LIBRAIRIE PLON
K. PLON, NOURRIT et O, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
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Si des Mémoires de généraux, d'humbles écritures d'officiers subalternes ou de soldats nous ont permis d'étudier à fond les acteurs de l'épopée impériale du côté de la France, nous manquons presque absolument de moyens pour pénétrer dans la pensée intime de nos adversaires d'alors. Le journal d'un officier anglais (1) dont nous offrons aujourd'hui la traduction au public pourra servir à combler en partie cette lacune.
(1) Le manuscrit se compose de deux volumes reliés en veau fauve plein sans titre, tranches et gardes jaspées. Les pages, de très fort papier, sont au filigrane G. WILMOTT.
Le premier volume (campagnes de Portugal et d'Espagne en 1813) a 366 pages dont 240 seulement sont utilisées.
Le deuxième (1814-1815) compte 225 pages paginées pour 1814; 1 page non paginée, 73 pages paginées et 50 pages non paginées pour 1815.
Une gravure sur acier collée sur la garde de gauche du 2e volume représente les armes de Woodberry qui se blasonnent ainsi :
Écu : Facé-anté-ondé d'or et d'azur de six pièces.
Timbre : Un casque d'écuyer.
Cimier : Un soleil rayonnant.
Devise : Lux Jirma mea.
Le nom de Woodberry ne figure pas du reste dans le Heralcli Dictionnary de Burke.
Ce journal, tenu avec une exactitude toute militaire, retrace les campagnes de Portugal et d'Espagne en 1813, de France en 1814, de Belgique et de France en 1815. L'auteur de ces notes, George Woodberry, naquit le 13 avril 1792. Il se voua à la carrière militaire. Entré d'abord au 10e régiment d'infanterie (North Lincolnshire), il le quitta pour entrer comme cornette au 18e régiment de hussards (Royal Irish) : il avait alors vingt et un ans et quelques jours. Il s'embarqua par ordre avec son régiment le 17 janvier 1813 pour le Portugal, où Wellington, reprenant l'offensive, se préparait à refouler en France l'armée du roi Joseph. Il prit part à la bataille de Vitoria (21 juin 1813) où il fut très légèrement blessé. L'armée anglaise étant entrée en France, il reçut un coup de feu à la main droite dans une affaire d'avant -postes entre Urcuray et Mendionde (Basses-Pyrénées), le 18 décembre 1813. Rentrant bientôt au service en qualité de sous-lieutenant, et en même temps se remettant à ses notes interrompues, il suivit la marche de Wellington sur Bordeaux, revint à Toulouse prendre part à la bataille de ce nom (10 avril 1814), remonta à Bordeaux, puis à Paris. Enfin il alla s'embarquer à Calais avec une partie de son régiment.
Nous le retrouvons l'année suivante à Canterbury, d'où son régiment est appelé à Londres, le
17 mars 1815, pour contenir l'émeute causée par la loi sur le blé. Le 24 arrive la nouvelle que le 18e de hussards va être envoyé en Belgique pour renforcer l'armée de lord Wellington. Le départ a lieu le 19 avril et le débarquement à Ostende le 20. Puis les événements se succèdent et Woodberry assiste à la bataille de Waterloo. Placé à l'extrême gauche de l'armée anglaise avec toute la cavalerie de Sir H. Vivian, il ne prend part à l'action qu'à la fin de la journée, au moment de l'arrivée de Blûcher, ce qui lui permet d'observer la bataille et d'en donner une description exacte. Enfin il entre à Paris avec les armées alliées.
Dès la première page, on se sent en pays étranger : ces récits de combats commencent par une prière. Et quand on poursuit sa lecture, la façon de juger les hommes et les choses, la manière de comprendre la guerre, tout diffère essentiellement des idées françaises de cette époque. Les soldats de la Révolution et de l'Empire, hommes d'action avant tout, voyaient dans la guerre une carrière : c'est en elle qu'ils mettaient tous leurs espoirs d'avenir, et, de fait, elle a duré assez longtemps pour leur donner cette illusion qu'elle était devenue la condition normale du genre humain.
