PREMIERE PARTIE
LA PRIÈRE DU SOLDAT (Par le prince Eugène)
« Je crois en toi, ô mon Dieu! fortifie ma foi. J'espère en toi, confirme mon espérance. Je t'aime, rends de plus en plus ardent mon amour. Je me repens de tous mes péchés, accrois ma repentance. Tu es ma première origine, et je t'adore; tu es mon but définitif, et je languis après toi; tu es mon éternel bienfaiteur, et je te glorifie. Qu'il te plaise, ô Seigneur, de me guider et de me conduire par ta Providence, de me conserver dans l'obéissance à ta justice, de me réconforter par ta miséricorde et de me protéger de ta toute-puissance. Je te soumets toutes mes pensées, toutes mes paroles et tous mes actes, aussi bien que mes afflictions, mes douleurs et mes souffrances, et je désire t'avoir toujours présent à mon esprit, faire toutes mes œuvres en ton nom et pour
l'amour de toi; supporter toute adversité avec patience et ne vouloir que ce que tu veux, ô Dieu, parce que cela t'est agréable. Aide-moi, Seigneur de bonté, à vaincre la luxure par la mortification, la convoitise par la libéralité, la colère par la douceur, et la tiédeur par le zèle et la ferveur. Rends-moi capable de me conduire avec prudence dans toutes les transactions et de montrer du courage dans le danger, de la patience dans l'adversité, et dans la prospérité l'esprit d'humilité. Enfin fais-moi comprendre, ô Dieu! combien le monde est petit, combien tes cieux sont grands, combien le temps est court et combien sera longue l'éternité bienheureuse. Oh! puisséje me préparer à la mort, puissé-je craindre ton jugement, éviter les tourments de l'enfer et obtenir de toi, ô Dieu! la vie éternelle, grâce aux mérites de Jésus-Christ, Notre Seigneur. Amen. »
Le 18e de hussards a reçu l'ordre de se rendre de Brighton à Portsmouth pour s'y embarquera destination du Portugal, le 1er janvier 1813. Le 13 il était embarqué tout entier. J'ai fait mettre mes chevaux à bord du Londonn°287. Le lieutenant Hesse sera mon compagnon de voyage. Les officiers sont restés à Portsmouth jusqu'au dimanche soir 17. J'ai fait mes provisions pour la traversée, elles se composent de douze volailles vivantes, deux jambons, trois langues fumées, six pains, trois livres de beurre, deux boisseaux de pommes de terre, trente livres de viande fraîche, deux livres de thé, une livre de café, neuf livres de sucre, trois chandelles de cire, vingt-quatre citrons pour le punch, deux livres de fromage, trois pots de pickles, deux boites de conserves de soupe, du gruau pour la bouillie, trois douzaines de
harengs-saurs, trois douzaines de bouteilles de porter, trois bouteilles d'eau-de-vie, du lait et six livres de riz pour les puddings.
Ryde, île de Wight, lundi 18 janvier 1813.
Tous les transports sont mouillés à Spithead. La journée étant belle, nous allâmes en canot, Hesse et moi, visiter Deane, Bolton et Quinsey à bord du Majestic, et nous les trouvâmes très malades dans leurs hamacs. Après nous être bien moqués d'eux, nous allâmes à Ryde commander un bon déjeuner. Promenade dans le village, causeries avec les filles et dîner, soûlerie complète et refour à bord — quinze shillings pour un mille au batelier!
VAboukir, de soixante-quatorze canons, et le sloop, le Spitfire forment notre convoi. Comme nousavons belle brise, nous mettrons sans doute à la voile demain de bonne heure. J'ai dormi dans un hamac pour la première fois : j'aime beaucoup ce genre de couchette.
Mardi 19 janvier.
Ce matin vers neuf heures la flotte a levé l'ancre, près de cent voiles ayant à bord les 15e et 18e régiments de hussards et des détachements de plusieurs régiments d'infanterie. Une forte brise a soufflé toute la journée et tant que l'heureuse Angleterre a été en vue, les ponts étaient remplis de monde et bien des yeux anxieux se tournaient de ce côté.
Perdu de vue la terre vers quatre heures : presque tous les passagers très malades. Pour le moment, je me sens bien, mais mon domestique Ipper fait tous les préparatifs nécessaires pour quand je serai malade; je sup-
pose donc que je dois l'être. Le pauvre Hesse ressemble déjà à un cadavre.
Mercredi 20 janvier.
Ce matin, au jour, j'ai trouvé la flotte en vue de Plymouth. J'ai très bien vu le phare d'Eddystone et j'en ai fait un croquis. Nous avons à bord onze officiers d'infanterie, la plupart du 42e.
Vers quatre heures de l'après-midi, la flotte mit en panne, conformément aux signaux de YAbouklr et du Spitfire, en vue de Falmouth, pour attendre la flotte qui est dans ce port. Mer très houleuse toute la nuit : tout le monde malade, excepté l'équipage et moi.
Jeudi 21 janvier.
Le vent souffle très fort et nous sommes encore obligés d'attendre les navires qui viennent de Falmouth. Le cap Lizard découpe une silhouette très hardie et peut, par un beau temps, êlrc vu de plusieurs milles en mer. Tout près sont les rochers Stags.
Un peu après trois heures, le commodore arriva avec la flotte attendue, environ douze voiles. Nous nous remîmes alors en marche. Hesse était si malade que je m'attendais à ce qu'il ne passât pas la nuit. Mon domestique est dans le môme élat et toutes les bonnes choses qu'il a préparées pour moi lui servent à luimême.
Vendredi 22 janvier.
Nous avons complètement perdu la côte de vue : le capitaine me promet qu'avec ce vent nous serons à
Lisbonne dimanche ou lundi. A midi, entrée en baie de Biscaye.
Samedi 23 janvier.
Même brise. Vu le paquebot de Lisbonne traversant la flotte. Deux femmes très malades à bord, Tune apportée sur le pont dans un grand état de faiblesse. Je lui ai donné un peu de mon eau-de-vie et de mon gruau. L'une d'elles a tenté ce soir de se jeter par-dessus le bord. Grand tumulte! un corsaire américain nous donne la chasse et nous sommes au vent de la flotte. Mais nous marchons trop vite pour les Yankees.
Pendant la nuit, nous avons doublé le cap Ortegal, côte d'Espagne. La flotte est très dispersée et on a vu plusieurs navires 1res suspects.
Dimanche 24- janvier.
Nous sommes ce matin hors de la baie de Biscaye, au large du cap Finistère. A dix heures, nous avons mis en panne pour attendre l'arrivée du commodore et de la flotte au vent de nous. Nous avons remis à la voile à midi, mais le vent a passé au sud. Le climat est bien changé : c'est plutôt un temps de juin que de janvier. L'effet de ce changement a été surprenant : les femmes se promènent sur le pont toutes joyeuses et tout le monde paraît content. Vers trois heures, calme plat : la mer est aussi unie que la Tamise. Nous avons fait à peu près un nœud à l'heure pendant toute la nuit.
Lundi 25 janvier.
Le calme a continué tout le jour : tous les passagers
sont remis du mal de mer. Le capitaine m'a prêté quelques engins de pêche, mais après plusieurs heures d'attention inutile, j'ai abandonné cette occupation. J'ai vu aujourd'hui une foule de ces coquillages que les marins appellent : vaisseaux de guerre portugais, et aussi beaucoup d'oiseaux nommés les poussins de la mère Carey. Cet après-midi le capitaine nous a emmenés à bord du Thomas et le capitaine Williams, qui est de ses amis, nous a donné un bon dîner et nous a légèrement grisés, Hesse et moi. Hesse est très malade de cette petite débauche.
Vers huit heures, une légère brise s'est élevée.
Mardi 26 janvier
Le calme s'est encore refait ce matin et, du haut du mât, nous avons vu une terre qu'on suppose être Vigo.
Il y a deux voiles étrangères au milieu de la flotte ; le capitaine dit que ce sont des Yankees, mais, à cause du calme, le commodore ne peut faire voile sur eux. Je crains pour quelques navires de notre couvoi : il y en a seulement soixaute-deux en vue sur près de cent vingt. Le soir, la brise s'est levée du sud et nous avons été forcés de carguer les voiles.
Mercredi 27 janvier.
Le vent est très contraire; nous tirons des bordées dans l'espoir d'avaucer.
Le commodore a fait à la flotte des signaux auxquels notre capitaine n'a pas répondu ; il a alors fait tirer sur notre navire un coup de canon dont le boulet effleura la fenêtre de la cantine. Nous étions tous à dîner et nous avons entendu le sifflement du projectile.
Une corvette espagnole qui semble venir de la côte a traversé la flotte. Le commodore lui a tiré un coup de canon et elle a amené ses voiles. Il lui a fait alors le signal de ranger son bord et au convoi celui de mettre en panne, pendant qu'il examinerait les papiers : nous avons ainsi perdu deux heures.
La cale est en révolution : un homme, une brute, devrais-jedire, a cassé une bouteille sur la tète de sa femme. Nous Pavons enfermé dans le gaillard d'avant et lui avons supprimé son grog. En faisant notre enquête, nous avons trouvé que la femme était eu faute : elle avait permis à un vilain cuisinier nègre de prendre des libertés sur sa personne, et cela sous les yeux de son mari. En conséquence, nous lui avons aussi supprimé son grog.
Jeudi 28 janvier.
Tout le jour le vent a été très contraire. Presque toutes mes provisions sont consommées : il ne reste que trois volailles et une que j'ai donnée à la femme du sergent Sweeney (1).
Je commence à perdre courage à me sentir ainsi ballotté.
Vendredi 29 janvier.
Je me sens abattu aujourd'hui. Le vent est contraire, mais en louvoyant, nous avons fait un peu de chemin : vers midi nous avons vu une terre qu'on suppose être le rocher de Lisbonne, mais nous l'avons bientôt perdue de
(1) Nous avons adopté dans la traduction française l'usage anglais de désigner par les noms de caporaux, sergents et sergentsmajors les sous-officiers de cavalerie.
vue. Tout le monde craint une tempête, tout simplement parce que quelques innocents marsouins ont pris leurs ébats autour du navire et que Falconer (I) les fait apparaître avant l'orage. Nous en avons déjà vu et cependant il n'y a pas eu de gros temps.
Je n'ai jamais vu de gens superstitieux comme il y en a sur ce navire : je m'amusais à siffler et le capitaine m'a prié de cesser de peur que les marins ne se livrassent sur moi à quelques violences. J'ai vu que malgré ma bonté pour les femmes à bord, on me traitait de fou et pis encore, pour avoir sifflé.
Samedi 30 janvier.
Le rocher de Lisbonne nous est apparu très nettement ce matin à une distance d'environ huit lieues. Le vent souffle frais du Tage; mer très houleuse. A cause du vent et du flot, on ne voit que très peu du convoi. Les navires sont dispersés et on croit qu'aucun n'est encore entré en rivière. Je n'aime pas du tout cette vie : maintenant tous les autres sont gais et bien portants et moi je me sens dégoûté de tout. J'ai perdu mon appétit et je ne puis prendre sur moi de partager la joie de mes compagnons.
Dimanche 31 janvier.
Nous sommes beaucoup plus loin du rocher ce matin qu'hier soir : tant que le vent viendra de l'est, nous ne
(1) Falconer (William), poète écossais, ne à Edimbourg, vers 1730, mort dans un naufrage en 1770. Woodberry fait ici allusion au poème descriptif eu trois chants le Naufrage (1762) de cet auteur
verrons pas Lisbonne. Lu la prière aux troupes à bord. Nos chevaux commencent à être malades.
Lundi 1er février.
Ce matin, quelques minutes après six heures, le capitaine m'appela pour me faire voir une éclipse de soleil qui eut lieu au lever de cet astre, juste après sept heures, et qui dura jusqu'à près de huit heures. Nous louvoyons toujours.
Un voleur à bord ! Ayant reçu des hommes de nombreuses plaintes au sujet d'objets qui leur avaient été volés, le capitaine commanda : « Tout le monde sur le pont! » et on procéda à une perquisition. On trouva dans le gaillard d'avant un manteau et une paire de bottes faisant partie des objets réclamés. Nous découvrîmes ensuite le voleur et le capitaine voulait le punir immédiatement en lui faisant courir la bouline; mais je l'en dissuadai, l'individu paraissant se repentir. On l'enverra à bord d'un navire de guerre.
Mardi 2 février.
Nous avons enfin quelques chances d'enlrer ce soir dans le Tage. Entre le rocher de Lisbonne à gauche et le cap Espichel à droite, l'embouchure du fleuve paraît large de plusieurs milles et nous apercevons tout juste la cité de Lisbonne à une distance de vingt milles.
Hesse et moi nous nous amusons avec nos journaux, car Hesse tient un journal, et c'est par sa persuasion que j'ai commencé le mien : mais combien de temps serai-je d'humeur à continuer?
Nous sommes encore arrêtés par le calme et si on ne nous remorque pas dans la rivière et que le vent change
pendant la nuit, nous pourrions être entraînés en pleine mer. Nous sommes tous indisposés par le manque de viande fraîche. Qu'il me tarde démanger du poisson!
Mercredi 3 février.
Je me suis levé ce matin vers six heures, éveillé par les carillons des cloches : Lisbonne m'apparut tout à coup comme par enchantement. De nombreux bateaux nous apportaient des fruits, du pain et des comestibles. L'étrauge aspect des Portugais, leur costume et leurs manières firent que pendant un moment je ne pouvais en croire mes sens. A onze heures nous abordâmes à la place du Cheval noir et nos uniformes firent accourir beaucoup de curieux. Nous nous mîmes, Hesse et moi, à monter une rue, à en descendre une autre et ainsi de suite jusqu'au moment où la fatigue nous fit penser à nous réconforter. Voyant le nom de Bensou écrit sur un hôtel et espérant trouver un compatriote, nous y entrâmes et ne fûmes pas déçus dans notre attente. Après un bon dîner, nous allâmes à l'Opéra avec quelques officiers d'infanterie. Les acteurs répètent mot par mot ce que leur lit le souffleur, qu'on entend quelquefois mieux qu'eux. Les danseurs exécutèrent, au son d'une musique simple, mais fort jolie, une sorte de pas de deux qu'on nomme boléro ei fandango > accompagné parles castagnettes, avec beaucoup d'action mais très peu de grâce. Les femmes font des gestes charmants avec leurs bras et leurs jambes. Nous couchâmes chez Mrs. Benson sur un matelas, les lits de plume étant inconnus dans cette ville.
J'ai entendu aujourd'hui un officier du 52e, qui dînait dans le café en nombreuse compagnie, refuser de boire à la santé de lord Wellington. Quel âne? Que je le rosserais avec plaisir!
Mes deux chevaux vont bien et sont dans la caserne à Bêle m.
Je viens d'apprendre qu'un de nos transports a été pris par les Yankees : il y avait à bord quarante hommes et soixante chevaux, eulre autres ceux du capitaine Turing et du lieutenant Joues. C'est une grosse perte pour eux. J'ai fait débarquer mes hommes du London et je les ai dirigés, tous bien portants, sur les casernes de Belem.
Belem, samedi 6 février.
J'ai vu ce matiu le palais de la Reine et le jardin : le palais est en ruine; il servait, je crois, de caserne aux Français quand ils occupaient Lisbonne. ïl reste peu de meubles et quelques vieux tableaux qui ne méritent pas d'être emportés, autrement Junot ne les aurait pas laissés.
Les églises de Lisbonne sont de beaux monuments, mais les autels sont bien tapageurs. La Vierge et l'Enfant sont dans beaucoup d'églises représentés par des statues de près de trois pieds de haut, habillées avec des ornements très lourds et une profusion de riches dentelles : on les garde sous verre. Naturellement, on prie ces images, et je ne puis m'empêcher de dire avec Mil ton :
Oh ! que des hommes Soient devenus assez stupides Pour oublier le Dieu vivant et s'abaisser A adorer leurs propres œuvres de bois et de pierre Gomme des divinités!
Les basses classes en Portugal paraissent ne penser qu'à la religion et au whisky. J'ai cru la ville illuminée hier soir, tant est grand le nombre des cierges qui bru-
lent devant les images fixées au-dessus des portes et sur les murs des églises. On crie dans les rues une espèce d'eau-de-vie comme on offre les pâtés de mouton et les sprats dans les rues de Londres, et j'ai remarqué que le peuple ne faisait qu'en boire et se livrer à la crapule une grande partie de l'après-midi.
Le régiment marchera demain sur Luz.
Luz, dimanche 7 février.
Nous sommes arrivés ici très tard la nuit dernière; j'ai perdu mon manteau, que quelque pouilleux Portugais m'aura volé. De Belem à Luz, le pays est très beau, mais quelles routes! J'ai couché dans une maison vide, par terre, les rats et les souris courant sur moi toute la nuit. Il n'y avait ni serrures ni fermetures aux portes, et avec les horribles renseignements que j'ai sur ces canailles d'habitants, j'ai très peu dormi. J'ai obtenu un autre billet de logement pour une seconde maison vide, une manière de palais, avec un beau jardin, mais sans un seul meuble et sans cheminées, excepté dans la cuisine. Un paysan, qui m'a prêté deux chaises et une table, m'a dit que les Portugais ont toujours un couteau à la ceinture, et que quatre hommes des Oxford Blues ont été poignardés par des gens de ce village. Le colonel Murray a donné l'ordre qu'aucun officier ne sorte sans avoir son uniforme et ses armes : je voudrais qu'il donnât l'exemple.
Luz, lundi 8 février.
Ce village est entouré de jardins, et on peut faire de délicieuses promenades dans des avenues d'orangers en
fleur, rafraîchies par des ruisseaux d'eau courante qui se croisent dans toutes les directions.
J'ai siégé à la cour martiale ce matin pour la première fois de ma vie. On jugeait deux hommes qui avaient tenu vis-à-vis de leurs chefs une conduite peu militaire. Ils ont tous deux subi leur châtiment cet après-midi devant le régiment. Personne plus que moi ne déteste les punitions corporelles, mais il faut faire observer la subordination, ou nous irions bientôt au diable!
J'ai dîné aujourd'hui chez le ministre d'Angleterre à Lisbonne.
Lisbonne, mardi 9 février.
Lisbonne est bâtie sur sept collines et fait beaucoup d'effet quand on la voit de la rive opposée du Tage. Il y a quarante églises, vingt couvents de moines et dix-huit de nonnes. Les rues sont étroites généralement, les maisons des habitants très pauvres, avec des fenêtres à petits carreaux. Parmi celles de la noblesse, il y en a d'élégammenf bâties en pierre avec de vastes jardins.
J'ai été aujourd'hui à la foire aux mules : rien qui vaille au-dessous de deux cents dollars. Il y a quatre ans, une mule se vendait vingt-cinq dollars.
J'ai vu au théâtre San Carlos une pièce à grand spectacle, Andromeda et Perseus.
Lisbonne, mercredi 10 février.
Le transport capturé par le corsaire américain est entré en rivière, le capitaine ayant signé un bonde trois mille livres pour sa rançon : mais les soldats ont été désarmés et beaucoup dépouillés de leur solde.
Smith est venu dîner avec moi : nous avions deux coqs
de bruyère, du bœuf, des pommes de terre et deux bouteilles de mauvais viu.
Lord Wellington est très aimé des Portugais : le jour de son entrée à Lisbonne, Pavant-dernière semaine, il y a eu une très grande procession; tous les Portugais criaient « Viva de grande Lord! » Il a été logé au palais du Régent à Buenos-Ayres, et partout ou Ta reçu comme le sauveur du pays. A l'Opéra, il a pris place dans la loge du prince, ce qui est ici un grand bonneur. Une illumination générale a eu lieu trois nuits de suite.
Luz, jeudi 11 février.
La basse classe est ici un ramassis de misérables et le comfortn'a pas encore pénétré dans la classe moyenne. Dans un pays où le ciel est si serein et si clair, il y a moins de charme et de nécessité à ces élégances domestiques. Il y a tant de jours de fêtes de saints, qu'il reste peu de place pour le travail.
Luz, vendredi 12 février.
La saison des pluies n'est pas finie, voilà deux jours qu'il ne cesse pas de pleuvoir. Aujourd'hui je suis devenu membre d'un mess avec le colonel Murray, les capitaines I3olton, Deane et Burke, les lieutenants Rowls et Quinsey.
Lisbonne, samedi 13 février.
La brigade de hussards a été inspectée ce matin sur la place de l'Inquisition par les généraux Leilh et Peacock qui se sont déclarés satisfaits. Le 15B de hussards
faisait très bon effet, avec ses pelisses sur l'épaule. On attend incessamment le 10e de hussards.
L'aqueduc, ouvrage élevé plutôt pour l'utilité que pour l'ornement, m'a surpris par sa hauteur et sa force prodigieuses.
Quelques-uns de nos hommes ont volé; une maison et un jardin ont été dévalisés la nuit dernière près du village, et le colonel Murray a commandé une patrouille de nuit de vingt hommes pour faire le tour des cantonnements.
Prix actuels des marchandises à Lisbonne :
OEufs, la pièce, 1 vintem 1/2; beurre, la livre, 16vintems ; fromage (très mauvais), la livre, 14 vintems 1/2; sucre, la livre, 6 vintems ; poulets, le couple, 1 dollar 6 vintems; coqs de bruyère (la paire), 1 dollar; perdrix, la paire, 1 dollar 6 vintems; lapins, la pièce, 16 vintems; lièvres, la paire, 1 dollar; vin de Porto, la bouteille, 1/2 dollar; porter anglais, la bouteille, 1/2 dollar; thé, la livre, 1 dollar; café, la livre 1/2 dollar; jambon anglais, la livre, 12 vintems; porc, la livre, 10 vintems; eau-de^vie, la bouteille, 1/2 dollar; genièvre, la bouteille, 1/2 dollar; 1 panier de sel, 18 vintems.
Luz, dimanche 14 février.
Pluie violente tout le jour : on a commandé la parade pour le service divin, mais aucun pasteur n'est venu.
La nuit dernière, la maison où Kennedy, Smith et Dolbel sont logés a subi une tentative de vol de la part d'une bande de neuf individus, canailles à tournure portugaise. Dolbel leur a tiré un coup de pistolet et Smith a déchargé sur un autre le contenu d'un
C'est le jour de la Saint-Valentin. Que ne suis-je en Angleterre? Peut-être en ce moment serais-je en train
de lire un billet de saint Valenlin venant de quelque chère créature.
Aimable femme, Source de tout ce qui agite le globe terrestre, Avec quel enthousiasme tous les hommes tombent prosternés
[devant toi Et bénissent ton empire !
Belem, lundi 15 février.
Venu à Belem pour voir douze mules appartenant au général Leith, mais aucune ne fera l'affaire. On discute beaucoup entre officiers au sujet de l'argent de l'embarquement et de ce qui est alloué pour acheter des mules. Le capitaine désire tout empocher, mais nous, les officiers subalternes, nous ne nous laisserons pas faire.
Le 10e de hussards est arrivé et débarque.
J'ai été ce soir au bal du miuistre à Buenos-Ayres. Beaucoup de très belles femmes, mais bien courtes. La valse n'a commencé que tard dans la soirée. Hesse a essayé de valser, mais lord Worcester et un officier portugais ont vraiment valsé. Nous avions en abondance des rafraîchissements dans le genre anglais : le bal s'est terminé vers trois heures.
Lisbonne, mardi 16 février.
J'ai été avec Smith à la foire aux mules, mais nous n'avons rien acheté, c'est trop cher.
Le lieutenant Smith a été mis aux arrêts aujourd'hui par le colonel Murray : il a fait preuve de négligence volontaire dans le service en ne venant pas en Portugal dans le navire qui lui était désigné, par suite de quoi
beaucoup d'objets nécessaires aux hommes ont été perdus. Le colonel entend lui faire payer tout cela.
Luz, mercredi 17 février.
J'ai été à cheval jusqu'à Bemfica, où les compagnies de Turing et de Kennedy ont leurs quartiers. Smith est indigné des procédés du colonel qui l'a mis aux arrêts.
Un nombre immense d'aloès borde les routes dans les environs de Lisbonne; on y voit aussi le figuier d'Inde. Les deux se plantent aisément et forment des haies impénétrables au bétail, mais qu'un homme peut facilement détruire. On m'a dit que dans l'Algarve on fait du fil avec les aloès.
La nuit dernière quelques-uns de nos hommes ont forcé une maison et y ont volé plusieurs peintures et des flambeaux de prix.
Luz, jeudi 18 février.
Les chevaux du général Stuart sont arrivés à Lisbonne avec une excellente meute de chiens pour les renards, dix-huit couples.
On dit que le général comte Uxbridge va venir commander toute la cavalerie et que le roi Joseph a quitté l'Espagne pour la France, le maréchal Jourdan étant nommé régent.
Smitha quitté ce matin les arrêts par ordre du colonel, qui lui a fait une sévère réprimande. Smith est très irrité contre Kennedy, parce qu'il a dit la vérité, et contre Murray, à cause de sa mercuriale. Il parle de quitter le service.
Nos rations quotidiennes arrivent tous les malins de Lisbonne et sont délivrées au régiment vers midi.
Celle d'un officier se compose d'une livre de pain assez brun, mais bon; de trois quarts de livre de bœuf, généralement tué depuis quelques heures, d'une pinte de vin acide, de six livres de foin, de huit livres de blé et de neuf livres de bois : le tout nous est compté quatre pence et un halfpenny par jour. Un officier peut vivre comme un seigneur dans ce pays avec sa solde.
Luz, vendredi 19 février.
J'ai acheté ce matin un grand et solide mulet pour cent cinquante dollars.
Les hommes du régiment ont une bien mauvaise conduite : ils vendent leurs chevaux, leur blé, dévalisent les maisons.
