‹ Journal du docteur Prosper MénièreChapitre 83 sur 170 · LOUIS XVIII — COMTE DE CORBIÈRE · texte numérisé non relu

LOUIS XVIII — COMTE DE CORBIÈRE

«roi, il est au-dessus de la critique; s’il n’est pas de « lui, il est au-dessous.» Il était de lui certainement. Je tiens le fait de l'éditeur lui-même, et je tiens aussi de la même source que la” phrase ci-dessus rapportée causa un violent mouvement de colère dans l’âme du royal écrivain.»

Ces illustres vieillards, comme M. le chancelier, qui représentent parmi nous un monde à peu près effacé, les derniers restes du dix-huitième siècle, portent avec eux un enseignement salutaire. Ils ont gardé les traditions d’une société désormais historique; ils ont vu la monarchie de Louis XIV, défaillante, il est vrai, prête à disparaître dans un gouffre où la France tombait avec elle; ils ont connu un autre monde, des mœurs diverses, et, quand ils ont conservé la mémoire de ces époques de deuil, il y a un merveilleux attrait à les entendre. Pour moi, je les écoute avec une ardeur singulière. j'aime cette histoire vivante, incarnée dans ces intelligences qui ont résisté à tant de désastres imprévus; J'aime à recueillir leurs moindres paroles, et je voudrais qu'on attachât des sténographes à leur personne.

Hier soir, J'ai entendu traiter assez vertement M. le comte de Corbière (1), ancien ministre de la Restaura-

(1) Né aux environs de Rennes en 1767, mort dans cette ville en 1853 Il y avait débuté, sans grand succès, comme avocat. Son mariage avec la veuve de l’ex-constituant Chapelier fut le commencement de sa fortune. Riche et en possession de très utiles relations, il devint influent sous le Consulat et l’Empire, et lia partie avec les royalistes mécontents. La Chambre dite « des Introuvables » (1815) le compta parmi ses ultras les plus décidés. Il s’attacha à M. de Villèle comme l’un de ses principaux lieutenants, et jusqu’à la révolution de Juillet, qui le rendit à la vie privée, il soutint la politique royaliste extrême. Ministre d'État et président du Conseil royal de l'instruction publique en 1820, il se signala

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tion. M. le chancelier Pasquier, habituellement si plein de bienveillance, s’est montré sévère à l'égard de cet ancien royaliste ultra, lequel a joué un rôle important sous le règne de Charles X. Je ne sais trop à quelle occasion le nom de M. de Corbière est venu sur le tapis. Pardon, j'y suis! C’est à propos de dents. Les dents sont utiles et même de première nécessité; leur absence est la source de bien des maux, il faut les remplacer, et les pièces artificielles que l’on fait aujourd'hui avec tant de talent rendent d'immenses services à des gens dont la vie serait vraiment misérable sans elles. J'ai cité à l’appui de ces propositions des faits considérables : des folies, des hypocondries, des dépérissements, qui n'avaient pas d'autre cause que l’altération des dents et qui cédaient comme par m1racle à l’ablation des parties malades, remplacées par un appareil postiche.

«Tout cela est certain, dit M. le duc, et tenez, voici une petite histoire qui date de loin. Dans ma jeunesse, J'avais fait connaissance avec un jeune médecin nommé Vigaroux, dont le père occupait à Montpellier une haute position médicale. Nous nous étions fort liés. Il avait autant d'esprit qu'un homme en peut avoir, et, par suite de son ardeur à l'étude, il avait résolu de visiter l'Angleterre. C'était en 1788. Diverses causes prolongèrent son séjour à Londres, puis la Révolution éclata, et bientôt 1l tomba sous le coup de la loi contre les émigrés. Ses biens furent confisqués, et il se trouva fort embarrassé. Par l'entremise de quelques personnes bien placées, 1l me fit prier de faire des démarches en sa faveur, surtout auprès de Cambon, son compatriote. Je vis ce terrible homme, qui me dit tout crûment : «Qu'il «revienne, s'il a envie d’être guillotiné!» Ce propos

par des révocations impitoyables, sans égard pour les services rendus et même pour le royalisme fidèle de tels fonctionnaires, assez ultras à son gré.