Tout ce qui pouvait les détourner de cette préoccupation exclusive leur semblait méprisable. Les pays nouveaux qu'ils parcouraient en vainqueurs, les armes à la main, obtenaient à peine d'eux une observation superficielle et presque toujours dédaigneuse : ils n'en parlaient guère que pour les dénigrer et pour leur préférer la France. Lisez la correspondance de l'armée d'Egypte interceptée par les croisières anglaises : vous trouvez là des lettres de militaires de tous grades : dans presque aucune vous ne surprendrez un mot de description véritable, encore moins d'étonnement devant cette " terre des prodiges » . Les opérations militaires tiennent toute la place, avec les effusions de famille et quelques farces de bivouac. Lisez les Mémoires de cette époque : chez les petits, comme Bricard, Fricasse ou Coignet, chez de plus élevés, comme Marbot et Dellard; chez les chefs comme Macdonald, c'est toujours l'anecdote amusante ou les récits guerriers qui remplissent les pages : on serait vraiment bien étonné d'y rencontrer la peinture d'un paysage ou la description de l'architecture d'une église.
Et c'est ce que nous trouvons à chaque instant dans le journal du lieutenant anglais. Woodberry est un touriste qui fait la guerre et qui bien souvent se plaint que cette guerre l'empêche de satisfaire toutes ses curiosités de voyageur. Son admi-
ration pour les pays qu'il traverse est sans doute un peu banale; il y a quelque emphase et beaucoup de répétitions dans ses formules d'éloge, et les motifs de ses étonnements nous paraissent parfois un peu puérils : mais n'est-il pas curieux de voir un brave soldat, un officier plein de zèle et de scrupule, étudier en amateur les paysages qu'il traverse, citer des vers, s'enthousiasmer pour des panoramas de montagnes et dire à plusieurs reprises qu'il a trouvé en Espagne, puis en France, le coin où il voudrait venir terminer ses jours au sein de la nature, et même y oublier l'Angleterre, quand la paix sera faite?
Ce soldat, en effet, aspire à la paix : ce sentiment domine tous les autres. La gloire ne l'éblouit pas et ne cache pas à ses yeux les horreurs de l'invasion. Après des narrations de batailles et d'escarmouches faites sobrement et sans forfanterie, il revient encore et toujours à l'espoir delà paix prochaine. Son avenir n'est pas dans la guerre : il combat parce qu'il faut débarrasser l'Europe de son fléau — c'est de Napoléon qu'il parle en ces termes — parce qu'il croit défendre sa patrie, mais le gentleman, on le voit, accomplit sa tâche sans enthousiasme et on sent bien qu'il reviendra avec la plus grande satisfaction à ses amours, à ses chevaux et à ses chiens.
Ces différences profondes n'ont rien de bien
étonnant : elles proviennent de la race et de l'éducation. L'intérêt véritable de ce journal est bien plutôt dans ce fait qu'il nous introduit dans le camp ennemi. Mille détails nous familiarisent avec la discipline sévère et les mœurs de l'armée anglaise; nous voyons à nu ses grandeurs et ses petitesses ; nous jugeons le fort et le faible de son organisation et nous pouvons nous rendre compte avec quelque fierté de l'impression que produisaient encore en 1813 sur un ennemi déjà victorieux la bravoure de nos soldats et l'habileté de nos généraux.
Toute la campagne de Portugal et d'Espagne est pleine de vie et de couleur : le narrateur se trouve pour la première fois dans les pays du soleil et sa verve s'en ressent. Les anecdotes y abondent.
La campagne de 1814, à part la bataille de Toulouse, n'est guère qu'une chevauchée à travers la France. L'intérêt vient alors des descriptions que le lieutenant donne, au point de vue anglais, des lieux par où il passe et des sentiments de la population. On voit bien qu'à la suite de cette promenade militaire son cœur est gagné à la France : il s'y fait d'excellents amis auxquels il pense toujours.