Les femmes nous regardent avec compassion et disent : « Quelle pitié que de si braves gens soient de pareils hérétiques! » Quand donc la religion se montrera-t-elle ce qu'elle est dans son essence, c'est-à-dire le lien qui doit nous attacher les uns aux autres comme nous sommes attachés à un ancêtre commun? Ce temps est peut-être éloigné, mais il arrivera.
Luz, samedi 20 février.
Mon groom Ipper, en servant à table aujourd'hui, est tombé avec la soupe et a été bien échaudé. Smith etDolbel sont très souffrants et je remarque qu'il y a beaucoup de malades : les fruits et le vin ne leur conviennent pas. Dieu merci, je n'ai jamais été mieux qu'en ce moment.
Luz, dimanche 21 février.
Dîné avec Smith et Kennedy, ensuite à l'Opéra de Lisbonne. Vu un opéra italien et un ballet. Plusieurs
chanteurs ont été applaudis avec enthousiasme et aussi plusieurs danseuses, entre autres Mme Norah. Je ne verrai sans doute jamais une meilleure danseuse, ni une plus indécente : elle a tout à fait offensé ma pudeur. Les quelques amis de choix qui seront autorisés à parcourir ces notes riront sans doute de cette phrase : mais c'est un fait pour hier soir.
A mon retour à Luz, j'ai trouvé mes domestiques Ipper et le Portugais Roderick au cachot pour avoir été pris hors du quartier après dix heures.
Luz, lundi 22 février.
Ordre du colonel Murray au sujet de la tenue des officiers pour la revue de demain :
« Le régiment se rassemblera à Luz en tenue de parade demain matin à huit heures et demie. Les officiers et les hommes ne porteront pas les manteaux, qui seront laissés au quartier.
« Comme les officiers n'ont pas pour leurs chevaux le harnachement de parade, ils se serviront de la simple schabraque bleue et de la peau de mouton, du poitrail de cuir et des brides simples des hussards.
« Les officiers porteront le pantalon de peau blanche, le ceinturon et le baudrier de giberne en cuir blanc, le colback avec la flamme et le plumet d'ordonnance, la veste d'ordonnance, la ceinture de hussards, avec trois rangs de nœuds dorés au milieu, suivant l'ordounance, la sabretache d'argent d'ordonnance. Les officiers comme les hommes porteront la pelisse sur l'épaule.
« Les ordres pour la tenue des officiers étant ainsi complètement détaillés, on n'admettra pas les excuses de ceux qui se montreraient dans une tenue différente. Le lieutenant-colonel aime à croire que la tenue
des officiers et des hommes fera honneur au régiment. « Si les hommes font mauvaise impression, ils n'auront aucune excuse, car ils ont tout le nécessaire pour paraître en tenue de parade; quant aux officiers qui n'ont pas le harnachement de parade, s'ils ordonnent à leurs hrosseurs de bien astiquer la bride et le harnachement ordinaire, leur aspect sera tout aussi martial que celui des officiers des deux autres régiments de hussards avec leurs plus beaux harnachements. »
Luz, mardi 23 février.
Le régiment s'est mis en marche vers neuf heures pour le Campo Pequeiropour y être passé en revue avec le 10e et le 15e de hussards. Le général Peacock est arrivé à dix heures avec la plus singulière macédoine d'officiers montés, quelques-uns sur des chevaux, la plupart sur des mulets et des ânes. Le colonel Grant commandait la brigade ; mais le terrain, à peu près de la dimension de Saint-James's square, était insuffisant pour les manœuvres d'ensemble. Il y avait là beaucoup de Lisbonnais. Le 10e de hussards était en tenue de marche, le 15" en tenue de parade, brides à écailles, etc. Je crois que nous avions aussi bon air qu'eux, et nous étions le régiment le plus fort des trois sur le terrain.
On ne parle que de notre départ prochain pour l'intérieur.
Aussitôt après la revue, j'enfourchai ma mule et j'allai à Cintra. La nuit tombait quand j'arrivai, aussi me rendis-je directement à l'hôtel tenu par une Irlandaise, Mrs. O'Daisy, et j'y rencontrai plusieurs officiers, entre autres le capitaine Oglander, du 47% qui a perdu le bras gauche à l'assaut de Badajoz. Après dîner, j'ai été bien amusé par un jeune homme qui avait en poche
une recommandation pour le maréchal Beresford; il parlait de tous les avantages qu'il en retirerait : d'abord une commission pour le 30e d'infanterie, puis la probabilité d'un avancement au service portugais, grâce au maréchal. Oglander lui demanda quelle était sa parenté avec le maréchal ou quels grands personnages s'intéressaient à lui : rien de tout cela, son oncle était le docteur de la mère du maréchal !
Cintra, mercredi 24 février.
Je suis parti ce matin à six heures avec un guide pour le couvent qui est au haut de la montagne, très élevée, raboteuse et embrouillée de chemins sinueux que dominent des rochers et que bordent des ravins. Les moines ont été très polis pour moi et m'ont montré le couvent dans toutes ses parties. Il est à environ deux milles du village, à l'extrême pointe du plus haut rocher, et un château moresque se dresse sur une cime voisine.
La vue sur la mer, sillonnée de nombreuses barques, est merveilleuse.
En allant au palais, je rencontrai dans le jardin le maréchal Beresford et le général Hamilton, que mon père connaissait bien. Comme il m'avait vu souvent, il me reconnut aussitôt et me présenta au maréchal, qui me fit de nombreuses questions au sujet du régiment et qui m'invita à dîner pour six heures. Les convives étaient : l'amiral Martin, les généraux Hamilton et Brisbane, deux nobles portugais, le colonel Wall, le major Wynne et d'autres que je ne connaissais pas, jusqu'au nombre de seize invités. Nous avons eu un fin diner, j'ai bien joué de la fourchette et du couteau et je n'ai pas épargné le vin. Après le café, je m'assis à une partie de whist avec l'amiral, le général Brisbane et le colonel
Wall. Je perdis cinq dollars et je retournai chez Mrs. O'Daisy à onze heures. Nous avous dîné dans la salle où la fameuse ou iufàme convention de Cintra fut signée par Junot et Dalrymple, après la bataille de Vimieira. Le maréchal avait à dîner un costume magnifique, ainsi que les Portugais, qui portaient des étoiles et des ordres. Le général Hamilton a eu pour moi des attentions spéciales pendant toute la soirée et m'a engagé à entrer dans son état-major. Je vais demain en demander l'autorisation à Murray, car c'est mon plus vif désir. Le général portait un uniforme portugais bleu et or. Il reste ici à cause de sa santé, qui est très délicate. Le général Brisbane est venu à Cintra comme moi, exprès pour voir les beautés de l'endroit; il en paraît enthousiasmé, surtout de la vue qu'on a des jardins du palais, et du vieux palais avec ses salles des Cygnes et des Pies, et celle des Armoiries si magnifiquement décorée.
Luz, jeudi 25 février.
Il n'est bruit que de la querelle d'hier soir entre Dolbel et Kennedy : on s'attendait à une rencontre, mais Dolbel a fait des excuses.
Les serins abondent dans tous les jardins de Luz et de Bemfica. Il y a aussi beaucoup de loups. Les chiens en ont tué un qui avait poursuivi un homme et dont la taille était extraordinaire.
Le palais de Cintra, où réside le maréchal Beresford, est fameux pour la beauté de son architecture.
Luz, vendredi G février.
Reçu du trésorier 4 liv. 2 s. 6 d. pour indemnité de
bagages allouée aux officiers. Eté à cheval à Belem et à Lisbonne. On dit que la santé de lord Wellington est loin d'être bonne et que le quartier général des Français est encore à Salamanca.
Luz, samedi 27 février.
Les lézards et les serpents abondent autour de ce village; je ne puis sortir sans en rencontrer sur tous les chemins, surtout près des vieux murs et des ruines. A ce moment de Tannée, les orangers sont mûrs et tous les autres arbres sont en fleur.
Mon ami Smith me parlait ce matin de sa femme; il me disait qu'il jouissait par avance du plaisir de voir dans les bras de sa Jemima à son retour un gage d'affection qui serait le plus grand bonheur de sa vie. Hélas! pauvre Enos (1), vous êtes fou! C'est assez d'un malheur, que serait-ce s'il était entouré de famille? J'ai pitié delui.
Quand nous sortons à cheval, la plupart des Portugais ôtent leurs chapeaux et saluent en disant : « Vica senhor! » Les vers suivants de la Complainte des souslieutenants donnent une bonne description des naturels :
Viva senhor! c'est le compliment pour tout le monde, Pour l'Anglais, le Français, le Pape et môme le diable. Le chapeau à la main, courbés très bas, ils braillent Largement polis et, sinon sincères, au moins civils.
Luz, dimanche 28 février.
J'ai été ce soir au théâtre à Lisbonne; j'ai eu pour trois shillings une bonne place au parterre. J'étais venu surtout pour les danses, qui ont été supérieures : sur-
(1) Prénom de Smith.
tout un boléro dansé par un Espagnol et une petite femme à grosses jambes. Plus elle montrait ses formes, plus on applaudissait, jusqu'à ce qu'enfin... Je peux dire que j'ai vu tout ce que je voulais voir et même davantage.
Luz, lundi 1er mars.
C'est le commencement du carnaval et j'ai été à Lisbonne avec Smith pour voir la fête. Les Portugais étaient comme fous : on se jetait de l'eau, des oranges, des fleurs, des noix, toutes sortes de saletés. Nous reçûmes sur nous un seau d'eau et Smith se retournait pour insulter les individus qui avaient fait le coup, quand une suave donzelle lui lança le contenu d'un certain vase qui malheureusement le manqua. J'obtins de lui qu'il ne dirait plus rien, et nous sortîmes de la ville aussi vite que possible, mais non saus avoir auparavant servi de cible aux oranges mûres, au café et aux pois : nous avions reçu taut de farine que nous ressemblions à deux meuniers.
J'ai fait aujourd'hui une bonne provision de thé, de sucre, de café, de jambons et de langues pour emporter en campagne.
J'ai été ce soir avec Rowls au bai du ministre, sir Ch. Stuart ; il y avait là presque tous les officiers de hussards du 10e et du 15e et beaucoup de mes camarades. Après le bal, les dames jetèrent de la poudre sur les cavaliers et nous firent une foule de niches : elles furent toutes, en récompense, houspillées et embrassées. J'ai vu quelques-uns de mes compatriotes assez ânes pour se fâcher, mais on s'est moqué d'eux comme ils le méritaient. Il y avait un bien plus grand choix de beautés qu'au dernier bal.
Luz, mardi 2 mars.
Je me suis bien amusé ce matin avec mes délicieuses voisines; je leur ai jeté des affaires, je les ai embrassées, etc. : elles ont pris tout cela avec une apparence de bonne humeur.
Cléments a perdu sa mule cette nuit : on suppose qu'elle a été volée pendant le bal par des Portugais.
Le lieutenant Cotton du 10e de hussards a diné au mess avec moi ; nous les avons renvoyés, Smith et lui, si bestialement ivres que je crains que ni l'un ni l'autre ne reviennent jamais.
Luz, mercredi 3 mars.
J'ai siégé à la cour martiale (deux acquittés et deux coupables), très ennuyé par un fort mal de tête : je me figure que je me suis un peu trop grogué cette nuit.
Le pauvre Cotton, en rentrant chez lui, est tombé de sa mule, qui s'est échappée. Il a été obligé de faire trois milles à pied avec l'assistance d'un Portugais qui passait heureusement par là. Il n'a pas encore entendu parler de sa mule.
A l'Opéra et au bal, les femmes portugaises s'habillent comme les Anglaises; mais chez elles elles portent le matin des robes de coton très grossières de fabrique anglaise et l'après-midi de la soie noire. Comme ce sont en général des personnes courtes, leurs jambes et leursr pieds sont lourds. Beaucoup cependant ont une démarche élégante. Leurs cheveux, qu'elles laissent pousser très longs, sont tordus et attachés serrés sur la nuque. Elles sont du reste remarquablement affables et attrayantes.
Les gens des basses classes sont semblables à ceux du
même rang en Angleterre, aussi bruyants, querelleurs et violents. lis sont dominés par une paresse qui va jusqu'à la dégradation. Les hommes et les femmes s'assoient au soleil pendant le jour et se distraient avec leurs pensées ou occupent leurs doigts dans la tête de leurs voisins, posée sur leurs genoux ou sur une pierre pour plus de commodité. Ils ne sont certainement pas très propres ni en dessus ni en dessous, et vont généralement pieds nus aussi bien que nu-tête.
Le colonel Murray a été à Cintra et est revenu cet après-midi : il a vu mon ami le général Hamilton et m'a informé que c'est seulement la pénurie du régiment en officiers présents qui l'empêche de me laisser aller dans son état-major.
Luz, jeudi 4 mars.
J'ai donné aujourd'hui au pauvre Russel quatre chemises, deux paires de pantalons de voyage blancs et d'autres petits objets; il est encore malade : je crois que c'est faute de bonne nourriture. Le sergent-major Sweeney a été cassé pour ivrognerie; c'est le premier cas de ce genre depuis que je suis dans l'armée; un homme a été puni pour vente d'effets.
Luz, vendredi 5 mars.
Parade en tenue de marche : le régiment m'a fait une excellente impression.
Dissolution de notre mess : Murray et Rowls refusent de s'en occuper comme ils doivent le faire. Nous en avons formé un nouveau avec Deane, Bolton et Burke.
Un soldat du 32e a été pendu ce matin sur le rivage, devant le château de Belem, pour avoir poignardé le
second du transport qui l'amenait et pour tentative de meurtre sur ses officiers. C'était un beau garçon qui a montré beaucoup de courage : il a reconnu la justice de sa punition et exhorté ses auditeurs à ne pas se rendre coupables du même crime. Toute la garnison de Lisbonne, avec le 109 et le 15e de hussards, assistaient à l'exécution.
Luz, samedi 6 mars.
Course de chevaux à Campo Pequeiro : le cheval du capitaine Close a été facilement battu.
Luz, dimanche 7 mars.
Les habitants de ce village sont très religieux, du moins en apparence : ils vont généralement à toutes les églises du voisinage en commençant par les plus éloignées. Ils continuent à prier en rentrant chez eux; ils feraient bien mieux, à mon avis, de nettoyer leurs habitations.
Le service divin a été célébré à la parade, devant le régiment, par l'aumônier de la brigade, sous un soleil écrasant.
Mon cheval gris Crafty est très malade et va, je crois, mourir. Reçu du commissaire un bât, une cantine, un havresac et une couverture pour faire campagne.
Luz, lundi 8 mars.
On dit que les Life-guards se sont mutinés et que le colonel a été obligé d'appeler les Bleus (1) à son aide.
(1) Les Horse-guards.
La voiture de la poste est encore telle qu'elle est décrite daus Gil-Blas : cette machine fait environ quatre milles à l'heure.
Deane, Chambers, Bolton et Pulsford sont venus à ma casa et ont eu un peu de grog, ce soir.
Luz, mardi 9 mars.
La meute de lévriers du général Stuart est arrivée ce matin. Je leur ai fait faire un tour aux environs, mais la chasse n'a pas été bonne.
Le lieutenant R..., que nous avions chassé du mess, vit maintenant de la façon la plus misérable. Personne ne veut s'associer avec lui.
Les paysans se servent ici d'un lourd chariot tiré par des bœufs et guidé par un gros gaillard qui marche devant l'attelage avec un bâton muni d'une petite pointe à son extrémité pour le piquer à l'occasion. Ce véhicule bas, étroit et massif, peut porter de six à huit cents livres, et comme l'essieu n'est jamais graissé, il fait un bruit horrible. Une vingtaine de ces charrettes nous apportent chaque jour nos rations.
Luz, mercredi 10 mars.
Le régiment a élé inspecté à Campo-Grande par le colonel Grant. J'ai été ensuite à cheval à Bemfica avec Smith, et j'ai diné avec lui et Kennedy.
Le sergent-major de la compagnie de Kennedy lui a volé près de cent livres. J'espère que le capitaine en fera un exemple, comme Davison a fait du sergent-major Everret, cassé pour le même délit. Celui-ci, m'a-t-on dit, est mort de désespoir peu de temps après.
Waldie a été jeté à bas de sa mule ; sa jambe a beaucoup souffert.
Luz, jeudi 11 mars.
Rien n'égale les dispositions chevaleresques des deux Curtis et de Dolbel. Ils ne parlent que du nombre des Français qu'ils tueront. J'ai recommandé à Dan. Curtis de prendre pour devise : « Faire sans dire. »
Un des maréchaux ferrauts a été jugé en cour martiale pour vol de fer.
Luz, vendredi 12 mars.
Réconciliation entre le colonel Murray et le capitaine Cléments par l'entremise du colonel Palmer du 109 : puissent-ils rester toujours amis!
Un acte de sauvagerie a été commis la nuit dernière sur uu des chevaux de troupe, qui a été trouvé ce matin avec la langue coupée. Je faisais partie de la cour d'enquête, et nous avons été amenés à croire que le coup a été fait par un Portugais. Le capitaine Bolton n'a pu témoigner en cour martiale : il a fait une sérieuse chute de cheval devant le régiment à la parade.
Luz, samedi 13 mars.
Le 15ê de hussards a reçu son ordre de marche pour lundi prochain. Nous pensons partir le lendemain.
Deane et Bolton sont venus à ma casa ce soir. Oh! mon baril de brandy! il devient bien léger!
Le colonel Grant du 15e, que chacun tient pour un véritable lion, a, pendant la procession d'hier, malheureusement enlevé sa perruque avec son chapeau en saluant le Saint-Sacrement à son passage. Les moines eux-mêmes ont bien ri.
Luz, dimanche 14 mars.
Célébration du service divin à la parade, par l'aumônier.
Le cornette Dolbel était si sûr de sa nomination de lieutenant qu'il avait fait marquer tous ses bagages en conséquence : mais son nom n'a pas paru dans la Gazette, et c'est un M. Lynch, du 17e de dragons légers, qui lui a passé sur le corps. On dit qu'hier soir il était furieux et qu'il jurait d'envoyer sa démission ce matin, mais la nuit porte conseil et il reste cornette.
On ne peut avoir aujourd'hui ni pour or ni pour argent de viande fraîche à Lisbonne, la religion n'ayant pas permis aux Portugais de tuer tous ces jours derniers.
Deanem'afait savoir que l'argenterie du mess, appartenant au régiment, a été volée.
Luz, lundi 15 mars.
Nous attendons tous avec assez d'anxiété l'arrivée du général Stuart, qui vient prendre le commandement de la brigade, car nous n'aimons pas le colonel Grant.
Le frère de Conolly lui a laissé, en mourant, quatre mille livres par an et huit beaux chevaux à l'écurie : Conolly parle de quitter l'armée. Quel heureux garçon !
Murray a reçu une lettre du lieutenant Dunkin, datée de Brighton; il s'est, dit-il, senti très blessé quand il a appris que j'étais parti avec le régiment en passant par-dessus lui, car son plus vif désir était de faire campagne. C'est très bien, mais il savait que je partais quinze jours pleins avant que nous missions à la voile.
Luz, mardi 16 mars.
Ordre du régiment. Fête de saint Patrick.
« La retraite ne sera sonnée ce soir qu'à dix heures : à ce moment, chacun devra rentrer tranquillement au quartier. L'Irlande considère le 18e comme un régiment à elle, qui doit lui faire honneur par sa bonne conduite à l'étranger. Elle a eu déjà de bonnes raisons pour être fière de lui : mais quant à la longue liste de crimes vils et dégradants qui ont récemment déshonoré le régiment, la patrie ne peut y jeter les yeux sans éprouver des sentiments d'humiliation et de regret, il faut espérer que le retour de la fête de son saint patron rappellera à chaque soldat qu'un vif sentiment de l'honneur doit être, aussi bien qu'un courage indomptable, la caractéristique d'un véritable Irlandais.
« Le colonel : Murray. »
Luz, mercredi 17 mars, fête de saint Patrick.
A trois heures du matin, notre musique m'a donné une aubade sur l'air : Le matin de la fête de saint Patrick. Comme la tradition veut que les officiers anglais reçoivent ce jour-là, j'ai invité Bolton, Burke, Deane, Chambers, Rowls et Pulsford à venir le soir. Ils sont venus; mais Dieu seul sait comment ils sont rentrés : ils étaient ivres morts.
Pas mal de têtes cassées ce soir dans le régiment. Ces gaillards boivent comme des poissons et comme s'ils ne devaient jamais voir une autre fête de saint Patrick. On, en a porté un à l'hôpital plus mort que vif.
Luz, jeudi 18 mars.
J'ai élé à Quélus avec Smith et j'ai vu le palais. Sur la route, il y a de chaque côté des haies de géraniums en fleur qui ont souvent six ou huit pieds de haut. Deux mille chevaux de remonte pour la cavalerie et de nombreux détachements pour les autres régiments sont arrivés d'Angleterre.
Luz, vendredi 19 mars.
Les généraux Graham et Picton sont arrivés aujourd'hui d'Angleterre sur une frégate. Nous apprenons le glorieux succès des Alliés sur les Français et la capitulation de Dantzig.
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di 20
Rowls m'a invité à dîner avec lui, mais apprenant de son ordonnance qu'il n'avait fait aucun préparatif, je me suis rendu à Bemfica, où j'ai dîné avec Smith, Kennedy, Dolbel et Foster. Ce dernier était invité par Kennedy. Après dîner, Smith, Foster et Dolbel commencèrent, à propos d'équitation, une conversation qui finit par un échange de grossièretés et d'injures. Kennedy s'interposa alors et fit sentir à Dolbel, qui était certainement dans son tort, toute l'inconvenance de sa conduite. Je m'attendais un peu à un duel entre Smilh et Dolbel : mais ni l'un ni l'autre ne paraît homme à se battre et tout s'est arrangé. Je suis resté neutre, comme j'entends le faire toujours en pareil cas.
Luz, dimanche 21 mars.
L'habillement des gens de ce pays est vraiment ridicule. Leurs vestes en haillons sur l'épaule à la hussarde, un monstrueux chapeau à deux cornes et des bottes étranges, une large queue, et dans les mains uu bâton de six à huit pieds de long. J'ai souvent vu vingt ou trente de ces figures, groupées au bout de chaque rue à Lisbonne. Quelle bonne affaire si les lois du pays permettaient qu'une partie de ces gens fut pressée pour l'armée !
La brigade de hussards devait marcher aujourd'hui, mais le manque de fourrage dans l'intérieur relardera son départ.
Luz, lundi 22 mars.
Le costume des Portugais de Lisbonne est bien modifié depuis la première arrivée des Anglais, pour les hommes comme pour les femmes, surtout sur l'article des couvre-chefs. Le chapeau et la capote de paille remplacent le mouchoir de dentelles; et le chapeau rond, un embarrassant chapeau à deux cornes. La robe de coton nade anglaise est portée par toutes les classes.
Cet après-midi, ou ne parlait que de la paix, on pariait que la brigade serait en Angleterre d'ici à trois mois. Ces histoires sont très bonnes pour maintenir les officiers mariés et quelques autres en bonne contenance, mais mon avis et mon désir sont qu'il faut que le régiment fasse d'abord un peu de service.
Un certain officier du régiment (M. D...) ne fait que se vanter de ses amours avec lady Charlotte H... àBrighton. Je juge cette conduite si indigne d'un homme d'hon-
neur, que je trouve qu'il devrait être chassé du régiment. J'espère que le général H... apprendra ses vanteries et qu'il le cravachera comme il le mérite.
Luz, mardi 23 mars.
J'ai appris à Lisbonne que les Life-guards et les Bleus, qui sont en rouie pour l'armée, ne réuniront pas plus de deux cents hommes par régiment à leur arrivée. Six Life-guards ont été condamnés à être fusillés pour mutinerie, mais je ne sais si la sentence a été exécutée.
Toute la matinée, j'ai siégé à la cour martiale.
Luz, mercredi 24 mars.
Etat des forces du 18e de hussards, ce jour : 25 officiers, 514 hommes (sergents et caporaux inclus), 509 chevaux.
Je suis retourné à Lisbonne pour acheter des fourchettes, des cuillers et des boutons d'argent. La ville est morne, les habitants s'affament pendant le carême et prient à en perdre le sens.
Je me suis bien grisé ce soir chez Deane. Cotton, du 18e, a eu quelque prudence ce soir.
Lùz, jeudi 25 mars.
Reçu du trésorier, 38 dollars et 4 shillings, pour deux cents jours d'indemnité de bagages, du 25 mars au 25 septembre.
Le colonel Pal mer a reçu l'ordre d'aller préparer les quartiers de la brigade à Thomar, ville située à six jours de marche de Luz et à sept de l'armée.
J'ai appris hier, avec un regret infini, la perte de la
frégate Java et la mort du brave capitaine Lambert : c'est la troisième frégate que les Yankees nous ont prise. Oh! Nelson, que n'es-tu vivant pour venger cette honte nationale !
Les filles portugaises sont très vives : je taquine mes jolies voisines Hanuah et Luisa au sujet de leur religion et d'autres choses encore. Je leur ai fait observer que leur sexe se compose de bien sales diablesses pour se pouiller éternellement. Luisa m'a répliqué tranquillement : ce Combien n'êtes-vous pas plus sale, vous qui ne vous pouillez jamais ! »
La dernière fois que j'ai été à l'Opéra, j'ai reçu sur moi, en rentrant, le contenu d'un certain vase. L'habitude du pays est de jeter toutes sortes de saletés par les fan êtres.
Smith vit dans la même maison que D... et il est forcé de supporter quantité d'insolences : cela dépasse ses forces et celles de Kennedy. Quels imbéciles tous deux de ne pas le provoquer! Mais ils me rappellent celui
Qui veut se battre seulement au milieu des pots et qui ressemble A l'horloge qu'il faut huiler avant qu'elle sonne.