D' VIGAROUX AE Ne

aimable le retint chez nos voisins d’outre-Manche, mais il comprit dès lors la nécessité de se faire une position. Son habileté, son esprit, lui valurent bientôt une bonne clientèle. Il gagna beaucodp d'argent, surtout quand 1l eut guéri lord C..., qu’une hypocondrie tuait peu à peu. I] le guérit rapidement en lui faisant arracher plusieurs dents et en les remplaçant par une pièce artificielle.

«Cette cure eut un grand retentissement et fut cause de la fortune d’un fameux dentiste anglais. Plus tard, Vigaroux revint à Paris, et pendant une grande maladie dont je fus atteint il venait trois fois par jour pour me voir, mais non pour me soigner, car J'étais en. bonnes mains; J'avais pour docteur Moreau de la Sarthe, habile homme, que je fis nommer bibliothécaire de la Faculté de médecine. Il fut destitué brutalement par M. de Corbière, sans motif, uniquement par malveillance, pour placer là un homme de sa couleur politique.

«Personne na Jamais poussé plus loin la brutalité dans les destitutions que ce personnage; et cependant il n'était pas méchant, mais entêté, partial. Ses vues étroites n'ont Jamais dépassé les limites de ses petites rancunes; 1l n'avait aucun égard au droit, au mérite, aux titres acquis; tout devait céder à son obstination diabolique.

«A Rennes, son pays, où sa position assez obscure ne le désignait guère aux suffrages des électeurs, il fut cependant choisi parmi les royalistes et envoyé à la Chambre dans les premières années de la Restauration. Il prit part, dans les bureaux, à la discussion de la loi de l’amnistie, fut nommé rapporteur et commença dès lors, par la violence de ses opinions, à franchir les premiers échelons du pouvoir. Il était partisan des catégories et ne demandait pas mieux que de bouleverser la France. Lié avec M. de Villèle, qui ne valait pas beaucoup mieux que lui, 1l entra au ministère. J'en faisais partie avec M. de Richelieu, et nous apprîmes

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bientôt à connaître ses violences réactionnaires. IT lui fallait des places, il voulait des destitutions, sans autre motif que de caser ses amis politiques; il privait le pays de serviteurs excellents, éprouvés, pour nous donner des médiocrités. Aussi luttions-nous énergiquement pour empêcher ces désastres. Il se sépara alors de nous et devint notre ennemi acharné. Il n'avait n1 tournure, ni talent; il parlait mal, avait l'air d’un cuistre à la tribune, mettait sur le bureau sa tabatière d’un côté et de l’autre son mouchoir à carreaux rouges; 1l vidait ainsi ses poches en commençant son discours et prêtait à rire à tous ceux qui en avaient le courage. |

«M. de Villèle était ignorant comme une carpe en tout ce qui n'était pas finances, mais 1l avait une extrème facilité de travail, une mémoire imperturbable et avec cela il éblouissait son auditoire. Hors de ces choses apprises tout exprès, 1l n'avait pas une idée de politique relevée, pas une appréciation juste des faits et des situations. Ces deux hommes ont fait beaucoup de mal au pays. M. de Corbière était le fils d’un laboureur, mais 1l avait fait de bonnes études pour être prêtre. Il quitta le séminaire pour se faire avocat. Il était très lettré, bon humaniste, bouquiniste passionné; il passa sa vie au milieu de ses livres, et c'est 1à une agréable manière de vieillir, ajoute M. le chancelier, dans "étude et la retraite Comprend-on qu'il yatdes misanthropes? Ceux qui fuient les hommes sous prétexte qu'ils sont méchants, faux, ingrats, etc, n’ont-ils pas la meilleure preuve qu’il y en a de bons, en lisant les ouvrages excellents que nous ont laissés les anciens et même les modernes ? »

Il a été question du général Cavaignac. Voici quelques détails sur ce personnage :

M. Cavaignac est né avec le siècle; il est de bonne famille et a reçu une belle éducation. Quand il quitta

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