Toute l'horreur de la guerre est concentrée dans la courte campagne de 1815. Les Alliés sont
désespérés et découragés par le retour de Napoléon. Ils restent si pleins du souvenir des grandes guerres, malgré nos revers de Russie, d'Allemagne et de France, qu'ils semblent, pressés les uns contre les autres, attendre les coups de l'Empereur comme un troupeau de moutons attend les éclats de la foudre. Leur imagination frappée crée des fantômes. Le bruit court parmi eux que c'est encore Murât « le premier général de cavalerie du monde » qui commande la terrible cavalerie française. A lire les notes du 17 juin, on ne croirait guère les Anglais à la veille d'une victoire comme celle de Waterloo. Les Prussiens, vaincus, écrasés et dispersés à Ligny « partis, Dieu sait où » ! Les Anglais massacrés aux Quatre-Bras et le gros de l'armée britannique en retraite sur Bruxelles, sous un terrible orage et la lance des cavaliers français dans les reins, la démoralisation paraît complète, ce Je crois, dit Woodberry, que si l'ennemi avait insisté ce soir, rien n'aurait pu l'empêcher d'être à Bruxelles demain matin. » Et on se retire si précipitamment qu'on ne sait si on a eu le temps de relever les blessés, et Wellington immobilise toute une division de son armée pour garder la route d'Ostende par laquelle il opérerait sa retraite en cas de désastre. Le lecteur français se sent le cœur serré en voyant à combien peu semble avoir tenu le sort de la
bataille et hésite avant de tourner la page sur laquelle est tracée la date fatale du 18 juin 1815. Ajoutons que la lecture de ce journal n'a rien de pénible pour notre patriotisme. Woodberry sait rendre pleine justice à ceux contre lesquels il joue sa vie. Il défend quand même tous ceux qui ont pris les armes pour leur pays, qu'ils soient généraux en chef comme Soult ou simples partisans comme Florio et ses compagnons. Il ne juge nulle part Napoléon, se trouvant sans doute trop petit compagnon pour le faire : mais il va jusqu'à le plaindre, et ce sentiment était trop rare à cette époque dans les rangs ennemis pour qu'on n'en fasse pas honneur au lieutenant.
Enfin, il fait la guerre en homme civilisé : il exècre les pillards, les égorgeurs, tous les lâches qui abusent de la victoire. Les Espagnols et les Belges ont une bonne part de ses qualificatifs militaires à cause de leur façon d'user de leurs succès. Quant aux Prussiens « nos braves alliés » , comme il les nomme par dérision, il ne peut les souffrir. Toutes les fois qu'il trouve l'occasion de citer leurs exactions et leurs cruautés ou de signaler leurs ridicules, par exemple le soudard Blùcher vautré à Saint-Cloud dans le lit de Marie- Louise, il la saisit avec empressement. Mais voici qui comble la mesure et qui fait décidément du généreux lieutenant l'ennemi déclaré du nom prus-
sien, u Aujourd'hui nous passâmes près d'un superbe château (dans les environs de Ressons). Voyant les portes et les fenêtres ouvertes, je m'y rendis avec plusieurs de mes camarades et j'y trouvai le plus grand désordre. Toutes les armoires avaient été forcées. Notre curiosité et notre compassion étant excitées, nous mîmes pied à terre et après avoir cherché dans différentes pièces, nous trouvâmes dans une chambre un vieux monsieur et deux belles jeunes filles. Quelle fut notre horreur et notre indignation en apprenant du vieillard qui pleurait que ses deux filles avaient été violées sous ses yeux et que les Prussiens l'avaient battu et attaché à la fenêtre pendant le temps qu'ils commettaient cet outrage. Pauvres misérables ! Que j'ai pitié de ce malheureux pays ! Puissent les Prussiens souffrir cruellement! Que ma prière soit exaucée et que les Prussiens qui ont commis ce crime tombent dans la première escarmouche! »
Ah! l'honnête ennemi! Puissions-nous ne jamais rencontrer sur les champs de bataille futurs que de pareils adversaires!
G. Hélie.