Luz, vendredi 26 mars.
On a fait connaître en cour martiale le résultat des poursuites contre les officiers du 83e. La sentence casse deux officiers; tous les autres seront dispersés dans d'autres régiments. La lecture de ces arrêts nous a retenus trois heures à la parade.
Luz, samedi 27 mars.
La récolte des orangers et des citrons étant terminée,
l'homme de la campagne s'occupe maintenant de sa vigne.
Le premier emploi de ses soins rustiques C'est de préparer une rangée de roseaux et des soutiens fourchus Sur lesquels la vigne fait des progrès envahissants Et brave les rigueurs de toute tempête qui s'élève : Elle grimpe le long de l'orme hospitalier et étend Ses grappes gonflées au-dessus de sa tête verdoyante.
Virgile (1).
Luz, dimanche 28 mars.
La valse qui porte mon nom et qu'a écrite le chef de musique du régiment Mac-Keunie fait fureur parmi les dames portugaises. On l'a demandée l'autre nuit au bal du ministre et on l'a dansée pendant près d'une heure. J'apprends la flûte, mais je fais peu de progrès.
Tout ce qui est nécessaire aux mouvements de notre armée est expédié dans l'intérieur dès que les envois arrivent d'Angleterre. Nous espérons tous une vigoureuse et magnifique campagne.
Luz, lundi 29 mars.
Quels singes les Portugais font de leurs enfants ! Figurez-vous un gamin de huit ans, habillé comme suit : chapeau rond, chemise à jabot et cravate. Un habit à
* (1) Paraphrase des vers suivants de Virgile :
Superest. ...
Tuni levés calamos et rasa? hastilia virgœ Fraxineasque aptare sudes furcasque bicornes : Viribus eniti quarura et contemnere ventos Assuescant summasque sequi tabulata per ulmos.
(Gcorgiques II, vers 358 sq.)
longues basques, un gilet, un pantalon et des botles à lecuyere et généralement une canue. Beaucoup de iemmes portent des bottes semblables aux nôtres ce sont généralement celles qui ont de grosses jambes '
J ai acheté un poney à la foire aux mules : je suis au complet. J
Luz, mardi 30 mars.
Le lieutenant Val. Jones est nommé dans la Gcrette au commandement d'une compagnie du 3° de drains Pour ma part j'aimerais mieux être lieutenant dans un régiment de hussards en activité que capitaine dans un régiment de gros dragons.
Luz, mercredi 31 mars.
J'ai lu aujourd'hui six journaux anglais tous pleins des poursuites intentées à la princesse de Galles (1) Dieu veuille quelle triomphe de ses ennemis! Cest mon vœu et celui de 1 armée.
Luz, jeudi Ie' avril.
Huzza! l'ordre de mise en marche du régiment est amve levo.c, : 2 avril, Sacavem; 3 avril, Villafranca; 4 avril, Azambuja; 5 avril, Carlaxo.
(1) Caroline de Brunswick, deuxième femme de Georue-Frédéric- Augu. te. prmce de Galles, depuis roi sous le uom de GeorVe IX 'Son
George ,V lufui ^lerTenSe Ï&L&T* %£££
mois après, par le poison, dit-on.
Luz, vendredi 2 avril.
J'ai quitté aujourd'hui, contre mon consentement et celui de Bolton, ma compagnie pour celle de Burke; Hesse et les deux Curtis on t été placés dans celle de Bolton .
A huit heures la première division du régiment s est mise en marche pour Sacavem. Je ne pars que demain.
Le caporal Thompson a été puni ce matin pour ivresse et coups portés au sergent Williams dans l'exercice de ses fonctions. Tous les officiers avaient intercédé pour lui auprès de Murray, qui n a pas voulu pardonner. La pauvre femme de Thompson était près de là, entendant les cris de souffrance de son mari, et j'étais aussi affecté de ses sanglots que des hurlements du patient; j'aurais voulu être à cent milles de là.
Sacavem, samedi 3 avril.
L'aile gauche du régiment est arrivée ici vers midi.
Pendant tout le chemin nous avons vu le Tage, et le plus beau paysage s'étend sur la rive opposée. Sacavem est une malheureuse ville très sale et ses habitants sont bien misérables. Chambersadînéavec moi et nous avons bu tant de toasts qu'à la fin nous pouvions tous deux a peine nous voir.
Villafranca de Xira, dimanche 4 avril.
Les troupes ont quitté Sacavem à six heures du matin et sont arrivées à Villafranca sous une pluie torrentielle. Nous avons franchi les fameuses lignes où lord Wellington fit sa mémorable résistance à l'armée française sous les ordres de Masséna. Par nature comme par art elles paraissent imprenables. Le quartier général fran-
çais était alors à Villafranca, et celui de lord Wellington à Alhandra. Un officier d'infanterie nous a dit que nous pouvons dater nos misères de cet endroit.
C'est le dimanche des Rameaux, grande fête pour les Portugais, qui font un bruit de tous les diables dans les rues.
Azambuja, lundi 5 avril.
La route d'Azambuja passe d'abord sur une colline, puis on arrive à une plaine étendue et extrêmement bien cultivée, ombragée d'oliviers qui bordent le Tage sur une longueur considérable. Les Portugais, blasés sur les rochers et les montagnes, commencent toujours par dire, quand ils veulent décrire un pays charmant : « C'est une vaste plaine. »
Une forte ligne de défense coupe les collines qui entourent cette ville; on voit distinctement Torres Vedras et l'important col de Rolica, q ue l'armée anglaise emporta brillamment en 1808 malgré la valeureuse défense du général Laborde.
Mon hôtesse, une jeune veuve, riche et de bonne famille, est pleine d'attention pour mes besoins; elle a ordonné à ses domestiques de faire ma cuisine. Chambers a diné avec moi et nous avons plaisanté avec la veuve et ses servantes.
Les Portugais s'habillent ici suivant la vieille mode du pays, ce qui leur va bien mieux que les vêtements anglais, qui font fureur à Lisbonne.
Nous avons rencontré pendant la marche le 48 de dragons démonté et revenant à Lisbonne s'embarquer pour l'Angleterre. Ce régiment, parti depuis dix-huit mois, n'a jamais tiré le sabre devant l'ennemi. Les chevaux, faute de soins convenables, sont fourbus. Les
haqaqes de l'un des officiers du 4e de dragons ont été volés hier par des bandits, entre cette ville et Villafranca.
Cartaxo, mardi 6 avril.
Nous sommes arrivés ici peu après dix heures. Nous avons rencontré sur la route Burkc, qui venait de trouver moyen de loger dans deux quintas (I), à deux milles en avant de la ville, la moitié de sa compaguie. Il nous a offert, à Hesse et moi, un excellent déjeuner, et je suis encore redevable àSkinny (2) (un surnom de Burke) d'un bon billet de logement dans la même casa que lui.
A notre droite est une immense plaine, une large vallée plate bornée d'un côté par les ramifications de l'Estrella, les plus hautes montagnes du Portugal, et de l'autre par cette chaîne elle-même, qui paraît formée de montagnes hautes mais en pente douce. La plaine, admirablement cultivée, contient des champs de mais et de seigle, des vignes et de petits bois de pins et de châtaigniers. De nombreux villages l'entourent; il y a aussi beaucoup de prairies, où paissent d'innombrables troupeaux de bétail.
La ville est bien connue en Angleterre, car elle servait de quartier général à lord Wellington pendant que l'armée française, sous les ordres de Masséna, campait dans les environs de Santarem et de Thomar ; c'est aussi là que le marquis Romaua, le brave patriote espagnol, mourut le 23 janvier 1811.
Cartaxo, mercredi 7 avril.
Je suis sorti à cheval avec le colonel Graut, Murray
(1) Villa, maison de campagne, ferme.
(2) Maigre, qui n'a que la peau et les os.
CAMPAGNES DE PORTUGAL ET DESPAGNE. Al
et Burke, et j'ai été voir la quinta où les hommes de notre compagnie sont logés et bien installés. Nous gagnâmes ensuite Cartaxo à travers le pays et mon cheval Dick m'enleva par-dessus un très large fossé, au grand étonnement de Murray et de Burke, qui croyaient qu'il ne pouvait pas sauter et qui tenaient leurs chevaux pour de fameux sauteurs. Il leur fallut cependant descendre et passer le fossé à grand'peine.
Cartaxo, jeudi 8 avril.
J'a été ce matin avec Chambers à Santarem; nous avons vu en route les fortes lignes occupées autrefois par notre armée en face du pont. La contrée environnante est dévastée et bien des années de paix se passeront avant qu'elle ait regagné son ancienne prospérité. Sur le sommet de la tour de l'église de Santarem, sout suspendus sept crânes de traîtres qui pillaient les lieux saints et secondaient l'ennemi. Tous les monuments de quelque importance sont transformés en hôpitaux pour les soldats malades.
Bolton est venu à Cartaxo pour dîner avec Deane, Burke et moi, qui faisons mess ensemble.
Cartaxo, vendredi 9 avril.
Le colonel Murray est logé dans la maison même où était le marquis de Wellington et je suis dans celle où mourut Romana.
Chaque homme reçoit une pinte (1) de bon vin de pays en outre de sa ration. Le vin n'est pas cher : trois vintems seulement le quart (2).
(1) Un peu plus d'un demi-litre.
(2) 1 litre, 136.
J'ai été à la quinta où Smith et Kennedy sont logés, et j'ai dîné avec eux. Elle est près du Tage. Retour très désagréable et grandes difficultés pour retrouver mon chemin.
Gartaxo, dimanche 11 avril.
Un des chevaux de troupe est tombé daus un précipice et s'est presque tué. J'ai bien vite trouvé le moyen de retirer cette pauvre bête : sans moi, il était perdu.
Le colonel Murray a donné Tordre à Dunkin de rejoindre immédiatement. Je pense que le lieutenant va être bien désagréablement surpris par la promptitude de cette mise en demeure (1).
J'ai très mal au cou et tous les Anglais se plaignent de celte indisposition dans ce pays. C'est un effet de la chaleur.
Gartaxo, lundi 12 avril.
J'ai quitté Gartaxo avec Burke pour aller à une quinta à trois milles d'ici, où quarante-six hommes de la compagnie sout logés. La journée étant excessivement chaude, j'ai fait dresser ma tente et nous avons dîné dessous avec Chambers et un colonel portugais du 2e de casadores (2). A la fin nous étions gais. Je ne sais pourquoi Burke désirait se retirer daus cette quinta, lieu triste et écarté, et je soupçonne quelque manigance, car le personnage est assez sournois; il est probable qu'il retournera bientôt à l'endroit d'où nous venons.
(1) Voir le 15 mars.
(2) Chasseurs.
D'une quinta près de Cartaxo, 13 avril 1813, mardi.
J'ai aujourd'hui vingt-deux ans et j'ai invité Smith, Chambers et Pulsford à dîner. Ainsi, cher Bacchus!
Convie-nous à tes jeux et à tes folies, Fais-nous chevaliers de la coupe pleine, Et, pour bien te montrer divin, Ne nous laisse pas manquer de vin.
Je suis décidé à être gai aujourd'hui, car Dieu seul sait si je verrai un autre anniversaire.
Quel étrange individu que mon hôte ! Le senhorBaynes a une fille qui n'est point jolie : par conséquent je m'en suis très peu occupé. Cependant cette vieille rosse, craignant quelque chose, l'a envoyée à Santarem.
Cet après-midi, comme nous causions sous la tente, éclata un orage épouvantable avec tonnerre et éclairs. Les montagnes semblaient ébranlées sur leurs bases. La pluie tombait à torrents et roulait en cataractes sur les pentes. Pour les habitants cette scène n'était la cause d'aucun trouble visible; mais elle ne manque jamais d'inspirer à un Anglais la crainte et la vénération envers cet Etre dont le pouvoir et la volonté se rendent ainsi manifestes.
J'ai renvoyé les docteurs bien ronds : je leur avais donné un excellent dîner, poisson, volaille, beefsteaks, omelettes et gâteau de riz. Cette rosse de fantassin de Villafranca qui nous prédisait la famine s'est sans doute amusé à nous raconter des blagues (1).
(1) Voir le 4 avril.
D'une quinta près de Gartaxo, mercredi 14 avril.
Je me suis levé de bonne heure ce matin et je me suis baigné dans le ruisseau : je m'en suis senti très rafraîchi. Tous mes camarades disent que j'ai très mauvaise mine. C'est de tant boire de vin du pays et j'y renonce pour l'avenir. Mon cou me fait encore mal.
J'ai été chasser avec le fils du senhor Baynes, capitaine de milice, et j'ai eu bien peu de succès : les lévriers portugais ne valent rien.
Comme je m'y attendais, Burke a fait ses paquets pendant mon absence et il est retourné à Cartaxo, où il restera jusqu'au départ du régiment.
Une batterie d'artillerie à cheval a traversé Cartaxo dans la direction de Santarem. La route est couverte de détachements qui rejoignent leurs corps.
La situation de cette quinta est très pittoresque : on voit le Tage d'un côté et de l'autre une montagne très élevée la domine. Ici les chaumières n'ont pas de cheminée et quand par hasard on y allume du feu, la fumée sort de tous côtés à travers le toit. Il y a peu ou point de meubles et les cochons, qui sont de la plus grosse et de la plus belle espèce, sont les hôtes des habitants.
Le sergent Taylor, accusé de désobéissance aux ordres, a été acquitté en cour martiale.
Ma nomination de cornette au 18e de hussards au sortir du 18* d'infanterie a paru dans la Gazette, il y a aujourd'hui un an.
D'une quinta près de Gartaxo, jeudi 15 avril.
Je vois de ma fenêtre le petit village de Venda da Pio. Le clocher blanc de son église et une partie du village
lui-même, entourés de collines eu pente douce, couvertes de champs de blé, parsemées de bouquets d'oliviers, avec le mont Junto au foud, qui semble toucher les nuages, tout cela forme un paysage charmant.
J'ai déjeuné avec les fils du padron. L'un d'eux est un très beau garçon, élève du collège de Lisbonne : ils avaient préparé quantité d'œufs et de cresson, du bœuf frit à l'huile et du thé. On se fait à leurs habitudes et l'huile même devient aussi tolérable que le beurre anglais. J'ai vu Burke à Cartaxo; il m'a appris que le général Stuart est parti pour le Hanovre.
D'une quinta près de Cartaxo, vendredi saint, 16 avril.
Sorti ce matin pour chasser et tué seulement quelques lapins. Je n'ai jamais passé un vendredi saint aussi triste en Angleterre; j'étais toujours en compagnie d'amis ou j'assistais à quelque festin, tandis que j'ai été forcé aujourd'hui de manger mon dîner tout seul. Pas de poisson, mais quantité de soupe et de bœuf.
Je n'ai qu'à bien me tenir : le capitaine de milice a dit hier soir à l'un des sergents qu'il savait que j'étais venu ici tout exprès pour séduire sa sœur : en conséquence il menace de me poignarder ou de me couper la gorge! Quelle canaille! il vaut encore moius que son père, qui n'a éloigné cette pauvre fille que sur ses conseils. Il a été àSantarem : à son retour je lui apprendrai ce qu'il en coûte pour menacer la vie d'un hussard anglais.
Les orangers commencent à fleurir : comme les fruits ont été cueillis depuis mon arrivée dans ce pays, il doit y avoir deux récoltes par an.
Un beau renard est sorti d'un rocher et je l'aurais tué, mais mon fusil a raté. J'ai pris un lézard d'une couleur magnifique : il mesure près de dix-huit pouces de long.
Je n'ai vu ni corbeaux ni freux dans ce pays, mais quantité de vautours, qui planent continuellement dans les airs.
Kennedy et Smith ont enfin été obligés de chasser D... de leur quartier et de leur mess. Cet individu doit être bien mal à son aise, car tous ses collègues du régiment lui rompent en visière.
D'une quinta près de Cartaxo, samedi 17 avril.
Le régiment est sorti ce matin en tenue de campagne à la rencontre du 15e, dans la direction d'Azambuja. On a formé la brigade : le colonel Grant commandait. Les charges ont eu lieu sur un terrain terriblement accidenté et beaucoup de chevaux sont fourbus.
Le sergent Fletcher est mort ce matin des suites d'un coup de pied de cheval : c'est le premier homme que nous perdons depuis notre départ d'Angleterre.
Les femmes des environs font presque tout l'ouvrage dans les champs et dans les vignes. On peut les voir travailler par douzaines, conduisant la charrue et manœuvrant la houe : mais il y a généralement là un des rois de la création pour les empêcher de bavarder et de se disputer.
D'une quinta près de Cartaxo, dimanche 18 avril. Pâques.
Le prêtre de la paroisse m'a fait une visite ce matin. Il me prend sans doute pour un papiste. On a célébré la messe dans cette quinta et, aussitôt après, les paysans sont venus sur le gazon à côté de ma tente. Une très jolie fille a pris une guitare et en a joué pour faire danser le fandango à quatre, qui ressemble beaucoup au boléro. Personne ne croirait que c'est aujourd'hui dimanche, à
voir l'état bestial dans lequel sont hommes, femmes et enfants. Ils sont tous ivres, non de zèle religieux, mais de vin et de liqueurs spiritueuses.
On se moque beaucoup de Rowls en ce moment. Je ne sais quelle sera sa contenance devant l'ennemi, mais le matin de notre départ de Luz, il s'est livré au soliloque suivant : « // pleut! ... mauvais présage! .. . damnation ! ... je suis découragé! »
D'une quinta près de Cartaxo, lundi 19 avril.
J'ai siégé tout le jour à la cour martiale dans la quinta du marquis de Quintila, à Campo Verde, quartier de Bolton. J'ai vu Robert Curtis qui paraît très malade : il est méconnaissable. On dit qu'il se tourmente à en mourir à l'idée de l'éventualité d'un combat, mais je suis toujours cette règle charitable de croire seulement la moitié de ce que dit le monde, et encore cette moitié!... En tous cas les docteurs proposent de le laisser à Saniarem. Le lieutenant Hesse a permuté pour la compagnie de Turing, de sorte que j'aurai le commandement entier de la compagnie de Burke dans l'intérieur. L'ordre d'étapes est arrivé et le régiment marchera mercredi. Le 15e prendra la tête et passera à travers nos cantonnements demain matin en allant à Santarem. Il aura ainsi une journée de marche d'avance. Le 10e suivra notre régiment jeudi.
D'une quinta près de Cartaxo, mardi 20 avril.
Un gentilhomme des environs m'a envoyé un renard vivant. J'ai siégé tout le jour à la cour martiale à Campo Verde.
48 JOURNAL DU LIEUTENANT WOODBE RRY
Santarem, mercredi 21 avril.
Journée très pluvieuse et marche pénible commencée à qualre heures du matin. J'ai eu un bon logement, mais mes pauvres chevaux sont bien mal. J'ai fait mettre ma compagnie dans la basse ville. L'après-midi j'ai flâné dans la ville : on ne peut s'empêcher de regretter tant de beaux bâtiments en ruine. Santarem, bâtie en forme de croissant au bord du Tage, domine la magnifique plaine de Campo Verde. Les murailles sout anciennes : elle a six portes et une vieille citadelle.
On a promené le Saint-Sacrement en grande pompe dans les rues.
La batterie volante de Webber Smith a traversé la ville; ne trouvant pas d'écuries, elle a bivouaqué dans un champ voisin.
Mon pauvre renard, après avoir voyagé depuis Cartaxo dans un sac, s'est échappé et a. servi pendant plusieurs heures d'amusement à la canaille de Santarem qui le pourchassait de maison en maison. Les femmes de la ville mouraient de peur.
Barquinha, jeudi 22 avril.
De Santarem à Barquinha la route borde une vallée profonde couverte de blé, de vignes et de vergers. L'étape était de six lieues ou vingt-sept milles anglais. Nous avons traversé Golega, où le 10e et une partie du 15e ont leurs quartiers. La compagnie de Burke est logée dans un couvent et j'ai un billet pour une quinta à un demi-mille de Barquinha. Il y a dans la maison deux très jolies filles dont les malicieux regards m'out fait rougir.
Barquinha, vendredi 23 avril.
L'état-major du régiment avec la compagnie du capitaine Cléments est arrivé ce matin, venant de Golega. Le reste du régiment est ainsi placé : l'escadron de Bolton à Atalaia; celui de Turing à Thomar. Le 15e est à Thomar et le 10e à Golega.
J'ai été cet après-midi à pied à Jancos, village situé sur le bord du Tage et ruiné par les Français; il n'y a pas un sixième des maisons habité. De l'autre côté du Tage est Arripiado. J'y passai avec Chambers et je le trouvai dans le même état que Jancos, mais probablement de la main des Anglais.
Le 2e régiment des Life-guards venait d'y entrer, arrivant de Cliamusca. Ils vont demain à Sernado. Nous prîmes un bateau et nous ramâmes nous-mêmes contre le courant jusqu'au fameux château moresque Torre de Almourol, bâti sur un rocher au milieu du Tage.
Les immenses bois de pins et d'oliviers qui croissent sur les flancs des montagnes sont vraiment admirables. Ma quintaest entourée d'oliviers et sa vue commande la rive opposée du fleuve : on aperçoit Chamusca au sommet d'une colline.
Barquinha, samedi 24 avril.
Un de nos hommes manque à l'appel; on suppose qu'il aura été assassiné dans les environs de Cartaxo.
J'ai été à cheval avec Burke à Atalaia. A notre retour, nous traversâmes Boïto qui, de même que tous les autres villages, a été complètement francisé, c'est-à-dire réduit à ses simples murailles.
J'attends à dîner demain un des moines du couvent
ÔO JOURNAL DU LIEUTENANT WOODBERRY.
qui se trouve au-dessous de Jancos, près du château moresque. Il nous a reçus à merveille et après nous avoir montré les curiosités, il nous a régalés de gâteaux et de nombreuses bouteilles d'excellent vin. Il m'a fait aussi accepter une douzaine d'oranges : comme j'ai encore le mouchoir qu'il m'a prêté pour emporter son cadeau, j'espère qu'il viendra.
Barquinha, dimanche 25 avril.
Burke m'a présenté au lieutenant Wilbraham, de la flotte royale, qui commande les bateaux de la marine anglaise chargés de protéger les communications entre Lisbonne et l'armée et de surveiller le ravitaillement de nos troupes. Je suis enchanté de ce vieux loup de mer et je l'ai invité à dîner. Il a juré vengeance contre les Yankees, et exprimé son impatience d'être mis en face d'eux.
Barquinha, lundi 26 avril.
La compagnie qui a ses quartiers dans le couvent da Cartuga a forcé un dépôt de vin et bu une pipe (1) avant d'être découverte. J'y ai été avec Burke et j'ai trouvé la moitié des hommes dans la plus bestiale ivresse. Les principaux auteurs de ce vol sont le sergent Ayres, un caporal et un garde; nous les avons enfermés.
Le commissaire général Shauman, adjoint au régiment, a dîné aujourd'hui avec Burke et moi. Il était au siège de Badajoz. Le récit qu'il m'a fait de l'état de la ville les deux premiers jours après l'assaut était effrayant et m'a glacé le sang.
(1) Quatre cent soixante-dix-sept litres.
Les chevaux du général Stuart, qui est parti pour le continent, vont être vendus à Lisbonne.
Les habitants de Barquiuha sont tout dévoués aux intérêts des Français, qui les employaient à réunir des provisions pour leur armée et qui les payaient bien.
Barquinha, mardi 27 avril.
Les Portugais traitent les Espagnols avec un mépris étonnant : ils disent qu'ils sont ^rnoito falca » , c'est-àdire très traîtres. Ils sont aussi irréconciliables que l'huile et l'eau.
Pendaut la balte de Luz, chaque officier s'est muni de mules, ânes, poneys, etc. Le prix de ces animaux s'est beaucoup élevé et tous ceux que les Portugais pouvaient fournir étaient aussitôt achetés, quelque extravagantes que fussent leurs prétentions. Je ne crois pas que jamais régiment ait quitté Lisbonne avec un plus grand train que la brigade des bussards et des Life-guards. Aussi chacun cherche-t-il à se débarrasser d'une partie de ce luxe qu'il jugeait indispensable.
Un officier du 2e de Life-guards avait fait construire un tandem exprès pour ce pays : il l'a vendu hier à Arripiado, complet, avec tous les harnais, pour quatre dollars : il avait, au plus bas prix, coûté cent guinées. J'ai, Dieu merci, un bagage suffisant et même du luxe, et bien qu'il pèse près de quatre cents livres, ma mule et mon poney le portent facilement.
Barquinha, mercredi 28 avril.
J'ai acheté seize yards (!) d'étoffe épaisse et des garni- (1) Un yard = 0^,914.
turespour faire une tente à mes domestiques. J'ai été à cheval au quartier général du 10e de hussards à Golega, village complètement ravagé.
La nuit dernière, deux de nos hommes ont été volés et battus par un parti de Portugais près d'Atalaia. Les misérables ingrats!
Barquinlia, jeudi 29 avril.
La culture des champs paraît ici aussi mal entendue que possible, mais le minutieux travail de l'homme fait peut-être plus que compenser la grossièreté des instruments. Les femmes portugaises fabriquent elles-mêmes, en passant par tous les degrés du travail, presque toute la toile employée dans le pays.
De quelle compagnie de cauailles fais-je partie? Un des hommes avoue avoir été complice d'un meurtre dont on n'avait jamais découvert les auteurs; un autre a été pris sur le fait commettant un crime qui fait frissonner la nature. Près de Cartaxo toute la compagnie a forcé plusieurs entrepôts de vins et commis des dépradations sans nombre.
Barquinlia, vendredi 30 avril.
