M°° DE BOIGNE — MARMIER
12 novembre 1855.
Dîner hier chez Mme de Boigne, en assez petit comité, — six convives, — mais avec assez grand appareil. Le chef s'était distingué, et le festin était beaucoup plus recherché que d'ordinaire. M. de Flavigny, M. de X..., du corps diplomatique, et M. Marmier, le voyageur, étaient les invités. Je ne compte n1 M. le chancelier n1 moi. La salle à manger est petite, mais bien décorée; le domestique est nombreux, en grande livrée, le service élégant; tout a bon air, grande tournure, de sorte que J'aime assez ce cérémonial. Mme de Boigne a un beau gobelet de cristal recouvert de sa capsule d'argent, ciselée, armoriée, et portant à l’anse un petit hibou, symbole de la sagesse, l'oiseau de Minerve, indiquant qu'il faut boire avec modération. L’argenterie est belle, ancienne et fort abondante, les vins choisis, la conversation élégante, fine, aiguisée, en somme, l'aristocratie se reconnaît à des signes évidents.
Le chancelier est placé à la droite de la dame, et moi à la droite du monsieur, avec désignation expresse. Par malheur, M. Pasquier entend de moins en moins, surtout à table; 1l ne peut prendre aucune part à la conversation. Il faut lui parler de près, et nettement, pour qu’il saisisse un mot, un trait, une histoire. Il a bien r1 de celle-ci :
À Rome, pendant l’ambassade de M. de Sainte-Aulaire, on reçut une dénonciation dirigée contre le consul de France dans cette capitale. Il était dit que ce personnage avait dans son salon un portrait du #yran Charles X. M. de Sainte-Aulaire chargea un de ses secrétaires d'écrire à ce monsieur de faire attention à cela; que, puisqu'il était fonctionnaire français, 1l ne devait pas manifester d'opinions hostiles au gouvernement établi. Le consul répondit qu'il avait, en effet,
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ce portrait chez lui, mais que, comme tous les rois se ressemblaient, il avait effacé le nom de Charles X et mis celui de Louis-Philippe à la place. On a beaucoup ri de ce trait, et M. le chancelier s’en est infiniment amusé.
M. de Flavigny, qui a sa terre près de Tours, nous a dit que M. Bretonneau, le célèbre docteur, écrivait ses Mémoires, et que la médecine n’y jouerait pas le rôle principal. M. Bretonneau est un homme de beaucoup d'esprit, fort excentrique, très vieux. Il a vu beaucoup de monde, et du plus grand, et nul doute qu'il ne fasse un livre amusant. Il est érudit, mais fantasque, et aujourd'hui on ne peut obtenir une consultation que quand on le rencontre chez un pharmacien de ses amis où 1l fait d'assez fréquentes stations.
it" décembre 1855
Rencontré chez M. le chancelier un nouvel hôte, c’est M. le marquis de Pastoret, aujourd'hui sénateur, après avoir été tout autre chose. C’est un personnage de l’ancienne cour, his d’un chancelier de Francesous Charles X, tenant au parti de la Restauration par des liens très serrés, mais qui se sont brisés tout récemment par suite de circonstances que l’on ne peut pas trop expliquer en ce moment. Quoi qu'il en soit, M. de Pastoret est un homme grand, bien tourné, de belles manières; sa figure est bien faite, mais l’âge a neigé sur les sommets. Je suppose que ce marquis a bien soixante-sept ou soixante-huit ans, ce dont il enrage probablement, et je l’en excuse; car, à sa place, j'en ferais tout autant. Donc ce nouveau marquis de ma collection est fort instruit. [l fait partie de l’Institut (Académie des inscriptions et belles-lettres); il a fait quelques livres; entre autres, Je crois, le Duc de Guise à Naples. Il a toujours vécu dans le plus grand monde, et cela se