquelle toutes les formes d’injure étaient bonnes, et même, en ce genre d'attaques, toutes les bornes étaient dépassées. L'auteur empruntait au vocabulaire des Halles, aux locutions de la plus vile canaille, tout ce qu'il y a de plus ignoble, de plus ordurier. Une même main avait tout écrit. Quand on eut recueilli un certain nombre de cartes portant les noms les plus distingués de la noblesse carliste, on s’étonna de cette singularité. La police conclut de cet examen que l’auteur de cette brutale impertinence devait être un des hommes les plus répandus dans cette société choisie, recevant des cartes de visite et se servant de ces cartes pour placer ainsi sous l’abri de ces noms des injures anonymes de la plus détestable espèce. On prit donc des mesures en conséquence, et l’un de ces Jours derniers un agent de police arrêta un monsieur qui venait de jeter une carte dans la boîte du cercle impérial. Vérification faite, on trouva dans cette boîte une seule carte, celle qui vent d'être jetée. "et cette carte, .quine portait pas le nom de la personne qui l'avait Jetée dans la boîte, était couverte de grossières paroles, de la même écriture que celles saisies jusque-là.
Le personnage fut conduit au dépôt de la Préfecture de police. Il y resta vingt-quatre heures en compagnie des voleurs, des flous arrêtés, et quand le magistrat instructeur procéda à son interrogatoire, 1l fut constaté que le susdit se nommait M. le comte de ***, zélé royaliste, écrivant assez souvent dans la Gazette où dans la Quotidienne. On tenait le coupable, et l’évidence des preuves. était telle, quil se vit contraint de faire les aveux les plus explicites. «C'est vrai, dit-il, J'ai fait ce que l’on appelle une
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«cochonnerie», mais soyez généreux, Je ne recommencerai pas.» La chose ayant été rapportée à l'empereur, son premier mot fut : «Mettez-le en liberté!» Mais, quand on lui eut fait voir les pièces du procès, il baissa la tête et s'éloigna du préfet en disant : «Qu'on ne m'en parle plus.» Les amis politiques du coupable, avertis de son arrestation, firent des démarches actives pour lui venir en aide; mais quand on eut fait venir les personnes dont les noms se trouvaient sur Îles cartes, quand elles eurent vu les choses écrites par M. de *** et mises ainsi à la charge des titulaires de ces cartes, 1l y eut stupeur parmi ce monde, et l’on comprit que pareille affaire ne pouvait être ensevelie dans un silence protecteur. La justice suivra donc son cours.
Le coupable, voyant son procès se gâter, a changé d’attitude; il est devenu arrogant. «On veut, s’est-1l écrié, me donner de l'importance... ÆEh-hbien J'accepte mon rôle... nous verrons!» Voilà donc un procès qui viendra prochainement à la police correctionnelle. Il ne peut manquer de faire beaucoup de bruit; mais on sait déjà que le parti carliste est désolé de cet éclat, vu la nature du délit, son caractère de grossièreté, qui rend odieux le coupable. Notons que ce monsieur a été condamné autrefois pour injures contre le roi Louis- Philippe. Le personnage est, on le voit, fidèle à ses amours et à ses haines, mais son tact ne va pas jusqu'à distinguer ce qui est permis de ce qui est illicite, ce qui est convenable de ce qui est odieux.
Un des plus éminents magistrats de la Cour impériale de Paris donne une prise singulière à-la critique. Il est au mieux avec la femme d’un avocat, et, usant des privilèges de sa place, procure à cet avocat toutes les affaires dont il peut disposer, et, qui pis est, il lui donne toujours gain de cause. Il y a là un forfait énorme, et l'on dit que beaucoup de membres du barreau, outrés de ces injustices flagrantes et si hautement