La sentence de la cour martiale a été exécutée ce matin sur les personnes des voleurs de vin, devant les escadrons de droite et du cenlre, à un mille de cette ville. Le sergent Ayres a été dégradé et a reçu deux cents coups de verges. Le caporal Barfloweret un soldat, trois cents chacun. Deux soldats ont été graciés.
Cet après-midi je n'ai pu résister au désir d'aller à Punhete. L'air y est parfumé de l'odeur des plantes aromatiques; il y a une variété infinie d'ericas, et des
landes d'une grande étendue sont couvertes de myrtes en fleur. Le cyste y pousse naturellement.
Punhete a une charmante situation au confluent du Zerere et du Tage : ce fut le lieu de rassemblement de l'armée anglaise avant de marcher sur l'Espagne et de livrer la bataille de Talavera.
Le vieux Wilbraham est venu ici à cheval avec moi.
Barquinha, samedi 1er mai.
Burke est envoyé en avant pour préparer dans la vallée du Mondego les quartiers du régiment qui commence sa marche demain.
Ma tente est finie : elle me coûte vingt dollars vingtneuf viutems. Plusieurs officiers sont venus la voir et l'un d'eux m'en a offert soixante dollars. J'ai la vanité de croire que j'ai la meilleure tente du régiment; aussi je la garde.
J'ai fait dans la soirée une longue promenade avec deux jeunes filles, et je fais, dans leur langue, de très rapides progrès.
Thomar, dimanche 2 mai.
La route passe à travers une plaine bien cultivée, ombragée d'oliviers. Thomar est située dans une plaiue entourée de collines bordant la Naboa. C'était dans le principe une place considérable, maintenant elle est bien ruinée. Au-dessus d'elle se dresse le monastère chef de l'ordre du Christ. C'est une très grande masse composite, commencée, dit-on, en J145 par Guider Paes, maître de l'ordre des Templiers. Cette ville n'est jamais restée longtemps entre les mains des Français. Lord Wellington les poursuivait de si près, après leur retraite de San-
tarem, que notre cavalerie les chassa pêle-mêle au travers des rues. C'est dans les environs que notre cavalerie subit un cruel échec en attaquant F arrière-garde ennemie. J'ai entendu dire plusieurs fois à Lisbonne par des militaires que notre cavalerie ne s'est pas bien montrée pendant la dernière campagne. Ce fait m'est confirmé à l'intérieur du pays par des témoins oculaires.
.l'ai pénétré dans un couvent pillé par les Français : on m'a montré un passage souterrain où je suis entré. Il conduisait au caveau funéraire des moines, des nonnes et de la noblesse. Les Frauçais, cherchant un trésor, ont brisé tous les cercueils, et, comme ils les ont laissés, ils sont restés et resteront jusqu'à la paix. Beaucoup de cadavres paraissaient n'être là que depuis peu d'années et d'autres s'être conservés pendant plusieurs siècles. Je fus frappé d'horreur en enlevant un linceul qui couvrait la face d'une belle nonne, et bien plus encore en cherchant à soulever sa tête : elle tomba en me laissant dans les mains une poiguée de cheveux.
J'ai vu un autre spectacle qui m'a déplu : sept ou huit nonnes, regardant à travers les barreaux des fenêtres d'un couvent, baisèrent leur main à notre adresse : leur aspect et leurs regards montraient mieux que leur langue n'aurait pu l'exprimer leur horreur pour leur situation présente.
Il y a aujourd'hui un an que je suis entré au Ï8e de hussards à la caserne de Hounslow. Tous les officiers du régiment avaieut la rage de conduire des barouches et des mail-coaches : aujourd'hui nous n'avons d'autre rage que celle d'être menés à l'ennemi.
Gabacos, lundi 3 mai.
Nous avons quitté Thomar de très bonne heure par
une pluie battante, traversé Pintado, Ceras, Pereiro et autres petits hameaux. J'ai été logé dans une maison sans fenêtres et sans lits. Une seule chambre nous contenait, Deane, Chambers, Quinsey, Rowls, Pulsford et moi. J'ai dormi sur une table : la nuit dernière quatorze officiers du 59e ont couché dans cette même chambre.
Espinal, mardi 4 mai.
Ce matin à quatre heures je suis parti pour Espinal à travers les montagnes d'Estrella. Depuis Cabacos, nous allâmes au pas et nous eûmes tout le loisir de contempler le paysage. La matinée était délicieusement douce et fraîche. La nature brillait dans son vêtement de printemps. Je me croyais dans une de ces forêts de Shakespeare, si secrètes, si éloignées du bruit des hommes. Bien des sites auraient pu servir de décor au Songe d'une nuit d'été.
Hesse a été envoyé pour préparer les quartiers de Thomar à Cabacos ; il a perdu son chemin, est entré dans un bois et a été forcé d'y rester avec ses hommes une partie de la nuit, sans tente ni feu et sous la pluie.
Le beau sexe est charmant dans cette ville. A chaque porte on voit des femmes qui filent avec la quenouille. Les Français les ont toutes forcées, comme leurs maisons, à ce qu'on dit. La détresse des ennemis était si grande qu'ils ont mangé toutes les chèvres et tous les ânes.
Nous avons passé sur une route de bois longue de près d'un mille. Elle est composée de troncs de pins de montagne, très droits, couchés et juxtaposés. Nous avons traversé Arega et Saint-Siméon et vu Figueiro à notre gauche.
Lugar da Ribeira, mercredi 5 mai.
L'étape s'est passée à monter et à descendre. Le quartier général est à Louza; il y a une compagnie dans chaque village. Demain, repos; vendredi, départ pour la vallée du Mondego.
Les habitants de la petite ville de Lugar paraissent craindre terriblement le retour des Français; si la chose arrivait, ils veulent chercher un refuge dans la Sierra de Estrella, qui est juste en face de mes quartiers.
Hickey, de la compagnie de Bolton, est soudainement tombé malade hier soir et est mort en deux heures : les docteurs ne peuvent expliquer sa mort. Que la vie est incertaine! Je suis jeune et cependant je sais qu'elle approche avec une silencieuse, mais irrésistible rapidité, l'heure où je verrai le monde s'effacer peu à peu devant ma vue et où je fermerai les yeux dans l'éternelle nuit.
Lugar da Ribeira, jeudi 6 mai.
Un Anglais avec cent livres par an vivrait ici comme dans un paradis; rien ne manque, qu'une idée raisonnée du comfort que les Portugais ignorent.
Nouvel ordre d'étapes : halte dimanche à Galizes et lundi marche sur Freixadas, où nous feront halte jusqu'à nouvel ordre.
La Sierra de Estrella est couverte de pins à sa base, mais il y a des parties très nues, où on ne voit qu'un gazon ras. Au petit village de Zarragoza elle offre son côté le plus haut, le plus sauvage et le plus abrupt, et son aspect majestueux la place parmi les montagnes alpestres.
Cortizes, vendredi 7 mai.
Jamais troupes n'ont marché par un plus mauvais temps; une pluie incessante et les pires logements. Je suis dans une maison vide, saus fenêtres ni portes ni meubles quelconques. Rowls était si mal partagé qu'il est venu coucher dans la même chambre que moi. Nous nous sommes fait faire un bon feu et nous avons suspendu nos toiles cirées devant les fenêtres et la porte. Mes domestiques ont couché daus l'escalier. Lepadron m'a appris que c'était une des meilleures maisons du village et qu'elle avait été honorée de la présence du maréchal Masséna pendant six nuits et de celle de lord Wellington pendant trois.
Nous sommes maintenant dans la vallée du Mondcgo. Il y a eu ici plusieurs sérieuses escarmouches entre les deux armées et ce matin, pendant notre marche, nous avons passé sur deux ponts dont les ennemis avaient fait sauter une partie; mais ils étaient serrés de si près par notre cavalerie qu'ils firent jouer la mine avant d'avoir fait passer tous leurs hommes et ils perdirent une centaine de soldats tués, sans compter les prisonniers. A mesure que nous avançons, le terrain offre beaucoup d'intérêt; pas de jour que nous ne découvrions les tristes restes d'une foule de braves tombés pour la cause de leur pays et dont les os négligés sont encore visibles.
Oleverinha, samedi 8 mai.
Pluie tout le jour; marche dans une sauvage et inculte bruyère. Les deux côtés de la route étaient couverts d'épaisses rangées d'oliviers, et çà et là quelques
chênes me rappelaient la vieille Angleterre. La vallée du Mondego est en quelques endroits raide et inaccessible. La rivière de ce nom écume sur de grandes masses de pierre : elle n'est pas navigable ici. Sur ses rives se dressent de nombreux villages, tous dans des sites très romantiques.
Mon hôte m'a donné un poulet à dîner! Voilà un Portugais de choix ! Je me suis frotté les yeux en voyant ce menu, je croyais rêver.
Oleverinha, dimanche 9 mai.
La compagnie était prête à marcher quand un contreordre est arrivé du quartier général de Bobadella. Si le quartier général n'est pas à Galizes, comme cela devait être, c'est qu'une mauvaise fièvre sévit dans cette ville et emporte vingt ou trente personnes par jour. Nos hommes commencent à tout « rompa (1) » partout où ils arrivent. A Cortizes, ils se sont contentés de forcer quelques caves et, dans une, ne trouvant que de l'huile, ils ont enlevé les cercles et tout a coulé. La nuit dernière, ils sont entrés dans la maison d'un pauvre homme de ce village, ont forcé un coffre et volé deux chemises. Cela m'a fort irrité, car tout le village nous avait témoigné la plus grande amabilité. Je découvrirai le coupable et je suis décidé à le faire punir.
Cea, dimanche 9 mai (suite).
Les erreurs sont fréquentes au régiment. Quelle mazette nous avons pour nous commander! Je suis de l'avis du fameux lord Bacon : « Un homme très grand est
(1) Détruire, démolir, mettre à bas.
« comme les maisons élevées, où les chambres du haut « sont ordinairement les plus mal meublées. » Je croyais que la compagnie allait bénéficier d'uu jour de repos quand arriva l'ordre de marcher sur Cea. Le colonel G ran t attendait à Maceira pour nous voir défiler : malheureusement il avait taut fallu se hâter que nous offrions un aspect peu militaire, ce qui fut cause de sévères remarques faites à Murray, auteur de Terreur. Il avait cru, en effet, que nous devions faire halte aujourd'hui, tandis que les ordres portaient que le 10e viendrait occuper nos quartiers et ferait halte demain, et que le 18e devait se rendre ce matin à Cea et y faire halte demain.
Le 10e entrait dans Bobadella quand nous le quittions à midi. Nous traversâmes Torozello, petit village de cabanes; Maceira, qui lui ressemble, et Santa Martina. J'arrivai avec la compagnie à Cea, vers cinq heures de l'après-midi.
Cea, lundi 10 mai.
Voici une ville relativement grande, où nous avons trouvé un marché assez bien approvisionné en volailles et en légumes, pommes de terre nouvelles, petits pois, choux-fleurs, etc. Bien que l'endroit soit encombré de militaires, car une division de l'armée est dans la ville et dans les environs, j'ai trouvé un accueil très hospitalier avec mon billet de logement.
Galizes est un long village éparpillé qui n'offre rien de particulier. Russe! a failli être tué ici, il y a deux jours, d'un coup de feu par un Portugais qui s'est échappé. Bobadella a dû être, dans le principe, un fort joli village; il contient aussi plus d'habitants que la plupart des autres. Oliveres de Ospital est un fief des
chevaliers de Malte. L'un d'entre eux y est resté jusqu'à ce que le toit de son palais eût été arraché par les Français. Il n'y a pas une belle maison qui n'ait été pillée.
Les Portugais remplacent le beurre par l'huile d'olive; ils s'en servent pour tous les usages, même pour les lampes, et elle est souvent si rance que son odeur empoisonne toutes les rues. Ils importent, d'Angleterre et d'Irlande, du beurre salé qui se vend 3 shillings ou 3 shillings 6 pence la livre. Ils mangent les châtaignes rôties et surtout bouillies, quelquefois crues, avec la viande, comme nous mangeons les pommes de terre. Us appellent du reste les pommes de terre : castaneos de India, châtaignes de l'Inde.
Il n'est pas rare de voir ici les loups attaquer les hommes, les bœufs et les chevaux en plein jour. Un loup s'est récemment jeté sur trois gardes et a cruellement déchiré le bras de l'un d'eux; mais ils réussirent à l'étourdir et à le tuer.
La brigade du général Packenham a ses quartiers dans les environs; j'ai reçu de lui, comme les autres, une invitation à dîner pour ce soir : mais nous avons tous refusé en raison de l'heure matinale de notre départ de demain.
Villa Cortes, mardi 11 mai.
Dieu merci, le beau temps est enfin venu. Nous avons •eu une matinée sèche pour venir ici. La route traverse une bruyère nue et rocailleuse qui semble n'avoir jamais été cultivée. Les montagnes d'Estrella sont couvertes de neige, et cependant la chaleur est depuis hier excessive. Comme il n'y avait pas assez de place à Villa Cortes pour tout l'escadron, la compagnie alla par ordre à
Villa Rueira. La 7e division de notre armée est cantonnée dans les environs : nous l'avons vue ce malin en tenue de parade, dans un champ près de Payo, ville que nous avons traversée ainsi que Linliares, où nous pas- Scàmes le Mondego sur un pont. C'est là que j'ai vu un régiment de chasseurs portugais (dragons).
J'ai été logé à Villa Rueira, chez le prêtre de la paroisse dont la casa est en mauvais état. Je l'ai trouvé bienveillant et amical, pieux sans bigoterie, généreux sans ostentation, et désireux de rendre mon séjour chez lui aussi confortable que possible. Je n'ai jamais dormi plus profondément en Angleterre que sur mon lit de camp dans la maisou de ce brave homme.
Barracel, mercredi 12 mai.
Nous sommes arrivés ici après une marche longue et fatigante. Mous avons traversé Celorico, qui est considéré comme une solide position.
Un grand dépôt et un hôpital sont établis ici : la ville est encombrée de malades. Tous sont proprement et soigneusement vêtus de flanelle. Nous avons renconlré ce matin environ cinquante chariots chargés d'impotents allant à Lisbonne s'embarquer pour l'Angleterre. Cela ressemble fort à l'approche de l'armée.
J'ai vu, pendant la marche, plusieurs pierres druidiques. Nous avons traversé Cortesal et franchi le Mondego sur un très joli pont que l'ennemi a tenté de faire sauter.
Freixados, jeudi 13 mai.
Le pays, très montagneux, est devenu très difficile à la fin de l'étape. Le quartier général du régiment est à
Alverca. C'est aussi le quartier général de la brigade. Il y a quatre escadrons dans cette ville. Il n'y reste peutêtre pas quarante habitants.
Freixados, vendredi 14 mai.
La brigade de hussards sera passée en revue dans quelques jours par lord Wellington, ensuite de quoi la campagne sera ouverte.
Je me suis procuré avec assez de peine un logement convenable, mais sans cheminée et sans vitres aux fenêtres. Par bonheur je ne suis pas difficile.
Freneida, quartier général de l'armée, esta trois lieues d'ici : c'est un village ressemblant beaucoup à celui-ci, et le logement du duc de Wellington n'est qu'une misérable masure. La salle d'audience est si basse que le colonel Grant peut à peine s'y tenir debout. Lord Wellington chasse dans la matinée tous les deux jours. Sa Seigneurie portait hier une redingote bleue, un gilet blanc, une cravate blanche, un pantalon gris et un chapeau rond. C'est certainement un homme fort extraordinaire; le matin qui suivit la retraite des environs de Burgos aux cantonnements actuels de l'armée, il commanda les chiens et chassa avec eux. Ses vêtements sont toujours très simples et il jure comme un troupier à la plus petite contrariété. Il aime étonnamment les Portugais : il écoute toutes leurs plaintes contre les Anglais, et rarement celles de l'armée contre eux.
Freixados, samedi 15 mai.
La 7e division s'est avancée hier près de Celorico. Toute l'armée est maintenant en mouvement. Le 10' de hussards s'est rendu hier à Alverca. Il ne faudrait que
1res peu de travail pour rendre les routes impraticables à l'artillerie : le terrain est en lui-même la meilleure défense du pays.
Plus nous approchons de la frontière et plus la détresse des habitants augmente. Nous sommes actuellement obligés d'envoyer à près de deux lieues pour le fourrage vert. Les champs de blé et d'orge étaient la ressource des paysans pour l'été. Nous sommes journellement assaillis par des femmes et des enfants qui nous supplient de leur donner quelque chose pour les empêcher de mourir de faim.
J'ai eu ce soir une réunion avec grogs et cigares.
Je suis très inquiet, car le colonel Grant nous a menacés de nous porter comme impropres au service à cause de notre exécrable administration intérieure et de grandes négligences découvertes dans la tenue personnelle des hommes. L'adjudant Waldie a été engagé par le colonel Murray à donner sa démission et le cornette Foster a été nommé à sa place jusqu'à ce que le titulaire arrive d'Angleterre.
Freixados, dimanche 16 mai.
Une femme de qualité, voyageant avec sa suite et se rendant, je le suppose, au quartier général, a traversé cette ville. Celaient d'abord deux domestiques sur des mules brillamment caparaçonnées, puis une servante montée sur une mule; puis la litière portée par deux mules et juste assez grande pour contenir la maîtresse. Enfin venaient deux laquais et une autre servante. Il y avait aussi un homme à pied pour conduire les bêtes qui portaient la litière et les femmes. Tous avaient le véritable costume du pays. La dame paraissait très belle et je soupçonne que c'est Mme Linair.
Freixados, lundi 17 mai.
Daus un champ près de la ville, j'ai découvert le lieu de sépulture de ceux qui sont tombés dans les nombreuses escarmouches qui ont eu lieu aux environs. Les chiens du village ont gratté la terre et les restes de plus d'un brave sont au grand jour. Je n'ai vu nulle part ailleurs daus ce pays autant de pierres druidiques. Du cimetière on voit Alverca et les montagnes d'Estrella, couvertes de neige.
Freixados, mardi 18 mai.
La brigade de hussards s'est rendue ce matin en tenue de parade dans la direction de Fernada et s'est alignée dans une immense bruyère, où nous attendîmes que le duc de Wellington et son état- major vinssent nous passer en revue. Lord Wellington arriva à midi et, après qu'il eut parcouru la ligne, le régiment défila devant lui par demi-escadrons. Il exprima sa haute satisfaction de notre tenue et ses paroles ne seront jamais oubliées par aucun de ceux qui appartiennent à la brigade : « C'est le plus beau corps de cavalerie que j'aie vu de ma vie, et je n'éprouve aucune hésitation à dire qu'il est sans rival en Europe, r Les généraux Graham, Brisbane et Vandeleur et l'état-major suivaient Sa Seigneurie. Lord Wellington portait l'uniforme d'officier général avec une étoile et quelques ordres. Les hommes du 18e avaient une si bonne tenue que les deux régiments de la garde royale en furent étonnés. Lord Wellington a nommé le colonel Grant au commandement de la brigade et le lieutenant Jones du 15e de hussards est chef d'état-major. Il a en même temps remis l'ordre d'étapes de la brigade
pour demain. Nous arriverons en dix jours au bord du Douro, où nous trouverons l'ennemi solidement retrauché. J'ai été à Alverca ce soir après huit heures avec une partie de l'escadron pour chercher les rations des troupes et Conolly a été détaché pour préparer les quartiers. Nous avons très bien vu les montagnes d'Espagne aujourd'hui.
Ozzors, mercredi 19 mai.
La longue étape de ce matin nous a amenés dans une délicieuse contrée.
Nous avons dépassé en route le fameux pont de bateaux : il y avait dix-huit voitures, tirées chacune par quatorze chevaux ou mules sous les soius et la surveillance de l'artillerie. J'espère que nous aurons l'honneur de passer l'Ebre sur les bateaux des pontonniers.
La campagne de 1813 est commencée! Aujourd'hui l'armée s'est mise en marche. Gare à vous, Français, nous serons bientôt sur vos talons!
Le temps est maintenant excessivement chaud et nous commençons tous à éprouver les effets que ressentent d'ordinaire les Anglais dans ces climats. Le quartier général du régiment est à Erredozinho. Le 10e a ses quartiers à Captita, le 15e à Goriscada. Nous avons fait aujourd'hui cinq lieues.
Sevillada, jeudi 20 mai.
Nous avons fait aujourd'hui sept lieues : hommes et chevaux sont complètement épuisés. Nous sommes arrivés ici vers deux heures. Nous avons traversé les rivières Laniego et Coa. Les plus petits ruisseaux dans ce pays reçoivent le nom de rivières.
Si je ne puis me vanter d'être dans une excellente maison, je dois cependant dire que je n'ai jamais reçu de personne autant de politesses que de mon hôtesse actuelle, une belle jeune femme. Je ne puis beaucoup lui parler, mais nous nous comprenons très bien et j'aimerais à rester un mois à Sevillada.
Bac de Poucinho, au bord du Douro, vendredi 21 mai.
ivre,
Le matin, avant le lever du jour joyeux, Eveillés par les bruyants clairons au son cui Presque endormis, nous chancelons sur notre route, A moitié étouffés par la poussière ou complètement noyés par la
[pluie (1).
Après avoir traversé et gravi plusieurs rochers ou montagnes très escarpés, nous descendîmes au bord de la rivière Douro et trouvâmes une partie du 15e de hussards qui traversait en trois larges bateaux. Comme ils en avaient pour tout le jour à faire leur passage, nous reçûmes l'ordre de bivouaquer dans un bouquet de chênes-liège. Je fis dresser ma tente à l'ombre d'un arbre et je pris quelque repos, me trouvant très mal à mon aise. Villanova est à notre droite.
Le capitaine Fane, aide de camp du colonel Skerritt, est venu à notre camp et nous a informés de la situation présente de l'armée française. Ils ont quatre-vingt-dix mille hommes à nous opposer et font tous les efforts possibles pour défendre le pont qui traverse l'Estouro à Zamora. Le capitaine Fane a d'abord servi au 18e de hussards.
(1) Il semble, d'après le rythme et le croisement des rimes, que cette citation est tirée de la Complainte des sous-lieutenants dont Woodberry cite quatre vers le 27 février.
J'ai engagé ce matin un garçon portugais à Sevillada : 1 m'était recommandé par mon hôtesse et amie.
Torre de Moncorvo, samedi 22 mai.
Le régiment a franchi ce matin le Douro au bac de Poucinho, dans de grandes barques. De ce côté de la rivière, des montagnes s'élèvent à une immense hauteur : nous les avons franchies avec assez de difficulté et de fatigue. La route est bonne, mais si raide que beaucoup de canons ont été renversés hier et que deux hommes ont été tués. II fallait marcher lentement, circonstance qui nous a donné le loisir de contempler la contrée à notre aise. Cette ville offre un aspect tout à fait nouveau dans ce pays, et les habitants en sont redevables au général Silvester : sa vaillante défense du col déjoua toutes les tentatives des Français pour entrer dans cette ville, et elle est à présent dans un état très florissant. L'infanterie campe aux environs.
Torre de Moncon/o, dimanche 23 mai.
La rivière Douro, qui a plus de deux cents yards de largeur, coule dans un canal resserré entre de hauts rochers déchiquetés. Le courant est très fort, le lit profond et très encaissé.
L'ennemi a surpris un régiment de cavalerie portugaise près de Miranda et en a fait un horrible carnage. Le 23e de fusiliers a traversé ce matin la ville, se rendant à Miranda.
Vingt mille pipes de vin de Porto sont, dit-on, expédiées par an de Portugal en Angleterre et on calcule que la consommation anglaise est de quarante mille
pipes par an : ainsi la moitié de ce que nous buvons doit être récolté ici.
Nous sommes dans la province de Tras os Montes : le caractère du peuple semble plus sociable dans celte province que dans le Sud.
Mon liote a plus de vingt millions de vers à soie; plusieurs garçons et filles s'en occupent continuellement. Cela explique le grand nombre de mûriers.
Fornos, lundi 24 mai.
Dieu merci, nous nous rapprochons des Français : on les voit maintenant à Meiza, en Espagne, à trois milles d'ici; mais la rivière Douro les protège en nous séparant; autrement, ils ne seraient pas si tranquilles.
La chaleur est extrême; nous devenons tous très bruns et nos lèvres sont si douloureuses que nous pouvons à peine les toucher.
Nous bivouaquons dans une plaine très étendue et d'où l'on voit l'Espagne. Notre camp est près de Fornos, village sale et mal bâti.
On a détaché des piquets aujourd'hui pour la première fois.
Villa-Delia, mardi 25 mai. Au bivouac.
Que la tente offre un abri délicieux après une marche longue et pénible sous un soleil brûlant! Que la vue du camp est belle! Les chevaux sont attachés aux arbres, les hommes font la cuisine, brossent les bêtes. Plus loin on voit des partis de fourrageurs appartenant à la brigade et au delà un camp français à une lieue de distance. L'arrière-plan est occupé par d'immenses chaînes de montagnes couvertes déneige.
Notre marche d'aujourd'hui s'est faite le long des frontières, à un demi-mille en deçà du Douro, qui sépare les deux royaumes. Nous avons vu les vedettes françaises sur la rive opposée.
Deux de nos hommes ont été punis devant le régiment pour manque de respect et vol.
Sindam, mercredi 26 mai.
A partir de Villa-Dellia, la route suit une fertile et belle plaine. Fermoselle et Civaues, deux villages d'Espagne, et le pays qui les entoure, demanderaient pour être décrits la plume d'un Thompson.
Mon logement est un misérable trou dans lequel, en Angleterre, je ne voudrais pas loger un cochon : je dois cependant y dresser mon lit et m'y délasser, car nous comptons entrer en Espagne demain et peut-être avoir une escarmouche.
