MARQUIS DE PASTORET
voit, avec les plus belles dames, et cela se voit mieux encore.
Et, à ce propos, nous parlions tout à l’heure de Victor-Emmanuel, roi de Piémont, qui est un peu trop soldat, un, peu trop rude, et dont le tendre cœur a supporté sans sourciller la perte de sa femme, de sa mère, de ses deux enfants, de son père et d'un frère. Mais ce monarque ne s'émeut pas pour si peu. Il se campe sur ses hanches, cambre sa taille, fait ondoyer sa moustache, se rengorge sous un uniforme gris de garde nationale piémontaise, aussi peu élégant que possible, et croit tous les amours attentifs à voltiger autour de sa tête. En somme, il a l’air d’un vrai troupier.
On en est venu à parler de la beauté physique des rois. Ainsi Louis XV était beau; son œil noir lançait des éclairs. M. de Pastoret, qui faisait un Jour compliment à Louis XVIII de la beauté de son regard, en reçut cette réponse : « Qu'’auriez-vous dit, si vous aviez vu les yeux de mon egrand-père? Bien que nous fussions habitués à vivre en sa présence, quand :1l relevait la tête et dardait son regard sur nous, il nous faisait trembler. »
On m'a raconté qu’un jour à diner le roi Louis XVIII dit à un gentilhomme de sa cour (à M. de Pastoret lui-même, le mien, celui que je tiens en ce moment) :
— Monsieur le marquis, je vous envoie un verre de vin de Tokay. |
— Sire, je ne bois pas de vin, répliqua le jeune homme.
— Je ne vous dis pas de le boire, s’écria le roi de sa STOSSe VOIX...
Et la leçon ne fut perdue pour personne.
M. Pastoret a vu l’empereur Nicolas, et il dit que c'était un des plus beaux hommes qu’on puisse admirer. Le père du roi de Piémont, Charles-Albert, était un
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homme de peu de mérite, sans goût pour les arts, sans esprit. Trop souvent les puissants de la terre sont audessous des besoins de leur position. Notre empereur a un grand air, quand il veut s’en donner la peine, et, mercredi, au bal de la Ville (1), le roi de Piémont avait l'air d’un simple soldat auprès d’un maréchal de France.
Quand on a vécu longtemps, on a vu beaucoup de choses, on se souvient, et, dans cette revue de choses passées, il y en a de bien singulières) Par exemple, voici un nom, celui de Fontan, qui a eu un moment de célébrité sous le règne du roi Charles X, et même sous celui de Louis-Philippe. Il y avait, en 1828, des écrivains d'assez peu de talent, si on les Juge aujourd'hui, mais qui, placés au centre d’une société bien différente, s'étaient acquis une sorte de renommée. De petits Journaux faisaient alors une guerre acharnée à la Restauration. Le Nain jaune, le Figaro, l'Album, Les Tablettes, etc., et quelques autres sifflaient et persiflaient les puissants de cette époque. La liberté de la presse régnait avec certaines restrictions, mais enfin on écrivait beaucoup. À défaut de grands talents, il y avait de la malice, et ce fut au milieu de cette guerre acharnée que parut un Jour un article intitulé : Ze Mouton enragé! Fontan était l’auteur de ce brûlot, et le tyran Charles X désigné à l’exécration des races futures pour Je ne sais quels méfaits de ses ministres ou de sa police. Il y avait beaucoup de fiel dans cet article, qui fit grand bruit. Fontan se réfugia en Belgique avec une amie qui, dit-on, lui était fort attachée.
Mais bientôt les ressources manquèrent, et le couple revint à Paris. Fontan fut saisi, jugé, condamné et envoyé à Poissy. À cette époque, il n’y avait pas de che-
(1) Victor-Emmanuel était venu voir, à Paris, Napoléon II.