Le temps est si extraordinairement chaud que. nous en ressenlons tous les mauvais effets. Les vivres de toutes sortes sont très chers. L'ennemi a levé une contribution, il y a quelques jours, mais n'a rien pillé.
Une chapelle, sous l'invocation du Christ, coutient le commissaire et ses aides : voilà qui transforme tout à fait la maison de Dieu en un repaire de voleurs.
Le vin se conserve dans des peaux de porc cousues partout, excepté au cou qui sert d'ouverture. Presque tous les vins transportés daus ces récipients contractent un goût que j'apprécie peu. Chaque habitant dont la porte est ornée d'une branche de myrte est uti marchand de vin.
En Portugal, les compliments coulent en torrents de toutes les bouches, soit dans les hautes, soit dans les masses classes. Un simple paysan qui en rencontre un
autre, lui tire très bas sou chapeau, lui tient longtemps la main, s'informe de sa santé, de celle de sa famille et ne manque pas d'ajouter : ce Je suis à vos ordres et votre très humble serviteur. » (Eston a seu ordens, seu criado.) Ce n'est pas là une remarque particulière : j'ai vu souvent des àniers et des gens de même espèce se livrer à ces démonstrations.
Brandellans (Espagne), province de Zamora, royaume de Léon, jeudi 27 mai 1813.
L'étape d'aujourd'hui nous a amenés en Espagne : nous faisons le service d'avaot-posles, étant à l'avantgarde de toute l'armée, et l'ennemi étant proche. Notre camp, naturellement très fort, est sur les bords de l'Estour. Les villages de Brandellans et de Castro sont à un mille l'un de l'autre. Entre eux est une vallée dans laquelle coule la rivière. Noire camp est au pied d'une colline couverte d'une immense forêt de chênes : ma tente est dressée sur le bord de la rivière, sur un rocher ombragé par deux chênes majestueux.
Notre étape d'aujourd'hui était longue (sept lieues) et nous nous sommes mis en route à deux heures du matin, par un froid glacial.
Les deux royaumes sont séparés par une plaine ; je n'ai vu ni marques ni limites, mais je me suis vite aperçu que nous n'étions plus en Portugal, grâce à la différence des costumes et au langage des habitants de Brandellans, qui n'est pas à plus de deux milles de la frontière. J'ai vu le campement de quatre divisions de l'armée, la Ire, la 4e, la 6e et la 7e, et celui de l'artillerie et du train des équipages, à Milhades, sur une élévation de terrain, à gauche. Les forces anglaises s'élèvent là à vingt-cinq mille hommes.
Du camp près de Brandellans, vendredi 28 mai.
J'ai été bien surpris ce matin en voyant, du haut de la colline qui domine notre camp, presque toute l'armée anglaise campée à un mille de nous. Elle est arrivée ce matin de très bonne heure et le camp parait avoir trois milles de longueur. Des piquets de grand'garde sont constamment hors du camp, sous les ordres d'un capitaine et d'un sous-lieutenant; il y a un piquet de garde du camp sous les ordres d'un sous-lieutenant; une patrouille de cinquante hommes a aussi été détachée au dehors à trois heures du matin. Une grande armée espagnole se concentre sous Burgos.
Les moustiques sont très incommodes : aussitôt après la piqûre, un prurit douloureux commence et cet ennui dure deux ou trois jours.
Du camp près de Garbajales, samedi 29 mai.
J'étais debout à deux heures du matin, et, après un bon déjeuner, le régiment s'est mis en marche. Toute l'armée était en mouvement : cette vue donnait du cœur au ventre.
Nous avons traversé les villages de Muga et de Carbajales. Près du premier, nous avons passé à gué l'Aliste. Le 10e de hussards et l'infanterie se sont servis d'un pont de bois sur la droite. A Carbajales, les cloches sonnaient et les cris de : « Viva Inglaterra! Rompa (1) Buonaparte! » résonnaient de tous côtés.
Les vêtements des hommes et des femmes sont ici de couleurs gaies, par exemple des jupes bleues, des robes
(1) A bas.
72 JOURXAL DU LIEUTENANT WOODBERRY.
roses, des bas et des mouchoirs jaunes. Nous sommes campés sur la pente d'une colline, dans un épais sousbois à trois milles environ du gué d'Almandra, sur la rivière Esla, où sont les piquets ennemis. Des hauteurs qui dominent le camp on voit très distinctement les vedettes, et Zamora, où l'ennemi est en force.
Lord Wellington a fait un mouvement à droite avec une partie de l'armée et est eniré à Salamanca le 23 courant. L'ennemi se retire sur Zamora. Cette partie de l'armée est donc encore sur la rive opposée de l'Esla; elle se mettra en mouvement demain avec nous et fera sa jonction à Zamora.
Après dîner, j'ai été à cheval avec Smith au gué d'Almandra et nous avons vu le piquet français de l'autre côté de la rivière : ils ont une vedette près du gué, juste en face de la nôtre. Ce sont de gros dragons qui ont des casques de cuivre et qui paraissent bien montés. Tout notre régiment a des branches de chêne au bonnet.
Du camp près de Carbajales, dimanche 30 mai
Toute la matinée, attente anxieuse de l'arrivée de lord Wellington venant de Salamanca. La brigade a reçu l'ordre de marcher demain matin à une heure et d'enlever de vive force le gué et le défilé d'Almandra.
Je suis de piquet pour la première fois et j'ai vu le duc de Wellington, le général Graham et l'état-major en reconnaissance.
Yeneste, lundi 31 mai.
Enfin, j'ai vu une escarmouche et c'est une plaisanterie que je goûte assez. La brigade a traversé le gué d'Almandra, soutenue par la 7e et 8e division de l'armée
et uu escadron d'artillerie volaute. Nous passâmes à deux heures de la nuit, il faisait très sombre; l'ennemi ne nous attendait pas de si bon matin, il a donc été surpris et de soixante hommes qui composaient le piquet chargé de garder les hauteurs et le gué, dix au plus ont échappé. L'officier qui les commandait a été trouvé en train de se raser dans sa chambre. Quelques hommes ont fait une vigoureuse résistance et ont été horriblement sabrés et taillés en pièces par nos hussards. Le capitaine Carew, Waldie et le vétérinaire ont fait quelques prisonniers.
J'avais reçu l'ordre de retourner au camp et de faire passer les bagages de la brigade au delà de la rivière, et au moment où j'arrivais avec eux, le pont de bateaux était jeté. Je m'en suis servi pour traverser. Il était fait de neuf bateaux de pontonniers avec des planches et des barrières dans toute sa longueur. Quand les mules de bât eurent fait sur la route qui conduit ici deux milles environ, une ordonnance détachée du piquet commandé par le capitaine de Grammont, passa au galop et nous informa que deux escadrons de dragons ennemis s'avançaient vers nous. Je commandai une halte générale et priai un officier des hussards du Roi, le lieutenant Mansfield, chargé de la garde des bagages du 15e de hussards, de rester avec le convoi tandis que je me porterais en avant pour faire une reconnaissance. A mon retour, je remarquai que toutes les mules de bat s'enfuyaient au grand galop. Je parvins à en arrêter la moitié, grâce à la vitesse de mon cheval et je me rendis immédiatement ici. La cavalerie ennemie s'avançait bien, mais envoyant nos piquets, elle tourna bride et se mit en retraite.
L'alarme avait été donnée par cette ordonnance à toute l'armée qui allait se reposer dans ses cantonnements : aussitôt les trompettes sonnèrent dans toutes
les directions et tout le monde resta sous les armes pendant plusieurs heures.
C'est certainement la marche la plus fatigante que j'aie faite depuis que j'ai rejoint l'armée. Il y a eu plusieurs soldats d'infanterie noyés en traversant l'Esla ce matin; le cheval du colonel Murray a buté sous lui et il a reçu uue forte contusion au genou. A Villa de Perdices, les habitants nous ont apporté du vin et du pain.
Freisna, mardi 1er juin.
Nous avons côtoyé la ville de Zamora : elle est située sur la rive nord du Douro. Il y avait un beau pont, mais l'ennemi l'a détruit il y a quelques jours. Zamora, sur une éminence qui commande la rivière, était, dans le principe, fortifiée contre le Portugal. Les murs subsistent encore. Elle contient plusieurs églises, les ruines d'un palais et quelques superbes casernes.
Notre commissaire a failli être fait prisonnier ce matin : il y était entré, l'ennemi étant encore là, et on lui donna la chasse. Mais ensuite il a réuni quantité de provisions pour nous.
Bamba est juste en face de nous; l'ennemi n'a qu'une heure d'avance : il s'est enfui avec tant de précipitation que ses chevaux n'ont pas eu le temps de manger le fourrage coupé pour eux : nous l'avons trouvé tout prêt pour les nôtres.
Un terrible orage vient de passer sur nous, et nos pauvres diables de cavaliers bivouaquent dans un champ sans un arbre pour abri. Le 15e a un bivouac semblable. Le 10e a ses quartiers ici.
La maison dans laquelle je suis logé est une misérable cabane. Mes chevaux sont dans la salle, mes mules dans une espèce de chambre à coucher et moi-même
dans la cuisine qui contient des animaux de toute espèce, entre autres le vieux père de famille qui, bien qu'à peine âgé de soixante-dix ans, est dans le dernier état décrit par Shakespeare, sans dénis, etc. (1). Je suis exposé à l'appétit insatiable de myriades de puces et j'ai toute la nuit pour distraction le grognement des cochons et les cris des enfants.
A Yeneste, sur la haute tour, au-dessus du beffroi de l'église, il y a deux nids de cigognes. Les Espagnols tiennent ces oiseaux pour sacrés, et si nous les avions touchés, nous l'aurions fait au péril de notre vie. Un soldat anglais, qui en tua une l'année dernière, a été massacré par le peuple.
Morales de Toro, mercredi 2 juin.
Je cherche des mots pour peindre ma reconnaissance envers mon Dieu à cause de la protection qu'il m'a accordée aujourd'hui contre le feu de l'artillerie ennemie.
Nous quittâmes Freisna ce matin, au point du jour, et nous arrivâmes en face de Toro. Nous vîmes alors une vedelte française sur une colline près de la ville et les habitants nous signalèrent la présence de l'ennemi près de là. Nous reçûmes l'ordre de le poursuivre au galop et quand nous traversâmes la ville, les habitants étaient dehors et poussaient des acclamations de bienvenue. Après une course de près d'une lieue, nous joignîmes l'ennemi dans un plaine, entre Morales et Toro. Deux escadrons s'étaient rangés en bataille et paraissaient déterminés à nous résister, tandis qu'un corps considérable était posté sur la droite du village de Morales pour les soutenir. Derrière ce village s'étend une plaine de trois milles.
(1) Allusion au couplet de Jaques dans As you like il.
Le 10e et le ] 8e de hussards se mirent en ligne et s'avancèrent contre l'ennemi: Je fus envoyé sur le front avec les tirailleurs et j'eus quelque peine à empêcher mes hommes de dépasser la ligne. L'artillerie légère arriva alors et je fus rappelé : elle tira deux volées puis fit volte-face et se retira lentement. Un escadron du 10e de hussards chargea alors et rencontra les Français qui chargeaient aussi. Le tumulte et la confusion étaient extrêmes : l'ennemi s'efforçait de son mieux de se frayer un chemin, tandis que le 10e et le 18e le sabraient et le taillaient en pièces dans toutes les directions. Nous tournâmes le village, nous le traversâmes et nous les chassâmes dans la plaine en nous mêlant à eux. Il était impossible de démêler nos hussards de l'ennemi.
La plaine offrit eu dix minutes un horrible spectacle, des morts et des blessés, des prisonniers de tous côtés. Des quatre escadrons, très peu d'hommes purent s'échapper sur les collines qui bordent cette plaine et sur lesquelles l'ennemi avait huit escadrons el une colonne d'infanterie avec de l'artillerie. Ce corps ne quitta pas sa position, mais comme nous pressions les fuyards et que nous étions sur le point de les suivre sur la colline, il ouvrit sur nous le feu de son artillerie et je l'échappai belle : un boulet me couvrit entièrement de poussière; mais, comme on dit, chaque boulet a son 13 î 1 1 e t , et il n'y en avait pas pour moi. Nous nous mîmes aussitôt hors de la portée de l'artillerie : après quelques décharges, l'ennemi se retira. Le terrain au delà des collines lui étant très favorable et nos chevaux très essoufflés, nous prîmes nos quartiers dans ce village et je suis convaincu que demain nous rejoindrons encore les Français. Les résultats de l'escarmouche sont en prisonniers : 3 officiers, 236 hommes et 180 chevaux.
Le 10e de hussards a malheureusement perdu mon
ami le lieutenant Cotton et 1 homme tué, le capitaine Lloyd et I homme prisonnier et 9 blessés. Le capitaine Lloyd, avec trois hommes, était sur la colline, sabrant tout ce qui résistait, sans savoir que le régiment avait fait halte. Ils furent pris au moment où ils cherchaient à dous rejoindre.
Parmi les prisonniers, il n'y eu avait peut-être pas un qui n'eût quelque horrible blessure à la tête ou sur le corps. Je n'ai jamais vu soldats montrer autant d'ardeur que les hussards : tous étaient désolés quand vint l'ordre de se replier.
Lord Wellington, le maréchal Beresford et l'étatmajor sont arrivés ici dans l'après-midi; à la vue des prisonniers et des chevaux, Sa Seigneurie a exprimé sa haute satisfaction.
Parmi les prisonniers, on a trouvé une femme déguisée en homme et portant des habits civils. Son mari est un officier français, qu'on a malheureusement ramassé mort sur le champ de bataille.
Une partie des chevaux pris a été partagée entre les officiers de la brigade. J'en ai reçu un en plus de celui que j'ai pris moi-même. J'ai donné mon poney à Ipper, qui s'est empressé de le vendre. J'ai été envoyé avec le reste des chevaux à Toro, pour les mettre aux enchères au profit de la brigade. Il y en a quarante-six. Je les ai remis au colonel Sturgeon, quartier-maître général, et j'ai diné avec lui et le colonel Jackson, de l'artillerie, un joyeux compagnon. Je n'ai quitté la ville qu'à onze heures, elle était alors assez pauvrement illuminée. Dans toutes les rues il y avait de grands feux de joie autour desquels hommes, femmes et enfants dansaient des fandangos et des boléros. Les cloches sonnaient, les fusils partaient, et toutes sortes de démonstrations de joie éclataient par la ville. Comme c'est le
quartier général de lord Wellington, il a donné un très grand bal en l'honneur de notre victoire de ce matin.
Notre étape d'aujourd'hui a été très agréable jusqu'à Toro, qui s'élève sur une colline sur la rive nord du Douro. Cette ville est entourée de murs percés de plusieurs portes moresques.
Pedrosa del Rey, jeudi 3 juin.
Nous avons quitté Morales de très bonne heure ce matin et nous sommes arrivés ici avant huit heures. Nous eûmes à traverser le terrain de Faction d'hier et nous pûmes nous rendre compte des dangers passés. Il y avait de quoi rire d'entendre quelques-uns de nos Irlandais raconter leurs hauts faits en montrant au passage les cadavres de ceux qu'ils avaient tués, ou l'endroit où ils avaient donné des coups de plat de sabre à quelque prisonnier.
L'ennemi a abandonné la place hier soir et nous avons trouvé dans cette ville le capitaine Lloyd, du 10e, blessé grièvement, et mon ancienne ordonnance Morris, qui avait été blessé et fait prisonnier hier.
J'ai été de piquet tout le jour et toute la nuit, aussi ai-je peu reposé après les fatigues d'hier.
J'ai été présenté par le capitaine Gordon, du 10e de hussards, au prince d'Orange; c'est un jeune homme mince, à peu près de ma taille et de mon âge : il est universellement aimé de tous ceux qui ont le bonheur de faire sa connaissance.
Tordesillas est une des plus anciennes et des plus célèbres villes du royaume de Léon. Etant de piquet près de là, je ne pus résister à la tentation d'entrer dans la ville : elle est belle, bien bâtie, et s'élève dans un site agréable. En revenant à mou piquet, je perdis mon
chemin, et, comme la nuit tombait, je fus près de quatre heures avant de le retrouver; à plusieurs reprises, je faillis être étouffé dans les marais.
Le colonel Grant, qui a conduit la charge du 10e de hussards au commencement de l'escarmouche d'hier, a été légèrement blessé au côté. Le 15e de hussards formait la réserve et n'a rien eu à faire, ce qui les a fort vexés. Les prisonniers que nous avons faits déclarent tous qu'ils nous prenaient pour le corps espagnol de don Julian, dont les hommes sont habillés dans le genre des hussards, et ils avaient résolu de les bien frotter : mais ils reconnurent leur erreur au moment de la charge. Le 16e chasseurs est le régiment qui nous a reçus. Ce même 16e se vante — avec quelle véracité, je l'ignore, — d'avoir battu tous les régiments anglais qui lui ont été opposés; on cite, entre autres, le 11e, le 14e et le 16e de dragons légers. Il ne lui reste maintenant que 120 hommes, et parmi les survivants les gens du village nous disent qu'il y a 79 blessés.
Torrelaboton, vendredi 4 juin, anniversaire de la naissance du Roi.
Le corps de lanciers de don Julian a rejoint ce matin notre brigade, ainsi que la 7e division (infanterie légère). A l'avenir, ils seront toujours attachés à nous dans nos mouvements. Nous avons aussi avec notre régiment, sous le commandement du capitaine Bolton, quatre canons de 9 et deux de 6 d'artillerie montée.
J'ai un excellent logement et j'aimerais beaucoup à rester ici un jour de plus; ma santé exige presque un repos de cette durée : j'ai pris un mauvais rhume. Mon padrone est un vrai Espagnol dévoué à son pays.
A notre entrée, les cloches s'ébranlaient sous de
joyeux carillons. L'ennemi, qui n'est pas à plus d'une demi-lieue de nous, a dû entendre sonner les cloches. On croit qu'il risquera une bataille près de Valladolid.
Pcfiaflor, samedi 5 juin.
La brigade a bivouaqué dans un champ près de Penaflor. Etant indisposé, je ne suis pas entré dans ce village.
Cet après-midi j'ai été envoyé avec des ordres à Valladolid que l'ennemi, contrairement à toute attente, a évacué hier soir; une partie de notre patrouille y est entrée peu de temps après. Mes ordres devaient être remis au maire, mais il avait décampé avec le Roi et les citoyens étaient en train d'en choisir un autre.
Joseph Buonaparte a tenu sa cour ici pendant quelques mois et c'était le quartier général de son armée. Les Français ont détruit tous les approvisionnements qu'ils ne pouvaient emporter; ils sont maintenant près de Burgos, où notre armée va les suivre.
Cecelieu, dimanche 6 juin.
Bivouaqué en face de Valladolid, sur un plateau qui est, dit-on, à onze cents pieds au-dessus du niveau de la mer. Nous avons commencé l'étape ce matin à deux heures. Toute l'armée s'est ébranlée à peu près en même temps. Nous arrivâmes à Villalbadel Alcor et, après une halterepos d'une heure, nous nous dirigeâmes sur cet endroit.
Nous avons rencontré sur notre route une escouade de hussards eunemis avec un officier et un drapeau parlementaire. Ils firent halte en nous voyant et l'officier s'avança avec le drapeau parlementaire et une lettre pour lord Wellington. Il repartit ensuite avec ses hommes. Il portait un splendide uniforme avec plusieurs ordres sur la poitrine.
A notre arrivée sur ce terrain, le 14e de dragons légers et le 1er de hussards de la légion allemande arrivèrent aussi par une autre route et campèrent avec nous.
Kennedy m'a présenté au marquis de Worcester, qui paraît être un agréable compaguon : il est lieutenant au 10e de hussards.
Nous avons reçu toutes les lettres du dernier paquebot, mais pas de journaux : lord Wellington croit que les officiers les liraient au lieu de s'occuper de leurs devoirs, et nous sommes si près de l'ennemi.
Villa Bona, lundi 7 juin.
Nous quittâmes ce matin le camp à quatre heures, déçus dans notre espoir d'un engagement avec l'ennemi. Nous nous avançâmes avec lord Wellington et toute l'armée jusqu'à Palencia, où nous apprîmes que les Français avaient évacué cette ville à six heures du matin. Nous fîmes notre entrée, trompettes sonnantes, vers neuf heures.
Toute l'armée est campée à Palencia et aux environs : c'est aussi le quartier général. Lord Wellington a donné un grand bal aux habitants et aux officiers.
Villa Bona, mardi 8 juin.
Quelques minutes avant l'heure fixée pour le départ, nous reçûmes l'ordre de débrider, l'ennemi ayant fait sauter un pont sur lequel nous devions passer. L'infanterie prit alors les devants et traversa notre camp. J'eus le plaisir de voir plusieurs vieilles connaissances. Vers dix heures la trompette sonna, et la brigade était prête à marcher, quand un ordre des officiers supérieurs, le colonel Grant et le chef d'état-major, — - le géant noir et le
nain rouge, — nous fit faire le cercle. Nous nous attendions à des compliments pour avoir été prêts si vite, mais grande fut notre surprise quand nous reçûmes une sévère réprimande au sujet de la conduite des hommes qui, hier soir, avaient forcé et dévalisé l'église et toutes les maisons du village. C'était pour nous la première nouvelle. Nous reçûmes l'ordre d'inspecter les musettes et on fit sortir des rangs deux soldats du 18e et un du 10e qui avaient du lard en leur possession. Ils furent aussitôt jugés par une cour martiale de brigade, composée d'un officielsupérieur et de quatre capitaines, et chacun d'eux reçut, au lieu de lard, six cents coups de fouet.
Nous commençâmes alors l'étape, qui était des plus agréables, et nous arrivâmes à un village où les Lifeguards et les Bleus avaient leurs quartiers sur le penchant d'une colline. Après une halte de près d'une heure, nous gravîmes les collines derrière le village et nous débouchâmes sur un plateau d'où nous redescendîmes sur la ville de Tamora. Je suis dans un misérable logement, une cabane faite en boue. Mon ordonnance, mes chevaux et moi-même nous sommes empilés dans deux chambres. Toute la brigade s'est logée dans cette ville, ainsi que les généraux et l'état-major de trois divisions de l'armée qui campe aux alentours. Que je déteste un officier général partout ailleurs que sur le champ de bataille! Un général et son étal-major demandent autant de place dans une ville qu'un régiment de dragons pourrait en prendre, et, même quand ils sont établis dans leurs quartiers, ils sont toujours à ennuyer ceux qui les entourent par des ordres imbéciles ou des plaintes.
Fromista, mercredi 9 juin.
Cette ville est un assemblage de boue, murs, église,
maisons, écuries. Nous n'avons fait aujourd'hui qu'une lieue et demie à travers un terrain bas et marécageux : les chevaux en avaient presque jusqu'aux genoux.
J'ai porté l'accusation contre un homme de la compagnie de Bolton qui avait quitté son piquet à Pedrosa del Rey et manqué de respect. C'est la première fois de ma vie que cela m'arrive et j'étais très énervé.
L'ennemi a fait sauter un pont avant-hier à Torquemada. Le général Hill et l'aile de l'armée qu'il commande y sont entrés hier et s'avancent directement sur la route de Burgos, que nous laissons maintenant un peu à notre droite. Le siège commencera aussitôt que le matériel d'artillerie sera arrivé. L'ennemi a incendié la principale église de cette ville l'année dernière.
Villastandine, jeudi 10 juin.
Depuis Fromista la route court à travers une plaine où on ne voit ni arbres, ni buissons, ni broussailles. Nous avons traversé le village de Santillana. L'enuemi a abandonné cette ville une heure avant notre entrée. Il a un piquet sur les montagnes derrière nous.
Nous avons traversé la Pisuerga sur un pont de sept arches d'un aspect assez majestueux, et le canal de Castille, sur un pont petit, mais soigué. L'ennemi aurait dû détruire tous ces moyens de communication, ce qui aurait considérablement entravé notre marche.
Les habitants sont sortis pour nous acclamer et ont dansé des fandangos à la simple musique, si on peut ainsi parler, de trois tambourins, tandis que chaque danseur chantait l'air national. Ils nous ont ainsi escortés jusque dans la ville; au même moment les cloches sonnaient gaiement.
On a du vin en abondance dans tous les villages où
nous passons. Les caves, qui sont creusées sur le versant d'une éminence, généralement à Test des villes ou des villas, ont une porte en bois; en entrant, on descend de quelques yards et on découvre quantité de pipes de vin. Le vin vaut 1 vintem 1/2 la quintilla.
Padilla, vendredi 11 juin.
Nous avons fait ce matin une étape d'une lieue dans une plaine semblable à celle que nous avons traversée hier. L'escadron de droite et le 10e de hussards ont marché surCastroxeriz, qui est à notre droite. Nous sommes bien logés et nous aimerions à faire une halte de quelques jours. Nos chevaux commencent à avoir besoin d'un peu de repos. Les habitants nous ont souhaité la bienvenue en dansant. On dit que l'ennemi est en grande force à Pedrosa.
Mon hôte et mon hôtesse, qui n'ont jamais vu d'Anglais, m'assomment de questions, et je ne puis y répondre, ne connaissant par leur langue. J'ai de grandes difficultés à apprendre l'espagnol après le portugais.
Lord Wellington compte beaucoup sur les paysans espagnols ; je pense que, sous des chefs hardis et résolus, ils nous aideraient beaucoup.
Les malheureux réfugiés des villages près de Burgos sont arrivés par douzaines hier et ce matin à Villastandine .
J'ai visité l'église et mon guide a joué un air national espagnol sur les orgues, dont le son est excellent. Sur ces entrefaites, notre commissaire est entré : il avait entendu dire qu'il y avait du blé caché dans l'église. Nous commençâmes aussitôt une perquisition et nous découvrîmes quatre barils de farine et trois sacs d'orge dans une chambre près du clocher : le tout fut confisqué à notre profit.
Je viens d'apprendre que l'ennemi détruit tous les villages et dévaste tout dans un rayon de six milles autour de Burgos.
Esar, samedi 12 juin.
Nous avons quitté Padilla ce matin à six heures. Nous avions fait environ une lieue quand on découvrit Y ennemi sur les hauteurs derrière cette ville (Esar). La brigade mit pied à terre et nous restâmes ainsi pendant près de quatre heures en attendant l'arrivée de la cavalerie et de l'infanterie. Quand elles nous eurent rejoints, nous marchâmes en trois divisions, avec l'artillerie, sur l'ennemi qui s'était formé en colonnes. Le 15e attaqua une colonne à gauche et l'ennemi se retira par le pont, de l'autre côté de l'Arlanzon, à environ trois milles de Burgos. Le 18e marcha vers la droite sur une colonne qui se retira aussitôt pour gagner le pont. Une autre colonne d'infanterie ennemie se forma en carré et fut attaquée par les brigades de grosse cavalerie, après que l'artillerie l'eut rompue. Elle se replia sur le pont. A ce moment nous atteignions la hauteur qui commande la route de Burgos, et notre artillerie fut amenée pour tirer dans la vallée. La grosse cavalerie (4e régiment) chargea les Français près de la grande route, mais fut repoussée. Elle s'empara d'un canon qui fut repris pai l'ennemi. Toute notre artillerie prit alors part à l'action, et l'ennemi se retira en désordre sous le feu de près de quarante pièces de canon. J'étais alors près de l'artillerie et je vis qu'une partie des bagages des Français quittait la route. Je fus détaché avec quelques éclaireurs pour couper le chemin à ce convoi : l'ennemi fit tout son possible pour le dégager, mais nous fîmes tète et nous le chargeâmes; il laissa alors nos hommes emmener tranquillement notre prise,
elle consistait en dix mules et une douzaine de prisonniers.
Quand toutes les troupes ennemies eurent passé le pont, elles le firent sauter. Lord Wellington ordonna alors à l'armée de prendre ses quartiers pour la nuit et les brigades furent envoyées à Esar, à l'exception des escadrons du capitaine Cléments et de moi-même, premier sous-lieutenant de service. Je fis patrouille jusqu'aux débris du pont. Deux arches sont complètement détruites par l'explosion. Comme nous nous aventurions trop près, on nous envoya une volée de mousqueterie.
Les Français ont laissé leurs blessés en notre pouvoir, ce qui prouve bien le désordre de leur retraite. Je ne pouvais être d'aucun secours à ces malheureux, mais je fis un rapport sur leur déplorable situation. Jusqu'à présent on n'y a prêté aucune attention; je suppose donc qu'ils vont périr, si les habitants ne prennent pas soin d'eux.
Quand la canonnade commença sur les carrés de l'infanterie ennemie, le général français *** (1) s'enfuit aussitôt à cheval et dit en partant : « Gagnez le pont comme vous pourrez ! » Je l'ai vu galoper sur la route et je le prenais pour Joseph, à cause du grand état-major qui le suivait, mais le roi intrus a quitté Burgos hier et marche sur Vitoria, à ce que disent les prisonniers. Vers huit heures plusieurs villages, à droite et à gauche de Burgos, furent incendiés.
Les prisonniers nous ont informés que Buonaparte a commandé à cinquante mille hommes de l'armée d'Espagne de se rendre immédiatement en Allemagne. Si c'est vrai, cette campagne sera courte et décisive. Mais ils ajoutent que, quand il aura battu les Russes, il reviendra en Espagne : je parie ma tête que si l'ennemi parvient à se tirer de ce pays, il n'y reviendra jamais.
(1) Le nom manque dans le texte.
Les Français avaient engagé aujourd'hui trois régiments d'infanterie et trois de cavalerie, et somme toute je trouve qu'ils se sont conduits assez mollement. Lord Wellington a mené notre régiment à l'ennemi. J'ai cru un moment qu'il allait nous faire l'honneur de diriger notre charge, mais une colonne ennemie à notre droite attira son attention, et il nous quitta pour donner à l'artillerie l'ordre de la balayer.
Homazes, dimanche 13 juin.
Ce matin, à six heures moins le quart, je revenais avec mon piquet à Esar, quand nous fumes surpris par la commotion d'une explosion effroyable : la terre parut trembler et nous restâmes muets et immobiles en entendant cet horrible fracas. Le prince d'Orange, qui apportait l'ordre de marcher sur Homazes, nous apprit que l'ennemi avait fait sauter le château de Burgos et qu'il se retirait sur Vitoria. C'est une bonne nouvelle pour l'infanterie, car ce château n'aurait pu être emporté sans un sacrifice de deux mille hommes au moins, et cela vaut pour nous une victoire. Les prisonniers que j'ai faits hier nous avaient laissé soupçonuer ce qu'on avait l'intention de (aire à Burgos, mais personne ne le croyait. II y avait parmi eux une femme; elle montait une mule et aurait échappé à notre atteinte, mais, me voyant sabrer son mari, qui cherchait à la suivre, elle se mit aussitôt à hurler et vint avec nous. J'ai parlé au colonel Grant en sa faveur, et, très généreusement, il lui a donné la mule pour aller en prison avec son mari.
Le prince d'Orange portait hier tous les ordres aux différentes compagnies, et il a galopé tout le jour. Lord Wellington l'aime beaucoup, ainsi que tout le monde dans l'armée.
Burgos, qu'à mon grand regret je n'ai vu qu'à une distance de deux milles, est la capitale de la Vieille- Castille. Le célèbre couvent des Chartreux de Miraflores s'élève près du lieu de notre dernière action.
Ceanule, lundi 14 juin.
La route continue à travers de grands monts et des plaines immenses pendant huit lieues jusqu'à ce joli village qui s'élève au pied d'une haute montagne, tout en étant lui-même à deux mille pieds au-dessus du niveau de la mer.
Orne, mardi 15 juin.
Nous nous mîmes en marche ce matin à quatre heures pour Orne, élape de neuf lieues. Nous avons vu les colonnes ennemies se mouvoir en plaine dans la direction de Miranda de Ebro, où elles passèrent la rivière, et où j'apprends qu'elles ont pris position. Elles étaient hier soir à huit lieues de la rivière, et nous à cinq lieues seulement.
J'ai été avec Barrett, du 15e de hussards, à travers le pays : nous prîmes un mouton dans un troupeau, nous le tuâmes à la hussarde, avec le sabre, nous le dépeçâmes et j'en eus pour mon dîner une part que j'ai trouvée très bonne.
Mon cœur souffre pour les malheureux fantassins : il y en avait tant de couchés sur les bords de la route! Il est impossible que ces pauvres diables fassent des marches de trente à quarante milles deux ou trois jours de suite par un temps si chaud. Mais lord Wellington voulait faire passer la rivière à l'armée aujourd'hui. Dieu seul sait ce qui peut se passer demain!
Torrès, près Médina, mercredi 16 juin.
Ce matin, marche sur Médina, où la brigade a fait une halte de trois heures pour attendre des ordres. Elle a ensuile été envoyée à ce village pendant que nous faisions halte à Médina : les 1 Ie, 12e, 14e, 16e de dragons légers; 3e et 4e de dragons de la garde; les deux régiments de Life-guards et les Bleus; le 1er régiment de hussards allemands, et notre brigade, 10e, 15e et 18e régiments.
Hier matin, l'ennemi a offert la bataille au général Hill, qui Ta refusée, n'ayant que quinze mille hommes, tandis que les Français en ont quarante-cinq mille.
J'ai été à Médiua et j'ai acheté, pour compléter mes provisions de campagne, de l'eau-de-vie, du lard, des figues et des noix. J'y ai vu de fort belles femmes à leurs fenêtres, très coquettement vêtues de noir; elles sont généralement très bloudes et bien plus belles que les Portugaises. Elles paraissent toutes aimer beaucoup les Auglais et ressemblent beaucoup aux femmes de mon pays : je les admire d'autant plus.
Nous bivouaquons dans un bois de chênes délicieusement situé sur les rives du Tuebar, à un quart de mille de Torrès.
San-Lorenta, jeudi 17 juin.
La route était mauvaise aujourd'hui. Plus de vingt mille hommes sont campés à quatre milles de nous. Nous faisons maintenant le service d'avant-postes. Les ennemis sont à Vitoria en grande force. Ils ont opéré leur retraite de Burgos tout à loisir, pensant qu'ils avaieut toute l'armée anglaise sur leurs derrières et c'est seulement hier qu'ils ont appris que nous avions
marché sur leur flanc : ils se sont alors retirés avec toute la précipitation possible. Je pense que demain nous ramasserons des traînards et que peut-être nous couperons quelques corps de l'armée.
Mon ami Smith est le jeune homme le plus triste que j'aie rencontré. En ce moment surtout où tous les officiers doivent l'exemple aux soldats, je trouve qu'il a grand tort. Son éloignement de Mrs. Smith en est peutêtre cause, mais un pareil motif n'est pas avouable pour un hussard.
Les guérilleros espagnols sont habillés les uns avec des habits, des bottes et des chapeaux français; les autres avec de vieux uniformes anglais.
Du camp près de Berberana, vendredi 18 juin.
Nous sommes partis à six heures du matin; nous pensions aller jusqu'à Vitoria, mais en arrivant en face de Villa-Albia, nous trouvâmes le général Graham engagé avec l'ennemi qui défendit un village et un col pendant près d'une heure, puis se replia en désordre sur Vitoria, notre infanterie sur ses talons.
Le pays étant très montagneux, la cavalerie devient inutile et nous allons passer à l'arrière-garde aujourd'hui.
Après avoir attendu près de quatre heures pendant lesquelles il a plu constamment, l'ordre arriva de bivouaquer où nous pourrions trouver de l'eau et du fourrage. Notre camp est sous une haute montagne dans la vallée, entre Villa Albia et Berberana, quartier général de lord Wellington.
Samedi 19 juin.
N'ayant reçu ce matin aucun ordre de marche, nous restons sans renseignements. Nous n'avons pas d'arbres
pour nous abriter. L'armée espagnole a commencé à passer près de notre camp à deux heures ce matin et à onze heures elle défile encore, mais la pluie m'a empêché d'aller la regarder.
J'ai vu le général espagnol Ballasteros : c'est un bel homme qui paraît avoir soixaute ans. Son état-major se composait d'une douzaine d'officiers bien montés et bien habillés. J'ai vu un chef de guérillas ainsi habillé : une pelisse et un colback de hussards avec le plumet (appartenant au 7e), une paire de culottes françaises en peluche écarlate et des bottes de Life-guard.
Subijana, quartier général de lord Wellington.
En venant ici, nous entendîmes le bruit du canon : un engagement avait lieu; peu après, nous apprîmes que l'ennemi se retirait. Il avait à gravir une haute colline et à redescendre dans cette vallée : j'ai vu nos éclaireurs le poursuivre.
Le terrain est encore très peu favorable à la cavalerie. Toute l'armée est aux alentours et les piquets degrand'garde ne sont pas à plus de trois milles d'ici.
Nous avons trouvé beaucoup de cadavres français sur le terrain près de notre bivouac et nous gardons trois mille prisonniers faits ce matin par notre brave infanterie. La brigade de cavalerie légère a reconduit l'ennemi ce matin à travers les rues de Subijana d'une façon magistrale. L'escarmouche a duré quatre heures. J'ai demandé aux prisonniers des nouvelles de nos vieilles connaissances du 16e de chasseurs, que nous avons brossés à Morales. L'un d'eux a levé les épaules et s'est écrié : «Ils sont perdus (1)1 »
(1) Kn français dans le texte.
Subijana, dimanche 20 juin.
Nous faisons halte jusqu'à demain, puis il faudra avancer ou mourir de faim.
Le reste des prisonniers est entré ici il y a quelques heures. Quatre cents out été pris hier et une centaine aujourd'hui. L'ennemi est dans une forte position à quelques milles d'ici et parait déterminé à livrer bataille. Dieu le veuille! car je me sens plein de confiance!
Je n'ai rien à faire et je ne sais comment m'occuper autrement qu'avec ce journal, mon compagnon d'oisiveté, et j'ai pris si régulièrement l'habitude de l'écrire tous les jours qu'il me semble que c'est une partie de mon service et, en réalité, je ne me sens pas tranquille tant que je ne m'en suis pas acquitté.
Bataille de Vitoria.
Du camp, à une lieue de Vitoria, sur la route de Tampelune, lundi 21 juin 1813.
0 Dieu, exauce ma prière! que cette glorieuse victoire amène la paix générale et rende le bonheur au monde troublé, mais plus particulièrement à l'Angleterre !
Nous quittâmes notre bivouac à la pointe du jour et nous marchions depuis près de deux heures dans la direction de la vallée de la Zadorra quand nous découvrîmes l'ennemi posté sur les hauteurs en face de nous, sur une étendue de plusieurs milles, avec sa gauche à Puebla de Arlanzon et s'étendant au travers de la vallée de la Zadorra jusqu'aux villages d'Alechuco et de Gamarra Vïaior. Au centre de sa position se dressait une
haute colline qui commandait la vallée au-dessous d'elle. J'y ai vu avec uue lunette le roi Joseph et son état-major. L'engagement commença à neuf heures du matin et l'ennemi fut rapidement chassé des hauteurs de Puehla parle corps de sir Rowland Hill. L'action devint très sérieuse et les ennemis furent repoussés du haut en bas de leur positiou. Leur gauche tournée, le château de Zalderan fut pris; c'est là que le colonel Cadogan fut mortellement atteint et le général Morillo blessé. La 4e division et la brigade de cavalerie légère s'élancèrent en avant et prirent possession des villages d'Arinez et de Gomacha, et s'avancèrent en lignes et en colonnes de brigade sur la droite de la route de Miranda à Vitoria. Deux brigades de la 3e division enlevèrent l'Altura de îos Iglesias, pendant que la 7e division et une hrigade de la 3e division emportaient les villages de Margarita et de Zuazo et s'avançaient à la gauche de la route. A ce moment, l'ennemi commença à plier dans toutes les directions. La brigade du major-général Kerrits prit à l'ennemi, sur une éminence, quelques pièces d'artillerie qui avaient entretenu pendant quelque temps un feu meurtrier sur notre centre — (Lacune de six pages.)
Vitoria, mardi 22 juin.
J'ai été envoyé ce matin avec les blessés et les chevaux à Vitoria. J'ai fait mettre tous les hommes à l'hôpital et j'espère qu'ils se guériront promptement de leurs blessures : il y a dix de ces pauvres garçons. Puis j'ai trouvé des écuries pour les chevaux. Lord Wellington et son état-major ont quitté Vitoria vers dix heures. J'ai rencontré Blacketavec une escouade du 18e en train de rejoindre le régiment. Je lui ai persuadé de passer
ici la nuit et de revenir demain avec nous. Nous avons dîné ensemble et nous avons parcouru la ville, voyant tout ce qui en valait la peine. La capitale de la province d'Alavar est mal bâtie et plus mal pavée. Sou nom vient d'une victoire considérable remportée autrefois sur les Maures : le glorieux triomphe d'hier rendra son nom cher à jamais à tout l'univers.
La ville est pleine de militaires, de prisonniers et de bagages; les rues sont jonchées de papiers de service de toute sorte.
Les femmes passent pour les plus belles du pays : j'ai un excellent billet de logement pour une maison habitée par deux dames. Elles m'ont donné le souper suivant : des tranches de pain frottées d'ail et préparées en salade, l'eau remplaçant l'huile; des œufs durs apprêtés avec de l'huile, de l'ail et des tomates; des œufs frits suivaient le premier service. Avec très peu d'habitude, on se fait à ces mets.
Nous trouvâmes au village de Gamacha le pauvre Carew blessé mortellement. J'allai le voir avec Blacket, mais quel spectacle! 0 ciel! puissé-je bientôt l'oublier!
Les Espagnols sont braves, mais leur bravoure se refroidit vite. Leur rage contre l'ennemi ne connaît pas de bornes, nous en avons eu hier la preuve. Dès notre arrivée dans la ville, nous vîmes les habitants maltraiter les prisonniers. Ils en massacrèrent plusieurs et, quand on leur en demandait la raison, ils répondaient : « A segurar el prisonero! » — « C'est pour s'assurer du prisonnier. »
Olazagoitia, mercredi 23 juin.
J'ai été à Gamacha, où j'ai appris que Carew est mort hier soir à huit heures et demie et qu'il a été enterré
dans l'église par le Dr. Quinsey ; puisa Salvatierra, qui servait hier soir de quartier général à lord Wellington. La brigade de hussards bivouaquait près de là; Joseph Buonaparte s'y est arrêté après la bataille dans la maison même où je suis. La femme m'a dit qu'il paraissait abattu et qu'il regrettait la perte de ses bagages : il n'avait pas même sauvé de quoi changer de linge.
Après déjeuner, je me rendis à Olazagoitia et je m'installai dans une maison vide avec mes hommes, au nombre de huit, et deux pauvres blessés de ma compagnie, que j'avais recueillis en route. Je m'emparai surle-champ d'un mouton que les soldats tuèrent et firent cuire rapidement. Dieu sait ce que nous serions devenus sans ce repas, nous mourions de faim. Je coucherai cette nuit dans un misérable trou, mais j'ai le ventre plein et c'est tout ce que je désire en ce pays.
Bavomoa, jeudi 24 juin.
Je suis arrivé ici à neuf heures après une marche d'une lieue. Dès que je fus aux cantonnements de la brigade qui fait halte aujourd'hui, je pris part à une parade : les hommes devaient remettre leur part de butin, tout devant être également réparti entre eux. On découvrit sept cent quarante quarts de doublon sur un seul homme.
J'ai traversé Huarte, petit village où l'ennemi a fait sauter un pont sur l'Araguil, ce qui arrêta notre armée hier pendant près de trois heures.
Aizuain, vendredi 25 juin.
Partis à six heures du matin, nous traversâmes la Crenja et Ivurzon, deux villages incendiés par l'ennemi
dans sa retraite; les pauvres habitants sans défense ont été cruellement traités. Les routes étaient très mauvaises pendant les huit premiers milles, puis nous arrivâmes à la route pavée de Pampelune, la plus belle et la plus droite que j'aie jamais vue.
Pampelune s'élève au milieu d'une vallée pittoresque à une lieue de nous; elle est au pouvoir de l'ennemi; à ce qu'on dit, elle sera à nous demain. Joseph Buonaparte est rentré en France avec une partie de son armée : l'autre partie a pris la direction de Saragosse.
Je connais maiutenant les misères de la guerre; jusqu'ici je ne savais ce que c'était que la privation de vivres : hier nous mourions tous de faim. L'ennemi doit souffrir encore plus que nous, à en juger par le nombre des morts et des mourants qu'on trouve sur les routes et qui paraissent victimes de la faim et de la fatigue. Beaucoup des cadavres étendus sur les routes sont réduits en masses informes par le piétinement, et j'ai vu, je pense, deux cents chevaux morts. C'est un horrible spectacle, caries paysans les écorchent et les abandonnent ensuite aux vautours et aux loups.
La brigade est cantonnée dans différents villages autour de Pampelune. L'infanterie campe entre nous et cette ville.
Le capitaine Freemantle des Gardes, aide de camp de lord Wellington, va s'embarquer pour l'Angleterre avec les dépêches relatives à cette glorieuse victoire.
L'ennemi a été forcé d'abandonner à notre brave infanterie légère, qui le poursuit, le seul canon sauvé à Vitoria.
Ibeisua, près de Pampelune, samedi 26 juin.
ïpper n'est arrivé avec mon bagage qu'à six heures
ce matin : une de mes mules s'était montrée rétive.
Contrairement à toute attente, nous avons marché ce matin sur Pampelune, qui a été régulièrement investie. Nous avons passé un pont sur la droite de cette place, puis nous avons pris à gauche, et nous avons fait le tour complet de la ville; nous la voyons très bien d'ici.
Le colonel Grant a donné Tordre aux officiers du 18e de hussards de se réunir devant lui ce matin : « Lord Wellington, nous a-t-il dit, a vu avec un vif déplaisir l'insubordination du régiment et en particulier la conduite des hommes et des officiers à Vitoria, le 21 courant; il en a surpris plusieurs en train de piller dans les rues au lieu d'être avec le régiment sur le terrain; Sa Seigneurie est résolue, s'il s'élève quelque plainte contre Je régiment, à le démonter immédiatement, à le diriger sur le port le plus voisin afin de l'embarquer pour l'Angleterre et à envoyer en môme temps au commandant en chef ses remarques à ce sujet. »
0 Dieu! en sommes-nous là? Je manque de paroles pour exprimer la douleur que j'éprouve en cette occasion à penser que le régiment a déçu toutes les espérances en se conduisant si mal.
Olite, dimanche 27 juin.
Partis à deux heures ce matin, nous n'avons pas fait halte avant d'arriver à Tafalla, où nous trouvâmes le 10e et le 15e de hussards, dans leurs quartiers depuis hier. Nous étions nous-mêmes bien installés quand la trompette sonna; la brigade quitta ses cantonnements et nous marchâmes sur Olite. Nous apprîmes depuis que lord Wellington arrivait ce soir et que notre place serait occupée par son état-major.
M. Dolbel, qui a été laissé à Pampelune pour rassembler les traînards, a failli être pris par rennemi, qui sortit de la forteresse dès qu'il eut vu la brigade de hussards se mettre en marche, mais qui le laissa échapper, ne se préoccupant que de capturer les mules et les provisions de nos commissaires.
Nous sommes maintenant à la poursuite de douze mille hommes sous les ordres du général Clausel, qui a pris cette route au lieu de rentrer en France.
La blessure que j'ai reçue à Vitoria va bien et ne me gêne que très peu maintenant.
Une de nos canailles a donné aujourd'hui une fausse alerte; lord Wellington l'ayant appris a fait immédia temeut punir cet individu par le grand prévôt. Nous n'avons pas de chance : on ne peut rien faire dans le régiment sans que Sa Seigneurie en soit informée. Il doit y avoir un mouchard parmi nous et je crois connaître le personnage.
Caparroso, lundi 28 juin.
La brigade, partie à huit heures, a traversé une lande sauvage et inculte jusqu'à un pont sur la rivière Aragon, en face de la ville. Le colonel Grant nous a alors envoyés, le capitaine Woodhouse et moi, en reconnaissance. Nos instructions étaient d'aller à Tudela; si l'ennemi y était, de nous rendre compte de ses forces; s'il en était parti, d'avancer jusqu'à ce que nous l'eussions reconnu sur la route de Saragosse. Ordre de faire deux lieues à l'heure, l'armée s'arrêtant jusqu'à ce que lord Wellington eût reçu notre rapport.
Nous suivîmes la grande route jusqu'à Baltierra, où un aide de camp de Mina nous informa que l'ennemi avait évacué Tudela le matin. Nous nous y rendîmes,
mais, en y entrant, nous la trouvâmes encore au pouvoir de l'arrière -garde française dont une partie nous donna aussitôt la chasse et nous poursuivit pendant près de deux milles : ils nous avaient vus venir et un gros de dragons attendait pour nous surprendre, mais nous les découvrîmes à temps.
Nous montâmes ensuite sur uu terrain en pente et nous vîmes l'armée française se mouvoir dans la direction de Saragosse. Peu après, l'arrière-garde quitta Tudela et fit sauter le pont. Nous retournâmes alors à Baltierra. Les habitants nous firent descendre de cheval au milieu des acclamations et nous conduisirent dans la principale maison où on nous servit un somptueux dîner : mais nous n'en fûmes pas plus avancés, il y avait trop d'ail. Nous préférâmes du pain, du fromage et du vin. Le peuple nous mena ensuite à l'église, au son des cloches, au milieu des danses, des prières, et fit jouer pour nous les plus jolis airs. Nous voulûmes alors partir, mais le cheval de Woodhouse était fourbu. Je revins donc tout seul, laissant le capitaine avec ces braves gens, et je rencontrai sur la route d'autres patriotes qui attendaient avec du vin le passage des Anglais. Je fus obligé de boire plusieurs rasades : enfin j'arrivai à Caparroso exténué, mon cheval plus fatigué que moi, et je fus très étonné en voyant que la brigade avait quitté la ville. Je me décidai alors à y passer la nuit : j'ai le meilleur logement.
Du camp près de Caseda, mardi 29 juin.
Je suis arrivé à ce camp ce matin de bonne heure. Après avoir informé le colouel Grant de ce que nous avions vu et lui avoir fait la description du pays, je revins à ma tente et je pris un peu de repos. La brigade fait halte
ici aujourd'hui et l'on s'attend à retourner demain à Pampelune, l'ennemi s'étant enfui jusqu'à Saragosse, où nous le laisserons entre les mains de Mina.
On a vendu les effets du capitaine Turing et de Carew.
A la cour martiale, où j'ai siégé, sur douze prisonniers, onze ont été trouvés coupables et condamnés à des punitions corporelles.
Hier soir, il y a eu un terrible orage qui a tué beaucoup de monde.
Le 18e de hussards est installé à Caseda.
Olite, mercredi 30 juin.
Nous sommes revenus ce matin à Olite ; j'en suis heureux, car l'état de ma santé est précaire. Les membres me font si mal que si le régiment marchait demain, je crois que je ne pourrais pas l'accompagner.
0 vous, jours de la joyeuse jeunesse, vous, heures de gaîté,
Vous, joues roses, pourquoi m'avez-vous fui?
La vieillesse est encore loin, pourquoi suis-je ainsi?
Olite, jeudi 1er juillet.
Il y a eu parade pour l'inspection des chevaux, qui sont tous en bien mauvais état et qui ont besoin de repos.
Olite est une très ancienne ville, qui contient les plus belles ruines de château et d'église que j'aie jamais vues. Les rues sont bien pavées, il y a un excellent marché abondant en fruits et une belle place.
Mon bon hôte a rempli aujourd'hui mon seau à eau d'excellent vin : il a l'air d'un vieux monsieur bien poli.
A la vente des bagages du pauvre Carew, on a payé deux bouteilles de sauces 35 shillings; sept livres de fromage, 63 shillings 6 pence; deux langues, 27 shil-
lings. Les principaux acheteurs étaient Hill, Mr. Fitzclarence et lord Worcester, qui a donné 34 shillings d'une paire d'éperons de cuivre.
Olite, vendredi 2 juillet.
Une affaire qui a causé beaucoup de bruit dans la brigade depuis la bataille de Vitoria va compromettre, croyons-nous, les parties intéressées et les mener en conseil de guerre. Le jour de la bataille de Vitoria, après que le 1 8e et le 10e de hussards eurent reconduit l'ennemi à travers la ville, le major Hughes donna l'ordre au lieutenant D..., avec vingt hommes, de garder les charrois, les bagages pris à l'ennemi et de les protéger contre les habitants et les maraudeurs de l'armée. Mais aussitôt, paraîtrait-il, Mr. D... se mit à piller. Or la plupart des prisonniers de marque dînaient avec lord Wellington et, dans le cours d'une conversation avec Sa Seigneurie, Mme G... (1), femme du général de ce nom, raconta que, sans l'intervention d'un simple soldat, un officier de hussards l'aurait dépouillée de tout; qu'après avoir reçu d'elle l'épée de son mari et un beau fusil à deux coups, il lui avait enlevé de force une bague du doigt. Lord Wellington entra alors dans une grande colère et jura qu'il ferait passer cet officier devant le conseil de guerre pour qu'il servit d'exemple à l'armée. Le lendemain matin, il envoya chercher le colonel Grantet lui ordonna de faire une enquête à ce sujet. On trouva Mr. D... en possession de l'épée, du fusil et de l'anneau; mais il a nié avoir rien pris de force et il a écrit à Sa Seigneurie et aux officiers du régiment une lettre de justification.
(1) Le nom est illisible dans le texte. On ne distingue que la première lettre.
Olite, samedi 3 juillet.
La brigade de hussards, trop forte à côté des autres, va être remaniée : il y aura à l'avenir quatre brigades formées par les 10e et 15e de hussards, les 18e et 1er de hussards, les 12e et 13e de dragons légers, les 14e et 16e de dragons légers. Le 18e de hussards quittera bientôt cette ville pour rejoindre le 1er de hussards, légion allemande, sous le général Alton.
Les gros dragons, dont les quartiers sont à Tafalla, donnent ce soir un grand bal aux dames de cette ville. Nous sommes tous invités, mais je crois que personne n'ira.
En face de mon quartier est un couvent de vingt-deux nonnes; hier soir j'ai parlé avec plusieurs d'entre elles à travers une mince cloison de bois, et ce matin j'ai été autorisé à les voir à travers une grille : dans le nombre il y en a de jeunes, mais pas de jolies. L'une d'elles, qui est depuis trente-deux ans dans le couvent, est la plus charmante de toutes. Elle y est entrée jeune, et sa figure parle encore en faveur de son ancienne beauté. Je leur ai demandé si elles voudraient être libres, à quoi la dame abbesse a immédiatement répondu non. Elles paraissent aimer beaucoup les Anglais : je leur ai fait comprendre que je suis hussard, bien que je ne pusse m'exprimer convenablement, et qu'en Angleterre nous faisons l'orgueil du beau sexe : cela n'a pas paru les étonner du tout. Elles ont avoué qu'elles nous préféraient à d'autres qu'elles avaient vus en habits rouges du haut de leurs fenêtres.
Ce pays est certainement, sous plus d'un rapport, un paradis en comparaison de l'Angleterre. Quel malheur qu'il ne soit pas habité par des Anglais!
Je reviens à l'instant d'une promenade faite dans les jardins publics, qui sont de toutes parts caressés par les parfums de la rose, de l'oranger et du narcisse. Adorables, célestes soirées où tous les sens s'éveillent délicieusement, et où la paisible déesse n'éclaire que des mortels heureux!
Olite, dimanche 4 juillet.
J'ai été ce matin au couvent et j'ai entendu chanter mes amies les nonnes. Leur chapelle est très belle et renferme des orgues délicieuses. Après le service, j'ai demandé à les voir, mais l'abbesse m'a dit qu'elles allaient se confesser. Au nom de tous les miracles, de quoi peuvent-elles bien s'accuser?
Mes chevaux sont de nouveau en excellent état.
Le lieutenant Conolly a donné ce soir un bal. On y a vu tout ce que la ville renferme de gens convenables et d'autres. La valse faisait fureur et nous a occupés presque toute la nuit.
Olite, lundi 5 juillet.
Je suis sorti ce matin avec les fourrageurs du régiment. La matinée était délicieuse. Quelle honte pour un jeune homme de rester au lit après six heures!
Les provisions sont à très bon marché dans cette ville; je viens d'acheter un quartier de mouton pour un dollar. On a de tout excepté du beurre.
Il y a quatre portes à cette ville et il est impossible d'y entrer autrement que par là : nous y avons des sentinelles tous les soirs à dix heures et personne ne peut les franchir dans un sens ni dans l'autre sans le mot d'ordre.
Lord Edward Somerset a inspecté la brigade (trois régiments de hussards) dans un champ près de cette ville,
les hommes en tenue de corvée. J'apprends que le général sir Stapleton Cotton doit nous passer en revue en tenue de campagne.
On remplace ici la pluie qui manque par des irrigations.
Clite, mardi 6 juillet.
Le colonel Grant, qui avait un des plus beaux commandements du monde, celui de la brigade de hussards, est remplacé par lord Edwiu Somerset. Grant a été faire des représentations à lord Wellington, mais celui-ci lui a donné son congé pour rentrer immédiatement en Angleterre : tous les chevaux et tout l'attirail de Grant seront vendus aujourd'hui, il part demain pour Bilbao. Dieu merci, nous voilà débarrassés du géant noir et je regrette que le nain rouge reste avec la brigade.
Je viens de m'apercevoir qu'on a pris quatre doublons dans mon pupitre. J'estimais mes domestiques, et John Ipper en particulier, pour leur honnêteté. Je suis bien à blâmer d'avoir laissé traîner mes clefs, les exposant ainsi à une tentation trop grande pour beaucoup de gens dans leur situation.
Olite, mercredi 7 juillet.
Sir Stapleton Cotton a passé en revue le 18e ce matin. Le régiment méritait les éloges qu'il a reçus. Après l'inspection delaligne,nousavons défilé par demi-escadrons. Sir Stapleton avait un superbe uniforme de général de hussards, rouge et or; son état-major portait l'uniforme des hussards.
Le fourrage est devenu rare dans les environs, et il faudra partir si on ne nous en procure
Le cornette Curtis, qui avait été envoyé dans les environs de Pampelune pour ramener les traînards, nous a apporté la nouvelle du commencement du siège de cette forteresse : nous apprendrons bientôt la chute de celte place.
Lord Wellington et le maréchal Bcresford sont en train de reconnaître les passages des Pyrénées et, quand ils reviendront, on dit qu'une partie de l'armée" marchera sur Saragosse.
Le capitaine B... a eu une croix en diamants dans le pillage de Vitoria. Le major Hughes lui a ordonné de la remettre au trésorier et B... prétend l'avoir envoyée au général Stuart. Les officiers insistent pour l'avoir et ont déclaré qu'ils en écriraient au général. On prétend qu'elle vaut deux à trois cents livres! Ce qui est très grave pour B..., un sergent affirme qu'il lui a enlevé cet objet, en le menaçant de le mettre en prison s'il en disait jamais un mot, ce qui n'a pas empêché le sergent de faire son rapport à Hughes.
J'ai été ce soir au bal de lord Worcester. Il y avait là toutes les honnêtes femmes de la ville et toutes les autres. La surprise de celles qui, se trouvant en pareille compagnie, quittèrent la salle de bal pleines de dégoût, provoqua le rire et non la honte des gaillards qui avaient amené la société douteuse. Lord Worcester doit être très blessé de leur conduite.
Les fandangos et les contredanses faisaient fureur. Certaines femmes eurent une tenue très immodeste, et je partis de bonne heure, assez déçu dans mon attente d'une soirée amusante.
Les dames espagnoles portent les cheveux nattés et attachés serrés sur la tête avec un ruban, puis elles les laissent pendre sur leur dos. Mais dans les bals et les soirées, ils sont ramenés sur l'épaule gauche, ce qui est
d'un effet charmant. J'ai vu une petite fille de six à sept ans dont les cheveux avaient au moins vingt pouces de long et j'ai souvent observé des mères qui faisaient un nœud avec les cheveux de leurs enfants; il n'est pas rare de voir des enfants d'un an avec un ruban de queue. L'habitude est de se vêtir d'étoffe noire et de mousseline, parce que nous sommes eu temps de guerre. Les femmes espagnoles, en somme, ressemblent beaucoup aux Anglaises : je ne puis comparer les hommes à mes compatriotes, trop peu d'entre eux en sont dignes.
Olite, jeudi 8 juillet.
J'ai reçu d'Angleterre quatre journaux du 2 au 4 juin.
Il y a eu cet après-midi un affreux orage ; mon cœur est à peine remis de l'horreur qu'il m'a causée. Les Espagnols n'en sont pas émus : mon hôte a continué à travailler, à chanter et à parler à sa femme pendant que je m'attendais à tout moment à voir crouler la maison sur nous.
Olite, vendredi 9 juillet.
Les 10e et 15e de hussards ont été passés en revue ce matin par sir Slapleton Cotton, entre Olite et Tafalla.
Rowls est très abattu et soupire après l'air natal; il paraît peut-être plus malade qu'il n'est.
C'est avec une extrême tristesse que j'ai à noter un meurtre commis près de la porte du Sud, la nuit dernière, sur la personne d'un cavalier du 15e de hussards. On l'a trouvé la tête fendue et la bouche bourrée de chiffons. Il y a peu de jours, deux hommes d'Olite ont été poignardés par deux de leurs concitoyens. On attribue ces meurtres à la jalousie : on n'a fait aucune recherche pour découvrir les assassins.
Une ridicule affaire est arrivée le soir du bal de lord Worcester : il avait retenu nos musiciens pour jouer, mais, à l'heure dite, on ne les vit pas arriver; on envoya à leur recherche un sous-officier, qui les trouva tous réunis dans une chambre; ils étaient ivres et dansaient tout nus, mais ils portaient leurs pelisses sur l'épaule. Il y avait, paraît-il, des femmes avec eux; je n'ai pas pu savoir si elles étaient déshabillées ou non.
Olite, samedi 10 juillet.
L'opinion générale est que lord Wellington fera passer son armée en France. On dit que Suchet, après avoir fait contre le général Murray des démonstrations qui on intimidé celui-ci, a traversé les Pyrénées en laissant des garnisons dans toutes les places fortes.
Ce matin, sorti avec les fourrageurs dans la montagne, je me suis égaré à plusieurs milles loin d'eux; j'entendis tout à coup des cris de détresse et je vis sur une colline un homme qui tendait les bras et qui implorait du secours, tandis qu'un autre s'enfuyait en courant. Je me portai vers eux en toute hâte et je trouvai le premier frappé de coups de couteau à la tête et au cou. Je l'aidai à remonter tout sanglant sur sa mule et je le ramenai à Olite, où Quinsey le pansa. C'est un Portugais, ordonnance d'un officier du 10e de hussards : l'assassin a pris la fuite et n'est pas retrouvé.
Le malheureux cavalier du 15e de hussards qui a été assassiné a été enterré hier soir dans un cimetière près de la ville. La compagnie à laquelle il appartenait suivait le convoi, ainsi que beaucoup d'officiers de la brigade et une foule d'habitants. L'un d'eux, un des plus dignes citoyens d'Olite, m'a dit qu'il croyait que le meurtrier était là et que les prêtres le connaissaient. Le
pauvre soldat a été vu en compagnie d'une femme hors de la ville le soir même du crime : il est donc probable qu'il a été tué par un jaloux.
Dans tous les nombreux vignobles des environs les ceps croissent en buisson comme les groseilliers et sont plantés en rangées régulières, taudis qu'en Portugal on les laisse pousser en hauteur et qu'on les soutient avec des tuteurs eu roseau.
J'ai acheté hier soir au vétérinaire du 10e de hussards un cheval andalou noir ayant appartenu à Joseph Buonaparte pour cent vingt dollars.
Un grand nombre de guérilleros ont traversé Olite en route pour la France, où ils vont faire une boucherie de Français à ce qu'ils disent.
Olite, dimanche 11 juillet.
Les jardins sont pleins de fruits : je m'imagine qu'ils sont meilleurs qu'en Angleterre, mais peut-être est-ce une illusion.
J'ai reçu un billet doux d'une dame de la ville qui signe ïsabella Lucinda, m'invitant à aller la voir chez elle; mais comme, informations prises, aucun autre officier de la brigade n'est prié, j'ai décliné cet honneur : c'est peut-être un tête-à-tête au lieu d'une réuuion. Si j'acceptais sa politesse, la conséquence pourrait être un couteau planté dans mon corps. Non, non, mes Dulcinées, pas d'intrigues avec aucune de vous. Je ne suis pas encore las de l'existence et j'ai vu ce que peuvent faire vos coquins.
On apercevait ce matin une énorme quantité de vautours : les soldats en concluent qu'il y aura bientôt un autre engagement.
Don Julian ou Choulian, comme l'appellent les Espa
gnols, est le capitaine général de toutes les guérillas. Il a eu son père et ses sœurs massacrés par les Français et, comme Hannibal, il leur a juré haine éternelle.
Le maréchal Beresford et mon ami le général Hamilton méritent tous les éloges pour avoir formé avec de tels matériaux des troupes comme les régiments portugais. Ce sont, de l'avis de tous les officiers, les premières du monde après les Anglais. Elles se sont battues à Vitoriaavec la plus grande bravoure.
Un autre cavalier du 15e de hussards a été trouvé assassiné dans un bois, entre cette ville et Tafalla.
Olite, lundi 12 juillet.
Cette vie d'oisiveté me pèse et je désire sincèrement que le régiment quitte cette ville d'assassins.
Je suis connu des habitants sous le nom de don Gorgio : ils ne peuvent prononcer Woodberry.
Les officiers du régiment se réunissent ce matin par ordre du major Hughes; il s'agit d'une enquête sur une altercation qui a eu lieu entre le capitaine B... et le lieutenant D... Après discussion, on s'est arrêté à la résolution unanime d'inviter les deux parties à quitter le régiment et le service de Sa Majesté. Hughes a proposé une solution plus conciliante qui consiste à les réprimander dans les termes les plus vifs devant le corps des officiers. On s'est rangé à son avis et on a fait demander B... et D... « Bien qu'il ne soit pas absolument prouvé, leur a dit le major, que vous ayez manqué de courage, le langage que vous avez employé l'un et l'autre était tel qu'il aurait mis les armes à la main de tout gentleman et que la mort seule pouvait terminer l'affaire. entre vous. Mais, puisque la chose est venue à mes oreilles, je dois, comme officier supérieur, vous défendre abso-
lument d'agir autrement que par voie de conciliation. » Ils se sont fait alors mutuellement des excuses. Leur dispute avait commencé il y a quelques jours : B... dit à D... devant tout l'escadron, qu'il était l'officier le plus querelleur du régiment et que s'il lui adressait encore la parole, il le sabrerait. D... répliqua que le capitaine B... était un damné menteur. Ces fiers à bras ne parlaient tout d'abord que de se battre, mais ils se sont bien vite calmés, et ils souhaitaient que l'affaire fût oubliée, quand le corps des officiers s'en empara.
Défense à tout homme de quitter le quartier sans armes.
Olite, mardi 13 juillet.
J'ai rêvé l'autre nuit à mes amis d'Angleterre et surtout à une certaine dame; cela m'a beaucoup ému et je me suis réveillé en sursaut :
J'ai vu, sans le secours des yeux, ma maîtresse Sous un pouvoir étranger :
Que pourrait la réalité Si un songe peut me tuer (1) !
J'ai fait cet après-midi une promenade dans la montagne; j'y trouvai une jolie chaumière. A la porte, je fus reçu par un vieillard, son fils et sa fille. Ils m'offrirent du vin que je bus avec eux et je restai là près d'une heure. Le vieillard me raconta ce qu'il avait fait pour nuire à l'ennemi de son pays; puis il me mena à une grotte près d'un col qui traverse la montagne et j'y vis sept squelettes de Français que lui et son fils avaient massacrés. Plusieurs milliers de braves garçons ont subi
(1) En vers espagnols dans le texte.
pareil sort dans ce pays, victimes de l'ambition de Napoléon.
Olite, mercredi 14 juillet.
Le régiment a paradé ce matin à cinq heures et, après îa punition de plusieurs hommes derrière le couvent des nonnes, on fit un véritable changement de quartier, trois compagnies du 15e de hussards ayant quitté Olite pour Pedeliar, petit village des environs. Les habitants ont besoin de leurs granges dont on avait fait des écuries.
B... a enfin livré la croix de diamants : on évalue son prix à 500 livres sterling.
J'ai dîné aujourd'hui avec le capitaine K... qui ne va pas bien du tout; je pense qu'il craint que son nom ne soit mêlé dans l'affaire du pillage de Vitoria.
Olite, jeudi 15 juillet.
Nous avons ici tout ce que nous voulons, excepté du beurre. Le sucre est la denrée la plus chère : il coûte 3 à 4 shillings la livre.
Le pauvre capitaine Kennedy est dangereusement malade et Smith est rayonnant, car il est le premier sur la liste pour une compagnie en cas de mort de Kennedy.
Olite, vendredi 16 juillet.
Il y avait hier un parti de fourrageurs ennemis à Sanguessa; onze mille Français sont à Verdun sous les ordres de Clausel. Un détachement de gros dragons a été envoyé à Sanguessa pour s'y établir et surveiller leurs mouvements.
J'ai été voir les nonnes qui m'ont donné une tasse de
chocolat et quelques gâteaux sucrés. Elles m'ont raconté qu'uue nonne s'est sauvée, il y a deux ans, avec un officier français, mais que celui-ci fut bientôt obligé de la rendre au couvent, où on la condamna aussitôt à être emmurée. Son supplice dura quinze jours. Même après cet effroyable récit, j'ai la vanité de croire que les jeunes religieuses quitteraient volontiers la communauté pour suivre le sort du 18e de hussards, en dépit de leurs vœux.
Olite, samedi 17 juillet.
Le pauvre Foster n'est plus; il est mort à Vitoria après l'amputation de sa jambe. Il n'y a jamais eu de plus brave soldat.
Je suis très ennuyé : j'allais comme de coutume voir ma nonne quand cette vieille sorcière d'abbesse m'a dit qu'elle avait reçu de l'alcade l'ordre d'interdire l'entrée du couvent aux officiers.
Olite, dimanche 18 juillet.
Le corps des lanciers de don Julian a traversé Olite ; il fait partie de l'armée de Mina, que l'ennemi a défaite il y a peu de jours près de Saragosse, et forcée à faire retraite par Tudela et à se rapprocher de l'armée anglaise. Elle est presque tout entière aux environs deCaparroso.
Olite, lundi 19 juillet.
Les bagages de feu le cornette Foster viennent d'arriver. Son ordonnance nous dit que son maître est mort faute de soins.
Smith et Blacket avaient invité le capitaine Stuart et
le lieutenant Seymour, du 10e de hussards, à diner avec eux, et ils se flattaient d'avoir fait préparer un repas délicat : mais hélas! quand on se mit à table, il se trouva que le festin était manqué : un pâté de pigeons était réduit en cendres, un quartier de mouton n'était qu'un charbon. Smith, Blacket et Stuart prirent la chose en riant, mais Seymour ne goûta pas la plaisanterie et, après avoir essayé de manger quelques rognures de pâté et de gratter les os de mouton sans aucun succès, il partit et rentra diner chez lui. Cette conduite a donné beaucoup d'ombrage à Smith; heureusement il n'est pas homme à se battre, autrement on pourrait craindre les conséquences de cette affaire.
On dit que lord Wellington est nommé maréchal de camp.
Olite, mardi 20 juillet.
Il y a près de deux mille officiers blessés à Vitoria, tant anglais que portugais, espagnols et français; plusieurs meurent tous les jours faute de soins, tant il y a peu de médecins.
Le quartier général de l'armée est maintenaut sur les frontières de France et le siège de Saint-Sébastien est commencé depuis plusieurs jours. Presque toute l'armée, à l'exception de la cavalerie et d'une division devant Pampelune, est avec lord Wellington et s'emploie au siège.
Olite, mercredi 21 juillet.
J'ai acheté aujourd'hui deux jambons de Bayonne : ils sont célèbres dans toute la France.
La foire annuelle de Tafalla ressemble assez peu à une foire anglaise; mais, à voir le grand nombre des
femmes, je me croyais presque à Greenwicli à la Pentecôte.
Olite, jeudi 22 juillet.
Les gros dragons de Tafalla ont donné hier soir un grand bal en commémoration de la victoire de Salamanque. Notre musique a joué, sur le désir exprimé par sir Stapleton Cotton.
J'ai de nouveau mes entrées au couvent : j'ai dit assez librement mon opinion et l'alcade a retiré son ordre au sujet de l'admission des officiers.
Olite, samedi 24 juillet.
On a reçu au quartier général la nouvelle que Soult se prépare à marcher au secours de Pampelime et de Saint-Sébastien; sir William Bentick et l'armée d'AIicante s'avancent sur les lignes de Saragosse. Si cette armée se joint à nous, nous serons capables de lutter avec toutes les forces que pourra nous opposer l'ennemi.
Je me suis baigné dans l'Aragon avecDeane et j'ai été bien étonné de trouver l'eau si froide par un temps si chaud.
Dan. Curtis et Rowls sont très malades : je soupçonne cet endroit d'être insalubre.
Olite, dimanche 25 juillet.
M. Dupérier, notre nouvel adjudant, est arrivé ce matin. Adjudant au 10e de hussards, il est sorti du rang, grâce à son mérite extraordinaire.
Hier soir, Kennedy et moi, nous rencontrâmes deux jolies filles qui se promenaient : nous mîmes pied à
terre, nous marchâmes avec elles, et, quand nous vîmes leur maison, nous pûmes nous convaincre que nous avions fait la connaissance de deux femmes comme il faut. Kennedy, plus audacieux que moi, entra après elles, et je le suivis. On me présenta à la mère, une Mrs. Murphy, d'origine irlandaise, qui nous régala de vin et de gâteaux. Au moment du départ, nous suppliâmes très fort qu'on nous accordât la grâce de faire une promenade avec les jeunes demoiselles. La mère n'y voulut pas consentir, mais je crois que nous aurons ce plaisir en dépit d'elle. Je vais lâcher la nonne : vous ne me verrez plus soupirer à votre grille, ma belle religieuse !
Olite, lundi 26 juillet.
Blacket a reçu du capitaine Miloer une lettre du 15 courant, datée de Valencia, qui nous apprend que l'armée de Suchet est en pleine retraite, quitte l'Espagne, et que notre armée, sous les ordres de sir William Bentick, la poursuit.
En lisant la lettre de Joseph qui lui annonçait la bataille de Vitoria, Suchet s'est écrié que Joseph avait perdu deux armées, mais qu'il était résolu lui-même à ne pas laisser détruire la sienne, et il a aussitôt commandé la retraite sur la France.
Une lettre du capitaine Cléments au même Blacket, datée du quartier général de San Esteban, le 18 courant, nous apprend l'arrivée de Soult à Bayonne pour prendre le commandement de l'armée française. Saint- Sébastien résiste encore; le couvent a été enlevé et on croit que le château se rendra bientôt.
Huzza! L'ordre de marche est arrivé pour demain malin : nous allons je ne sais où. Mais que ce soit vers
l'Angleterre ou vers la France, peu m'importe, tant je suis fatigué de cette vie d'oisiveté.
Bataille devant Pampelune, mardi 27 juillet 1813 (1).
Ce matin à trois heures la brigade de hussards a quitté dite avec une brigade d'artillerie. Nous croyions faire halte à Tafalla et on variait dans l'appréciation de nos mouvements. Cependant, à la fin, nous arrivâmes devant Pampelune très fatigués, et après un court repos, nous nous avançâmes jusqu'à Zolva par ordre de sir Stapleton Cotton, qui était près de deux lieues plus loin. Nous nous trouvons maintenant près de l'armée française qui a
(Lacune de dix pages.)
Ibeisua, près Pampelune, dimanche 1er août.
Toutes les nouvelles qui arrivent de l'armée s'accordent sur l'énormité des pertes de l'ennemi . Cette déroute n'a d'égale que la fameuse retraite de Moscou. La plus grande partie des prisonniers n'a que quelques mois de service : ce sont de tout jeunes gens. Le général Hill est tombé sur l'arrière-garde française et on estime à dix mille hommes le nombre des prisonniers faits par nous. Voilà qui devrait faire du bruit en Angleterre et causer un grand plaisir à John Bull.
L'ennemi était près de l'entrée du col hier soir, et il me tarde d'avoir des nouvelles; les derniers rapports constatent que les restes de l'armée française sont dans
(1) Cette bataille dura deux jours, le 27 et le 28 juillet, les Français étant sous les ordres de Soult et de Glausel.
uu état de confusion indescriptible : les soldats jettent leurs armes.
Je prie Dieu que nous soyons conduits à l'ennemi. Mes jambes sont enflées et il faudra plusieurs jours de repos pour les ramener à leurs dimensions naturelles. C'est un effet de l'humidité et de l'impossibilité de me déshabiller et de changer de linge depuis plusieurs jours. Nombre d'officiers sont au lit dans le même état.
Voilà un autre jour du Sabbath passé, et au lieu de prier, je reviens d'une longue course à cheval, pas tout à fait aussi agréable que celle que font aujourd'hui beaucoup de mes amis d'Angleterre dans Hyde-Park. J'ai traversé le champ de bataille et contemplé les horreurs de la guerre. Sur le penchant d'une colline, j'ai vu au moins trois cents cadavres et une quantité de pauvres garçons blessés qui demandaient au nom du Tout-Puissant de l'eau et de la nourriture. Je suis très heureux de pouvoir dire que je les ai fait transporter dans un village; mais, pendant la route, plusieurs de ces âmes vaillantes ont quitté ce monde pour un monde plus heureux.
Deux mille cinq cents prisonniers ont traversé Urdeniz hier soir, et lord Wellington poursuit encore l'ennemi avec l'infanterie. Certains disent qu'il y aura une autre bataille avant la reddition de Pampelunc : si c'est vrai, il faut que les Français soient diablemeut vifs à rallier et à lever leurs troupes.
La plus triste partie de mon expédition d'aujourd'hui me reste encore à décrire ; le village d'Urdeniz est rempli d'officiers anglais blessés et il y a là plus d'un brave camarade qui ne reverra jamais la terre de liberté. 0 Dieu! je ne connais pas ma destinée, mais je pense que si jamais je retourne en Angleterre, rien ne me déci-
dera à revenir, à moins qu'on ne me donne une compagnie, ce qui pourrait faire une grande différence.
Ibeisua, lundi 2 août.
Le général Cole a perdu son chef d'élat-major de brigade et son aide de camp dans les dernières batailles.
Le frère du maréchal Soult est prisonnier. Qnaud on Tarnena devant lord Wellington, il récrimina amèrement contre sa déplorable destinée, disant qu'il essayerait certainement de se détruire. Lord Wellington a répondu qu'il lui était indifférent qu'il le fit ou non.
Ibeisua, mardi 3 août.
J'ai fait cet après-midi une longue promenade à cheval le long des ouvrages devaut Pampelune. Je n'avais pas la moindre idée de la force de cette place. Les officiers d'artillerie sont tous d'avis qu'elle capitulera sous peu. Le siège est conduit par don Carlos d'Espagne et O'DonnelL
Ibeisua, jeudi 5 août.
Nous n'avons pour nous distraire que le bruit des canons qui tirent sur Pampelune. Le temps est excessivement chaud. Les paysans, qui pendant ces dernières semaines se tenaient cachés dans la montagne, se risquent peu à peu à revenir chez eux.
L'église a beaucoup souffert. Les Français ont emmené avec eux le curé, un vieillard, après avoir dépouillé l'église de tous les objets de valeur et détruit ce qu'ils ne pouvaient emporter : on dit même qu'ils ont tué le pauvre vieux prêtre. Les villages près des montagnes où était l'armée ennemie montrent clairement par leur état
l'animosité qui règne entre les Français et les Espagnols. J'ai rencontré le lieutenaut d'artillerie Newland avec sa dame, et non sa femme. Il aurait certes pu trouver une plus jolie fille pour l'accompagner, mais il parait lui être très attaché. La société d'une femme et d'une femme de notre pays serait ici délicieuse, et j'ai souvent souhaité le bonheur d'avoir une agréable compagne, car je pense, avec lord Bacon, que, dans la jeunesse, les femmes sont nos maîtresses, dans l'âge mûr, nos compagnes, daus la vieillesse, nos garde-malades, et, à tous les âges, nos amies.
Ibcisua, vendredi 0 août.
Mr. Dolbel a fait encore une terrible chute et un plongeon dans un sale étang. Jamais Sancho Pança, dans son ambassade vers Dulcinée, n'a fait une figure aussi extraordinaire que Mr. Dolbel à la parade, après l'accident. La perfection dans l'équitation fait nécessairement partie des talents d'un gentleman; il est à peine besoin de dire qu'un officier doit être un cavalier accompli. N'avonsnous pas assez de ces Johnny Gilpins (1), sous l'uniforme de dragons, qui se donnectcontinuellement en spectacle? uu homme qui craint à tous momeuts de divorcer avec sa selle ne peut absolument pas posséder cette imperturbable présence d'esprit, cette attention froide et toujours en éveil qu'un officier doit accorder aux soldats placés sons ses ordres.
J'ai fait avec Burke le tour des ouvrages devant Pampelune, dépassé les vedettes et approché de la cathédrale, mais on ne nous a pas tiré dessus. Nous avons vu plusieurs régiments espagnols dans des baraques près des
(1) Allusion à la ballade anglaise très populaire de John Gilpin.
ouvrages : leur aspect est bien différent de celui des régiments portugais.
Ibeisua, samedi 7 août.
Mina et son armée sont arrivés devant Pampelune, après avoir pris Saragosse et quatre cents prisonniers. L'armée de lord William Bentick doit bientôt faire sa jonction avec nous.
Ibeisua, dimanche 8 août.
L'assaut sera donné à Saint-Sébastien ce soir ou demain de bon matin.
Les femmes espagnoles portent tout sur la tête : je viens d'en rencontrer une qui tenait ainsi un grand seau d'eau. J'ai essayé de le soulever et j'ai été bien surpris de son poids. Elle l'a replacé à linstaut et s'en est allée comme si elle avait eu seulement un léger bonnet.
Pauvre Dan. C... je crains d'avoir bientôt à enregistrer sa mort. Son frère, le lieutenant C..., qui avait été laissé malade à Santarem, est maintenant à Salamanque, où il entend rester : il dit qu'il a une douleur rhumatismale dans le dos et les bras. C'est de la blague! Je regrette que l'armée soit déshonorée par de pareils individus qui ne s'occupent que de toilette, de fatuité et de débauche.
Le train de grosse artillerie va arriver demain de Burgos devant Pampelune. Nous allons bientôt apprendre que la place a croulé sur les oreilles de l'ennemi.
J'ai été ce soir avec Chambers et Burke devant les vedettes, près de Pampelune : il faisait nuit, mais quand nous arrivâmes près des murailles, on tira sur nous; nous revînmes cependant sains et saufs. Nous leur avons fait tant d'effet que les trompettes et les tambours appe-
laient aux armes toute la garnison. A notre retour, les vedettes espagnoles ont fait feu sur nous.
Ibeisua, lundi 9 août.
Nous quittons demain Ibeisua pour retourner à Olite. Le 10e et le 15e de hussards vont à Tafalla et Arlajena.
Le prince d'Orange est parti pour l'Angleterre avec des dépêches annonçant la récente et glorieuse victoire.
Ibeisua, mardi 10 août.
Contre-ordre : nous partons demain, et non aujourd'hui. On dit que lord Wellington permettrait à la garnison de Pampelune de se retirer en France si elle consentait à livrer les fortifications dans l'état actuel.
Noam, près Pampelune, mercredi 11 août.
La brigade a fait ce matin le tour de Pampelune et notre régiment est logé dans ce village qui est sur la grande route d'Olite.
Une ingrate canaille de la compagnie m'a volé tout mon brandy, près d'un gallon, (J), pendant que mes domestiques étaient sortis. J'ai trouvé la moitié de mes hommes ivres, mais je n'ai pu découvrir le coupable.
Olite, jeudi 12 août.
A mon arrivée à Olite, j'ai eu un nouveau logement bien meilleur que l'ancien et dans la maison même où
(1) Quatre litres et demi.
demeure ma nouvelle liaison, la charmante jeune dame dont j'ai fait la connaissance peu de jours avant notre départ d'Olite.
Les deux compagnies vacantes par la mort de Turing et de Carew sont maintenant données, contre toute attente, en dehors du régiment, au lieutenant Luard, du 4e de dragons, et au lieutenant Owen, du 16e de dragons légers. Russel et Conolly y comptaient, et Conolly a l'intention d'envoyer sa démission cet après-midi.
Olite, vendredi 13 août.
Le pauvre Russel avait fondé tout son avenir sur sa nomination de capitaine et, de fait, sa propre existence, celle de sa femme et de ses enfanls dépendaient de sa promotion. On a cru cette nuit, qu'il allait attenter à sa vie tant sa douleur était grande.
Une nonne va prendre le voile demain à Tafalla; j'irai voir la cérémonie avec ma jeune Ama Senora.
Les ennemis se retranchent de l'autre côté de laNive, en France, pour attendre notre armée. Ils ont envoyé huit régiments de cavalerie en Allemagne, au secours de leur Empereur. Il y en a qui croient que nous passerons l'hiver ici, mais j'en doute fort.
J'ai obtenu de valser avec mes jeunes dames ce soir et je me suis promené près d'une heure dans les champs avec elles et leur mère. J'ai découvert que l'une d'elles est aussi amoureuse de moi que je crois être amoureux d'elle.
Olite, samedi 14 août.
Je me suis occupé ce matin à traduire deux chansons pour mes charmantes compagnes : les Fleurs de la forêt
et Mon cœur tressaille d'amour. Je tombe dans la folie contre laquelle ma chère tante et amie Mosely m'avait si bien prévenu, car je suis désespérément amoureux de la senoi'a Zacarias, mais je pense que ce n'est pas la même espèce d'amour que celui qui s'attaque aux mortels en Angleterre. Ici, il ne dure que tant que l'on voit l'objet aimé, tandis que le Cupidon anglais perce le cœur si profondément que la mort seule peut le détruire. Il ne me coûte rien ici de faire le même conte à une douzaine de femmes, et les traductions citées plus haut me serviront pendant tout mon séjour dans ce pays.
Je donne demain soir un bal : toutes les femmes de la ville y viennent, et j'ai invité les officiers de Tafalla avec toutes celles de leurs favorites qu'il voudront amener.
Olite, dimanche 15 août.
Ce jour a été annoncé par les carillons des cloches : c'est la fête de l'Assomption de la Vierge. Une grande procession a parcouru les rues jusqu'à la cathédrale et, dans l'après-midi, j'ai été voir la prise de voile à Tafalla. Tous les officiers anglais étaient dans uu banc fermé près de l'autel. La future nonne était une fille de qualité; elle était vêtue de blanc, avec une profusion de dentelles. Ses parents la conduisaient. Ses yeux indiquaient clairement son peu de goût pour l'avenir qu'elle se préparait. Les nonnes, au nombre de vingt, étaient dans le chœur. Dès qu'elle entra dans la chapelle, elle s'agenouilla et baisa la terre avec beaucoup de dévotion ; puis, se relevant et avançant sur les genoux, elle répéta cette cérémonie. Elle se retira ensuite pour mettre ses voiles, et elle revint s'agenouiller devant l'autel en faisant des prières à voix basse. Quand elles furent terminées, on la mena à une porte de côté conduisant au
couvent où les nonnes se tenaient, les bras ouverts, prêtes à la recevoir. Elles la conduisirent alors dans ie chœur et la cérémonie finit par des chants et le jeu des orgues.
Oh! pauvre misérable créature! contrainte peut-être à cette vie par un père ou une mère dénaturés afiu d'enrichir quelque enfant favori! Les Cortès ont aboli l'Inquisition, et j'espère qu'il ne se passera pas longtemps avant qu'ils suppriment ou au moins diminuent les nombreux couvents qui appauvrissent l'Espagne.
J'ai donné ce soir un bal aux belles dames d'Olite : il y en avait quarante-deux, avec tous les officiers du régiment et plusieurs du 10e. Comme chez lord Worcester, il y avait dans le nombre quelques personnes assez peu modestes. Je fus peu satisfait du major Hughes, qui en amena une des plus connues dans le pays : mais c'était une danseuse hors ligne, et tout le monde l'admira. Elle appartenait autrefois au théâtre de Pampelune. Elle valsa délicieusement avec Hesse. Notre musique joua plusieurs contredanses anglaises à la mode et, avec très peu de leçons, les dames firent admirablement leur partie. Nous tînmes bon jusqu'après une heure du matin. J'offrais des sandwichs, du négus et de la limonade, avec des pâtisseries, tout à fait dans le genre anglais, et quand la compagnie quitta la maison, la plupart des hommes étaient gris et les femmes fort gaies. Ma salle de bal était ornée avec beaucoup d'élégance et c'est sans aucun doute le plus beau bal anglais donué àOlite, sous tous les rapports, mais surtout à cause du nombre des femmes. Waldie, en dansant, nous faisait mourir de rire : il envoyait un coup de pied à l'un, il en renversait un autre, il nous a bien amusés. J'ai ouvert le bal avec la dona senora Zacarias Nabasque, dans un boléro espagnol, et j'ai reçu des compliments.
Olite, lundi 16 août.
Hier soir, mon pupitre a été forcé et on y a pris 17 doublons, environ 68 livres; bien qu'il y eût des bijoux de valeur, aucun n'a été volé. L'honorable M. Finch, lieutenant au 15e de hussards, a déjeuné avec moi. Il était logé dans cette maison et il a eu le malheur de perdre 16 guinées disparues de sa cantine. Je ne soupçonne pas mes serviteurs, mais j'ai des doutes sur l'honnêteté des domestiques espagnols.
Olite, mardi 17 août.
Après enquête, Kennedy et Hesse soupçonnent du vol Mac Dougle, un de mes domestiques : j'ai offert 10 guinées de récompense à celui qui retrouvera mon bien, mais je suis bien persuadé que je n'en reverrai jamais un farthing.
Notre chirurgien, le petit Pulsford, est venu me voir ce soir ainsi que plusieurs de mes amies. Le docteur a joué de la flûte et nous avons dansé. Olly (1) était un peu gris et nous a bien amusés. Il a presque été mis à mort par les dames, car elles l'ont couché par terre et l'ont chatouillé si fort que le petit homme avait le visage tout noir.
Les dames espagnoles ont un charme qu'il est dangereux même de décrire : que le jeune Anglais, aimable et poli, plein de considérations chevaleresques, se méfie, et que le souvenir de l'amie qu'il a laissée au pays, cette belle dépositaire de ses premiers serments, mette son cœur en garde coutre des visages d'un ovale
(1) Pulsford.
parfait, des cheveux d'un beau châtaiu clair, de grands yeux noirs, des bouches pleines de grâce, de modestes attitudes, et des vêtements sans recherche qui rappellent souvent à l'esprit la douce simplicité de la beauté grecque, une tenue pleine de sensibilité et de vivacité.
Olite, mercredi 18 août.
Les femmes espagnoles ont une habitude qui parait bien indécente à un Anglais : si vous tournez le dos à une dame et qu'elle veuille attirer votre attention, elle ne vous frappera pas légèrement sur l'épaule, ou ne vous fera pas tourner gentiment pour lui parler : non, elle aura une tout autre méthode, elle vous donnera d'énormes claques sur le derrière. J'ai été salué de cette façon par une de mes belles senoras, ce matin, sur la place du Marché. Tout le monde riait de ma grande confusion et de ma rougeur, et non de sa politesse.
Mina a traversé cette ville il y a quelques jours et tous les habitants sont sortis dans la rue pour le voir; il a bu deux verres d'eau, pendant qu'ils l'acclamaient en criant: « Viva ! v iva ! viva ! »
Olite, vendredi 20 août.
Depuis mon entrée en Espagne, je n'ai pas vu un Espagnol ivre. Ils mettent toujours de l'eau dans leur vin. J'ai un véritable faible pour le vin d'Espagne et je me lève rarement de table sans en avoir absorbé trois pintes (1).
Le lieutenant Fitzclarence a reçu hier un coup de couteau à Tafalla; avec d'autres mauvais garçons, il avait
(1) Plus d'un litre et demi.
joué des tours à quelques Espagnols, et telle a été la conséquence. La blessure n'est pas dangereuse.
Beaucoup de gaieté ce soir à ma casa. Kennedy, Pulsford et d'autres s'y sont rencontrés avec Zacarias, Aberica, Fermeua et les deux misses Murphy. Ces messieurs étaient tous un peu gris, et les senoras ne faisaient que leur crier : « mucha drunkee (1)1 »
Olite, samedi 21 août.
Au diable les femmes! Elles m'assomment! Le temps est si chaud que je suis incapable de sortir à cheval, et il faut rester chez moi et me laisser tracasser par deux jolies filles, dont Tune me reproche mes défauts et dont l'autre m'accuse de fausseté : ce Voodverry mucha falca (2) ! » J'ai traduit les lignes suivantes et je les leur ai chantées, mais je n'ai réussi qu'à les rendre plus collantes :
Gomme je serais heureux avec l'une Si l'autre chère enchanteresse était loin; Mais comme vous me tourmentez toutes deux à la fois, Du diable si je dis un mot à l'une de vous !
Je vois bien que ces deux filles sont amoureuses, mais cela ne prendra pas, et je dis non tout de suite.
Les Espagnols des hautes classes prennent le matin dans leur lit, ou aussitôt après leur lever, du chocolat avec des gâteaux ou du pain grillé, après avoir bu d'abord un peu d'eau de source fraîche que l'on sert toujours avec le chocolat. On dîne de midi à deux heures, rarement plus tard. Les tables ont généralement huit pieds
(1) Très ivres, en mauvais anglais.
(2) Woodberry très menteur.
de long et six de large, et sont couvertes d'une grande nappe. Au centre est un plateau portant des figures de cire et des bouteilles de vin bouché disposées tout autour. Du pain sous une serviette indique la place de chacun. Le repas consiste en soupe et en plats variés qui forment un cercle autour du plateau. Chaque personne assise en face d'un plat, qu'il contienne viande, poisson ou légumes, remplit son assiette, découpe et fait passer à la ronde, de sorte que, pendant tout le temps du dîner, s'il y a nombreuse compagnie, on est continuellement occupé à passer et à repasser des assiettes. Les Espagnols se servent toujours d'un peu de tout ce qui passe : ils sont d'ailleurs très gros mangeurs.
Certains assaisonnements plaisent à des palais anglais, mais la viande est couverte d'huile et d'ail, généralement bouillie en grosses pièces informes ou en petits morceaux et mêlée à des pommes de terre écrasées dans l'huile. L'Espagnol use peu de sel et de poivre et se sert rarement d'un couteau, excepté pour découper le contenu d'un plat ou, à l'occasion, pour frapper un voisin. Un morceau de pain et une fourchette leur suffisent pour manœuvrer ce qu'ils ont dans leur assiette. La pâtisserie est particulièrement bonne. Le poisson est un plat accessoire. Généralement après la soupe on sert deux plats, un de viande bouillie et de volailles cuites ensemble, et une sorte d'étuvée avec des saucisses dans lesquelles l'ail entre sensiblement comme assaisonnement. Les étrangers mangent et boivent comme ils l'entendent. On ne porte pas de santé. Les domestiques espagnols, loin d'observer la réserve et le respect des domestiques anglais, rient d'un bon mot et vont jusqu'à vous reprendre quand ils croient que vous vous êtes trompé. Ils sont, mâles ou femelles, sales, négligents et maladroits.
Olite, dimanche 22 août.
J'avais sollicité la présence des dames, ce soir, à ma casa, pour danser, mais la malheureuse nouvelle de la mort d'un très proche parent, reçue aujourd'hui d'Angleterre, m'a empêché de donner suite à ce projet.
Olite, lundi 23 août.
J'ai fait aujourd'hui une pétition à lord Wellington, pour obtenir un congé de deux mois afin de retourner en Angleterre et d'arranger mes affaires de famille, et comme le major Hughes va demain au quartier général, il parlera à lord Wellington en ma faveur; mais je crains bien que ce ne soit inutile, car Sa Seigneurie est si mécontente du régiment et de la conduite des officiers à Vitoria qu'il nous refusera toute faveur.
Le caporal Edwards a rapporté hier au major qu'il avait vu le lieutenant R... envoyer trois sacs de doublons à son frère, qui est capitaine au 20e d'infanterie, pendant l'action devant Vitoria. La raison qu'il donne de sa dénonciation, c'est qu'il croit qu'un officier devrait, pour avoir pillé, recevoir la même punition que celle qui lui a été infligée : il élait sergent et il a été cassé pour avoir gardé l'argent du pillage de Vitoria. Hughes a convoqué une cour d'enquête pour étudier les charges qui pèsent sur R..., mais comme les membres de cette cour sont, à ma connaissance, coupables du même méfait, je suppose que l'affaire tombera dans l'eau.
Le géant noir et le nain rouge, à qui nous devons une bonne partie de nos disgrâces, n'ont jamais fait parvenir à lord Wellington les lettres que C... et D... lui adressaient en justification de leur conduite à Vito-
ria. Nous eu avons instruit le major, et j'espère que quand il verra Sa Seigneurie, il lui donnera des explications suffisantes et qu'il défendra le bon renom du régiment.
OJite, jeudi 26 août.
Hier soir, j'ai dîné chez Burke avec Chambers. Après le repas, la conversation tomba sur le prêt de demi-pique. Burke affirma positivement que j'avais fait une réclamation pour l'obtenir et déclara de la façon la plus solennelle qu'il avait vu une lettre écrite par moi à Greenwood et Cox, à ce sujet, affirmant que Mr. Langmore la lui avait montrée. Je répondis que jamais je n'avais écrit une telle lettre. Il renouvela alors sa première assertion avec tant de chaleur et aussi à mon avis d'une façon si désobligeante pour un frère d'armes, et surtout à sa propre table, que je me laissai aller à lui faire une réponse assez vive, dans laquelle je niai positivement le fait en disant que c'était absolument faux. Là-dessus Burke se leva d'un mouvement violent et passionné, et exigea des excuses immédiates que je refusai, trouvant que c'était plutôt à lui qu'à moi d'en faire. Il fut alors décidé qu'on aurait recours aux armes : je proposai d'envoyer un mot à mon domestique pour avoir mes pistolets, mais Burke refusa en disant : « J'en ai un, jouons à pile ou face à qui tirera le premier. » Puis il apporta le pistolet et quelques cartouches à balles et, ouvrant son pupitre, il y prit un doublon qu'il jeta en l'air et il perdit. Je dis alors : ce Je ne veux pas tirer sur vous dans la chambre, libre à vous de le faire si vous voulez. » Mais il continua à tempêter et à rager si fort qu'il excita encore plus ma colère. Il dit au docteur Chambers : « Je ferai mon rapport là-dessus demain matin; laissez-le
faire ! » Chambers tenta de nous réconcilier, ce à quoi il aurait réussi sans les grossièretés de langage de Buike ; je commandai donc à Chambers de charger le pistolet et, le surprenant en train d'ôter les balles des cartouches, je m'écriai que les choses ne se passeraient pas ainsi, et j'invitai Burke à se mettre à sa place. Chambers s'interposa, déclarant qu'il ne pouvait y avoir combat, et au même moment Burke quitta la chambre. J'assurai alors que je ferais connaître toute l'affaire à la brigade si je ne recevais pas sur-le-champ des excuses, et Je me porte garant que Burke vous fera des excuses suffisantes, répondit Chambers, si vous laissez les choses où elles en sont. » Il sortit et quelques minutes après ramena Burke par la main. Celui-ci déclara que tout ce qu'il avait dit au sujet du prêt de demi-pique était une plaisanterie et qu'il était extrêmement fâché si quelque expression m'avait blessé. Sur ce, Chambers nous fit nous serrer la main. Burke proposa le secret, et me demanda ma parole d'honneur de ne jamais parler de cetle histoire. Je refusai carrément : alors Burke, secondé par Chambers, me pria de les recevoir à dîner aujourd'hui. J'ai raconté ce matin tout cela à Smith et à Pulsford, en confidence, et j'ai invité à dîner pour se rencontrer avec Burke, ce triste personnage, Smith, Blacket, Chambers et Russell. Ils sont tous restés très tard. L'attente de la paix fait le sujet de toutes les conversations. Dieu veuille qu'elle arrive bientôt!
Olite, vendredi 27 août.
Il y a un an aujourd'hui, je m'amusais à danser avec une tendre amie que je n'oublierai jamais. Je ne puis perdre la mémoire des heureux jours passés.
On dit que l'ennemi approche : si mes vœux sont
132 JOURXAL DU LIEUTENANT WOODBERRY.
exaucés, le 18e retrouvera toute son ancienne splendeur et y ajoutera un nouveau lustre. Je suis résolu à me battre comme un lion, et je vendrai chèrement ma vie, si je ne suis pas secouru.
On croit que le maréchal fera quitter le régiment à beaucoup d'officiers; je sais qu'il y a parmi nous plusieurs capons, et le plus vite on les renverra sera le mieux.
Trois cents prisonniers français et deux officiers ont traversé Olite hier : ils faisaient partie de la garnison de Saragosse, enlevée par le brave Mina. Blacket a parlé à l'un des officiers, mais celui-ci était très sombre et il a répondu impoliment.
Olite, samedi 28 août.
Lord Edward Somerset a inspecté les chevaux qu'on doit réformer et les chevaux français qui sont dans le régiment.
J'ai passé l'après-midi à faire des visites aux femmes et à les inviter à mon bal de demain.
La municipalité s'est rendue en pompe sur la place, autour d'un trône : on a lu les articles de la uouvelle Constitution. Pendant la soirée des bandes de musiciens se sont promenées dans les rues; on dansait des fandangos et des boléros de tous côtés. La maison de l'alcade était illuminée avec une douzaine de chandelles.
Olite, dimanche 29 août.
On ne parlait ce matin que du combat de taureaux. Toutes les avenues conduisant à la place étaient barrées avec des chariots. A deux heures, j'arrivai au logement du Dr. Quinsey, situé sur la place, et j'y trouvai la plu-
part des officiers du régiment. Nous eûmes grand plaisir à regarder du haut des balcons les charmantes femmes réunies à chaque fenêtre. Une douzaine de bœufs furent amenés et placés dans une écurie, on en mit un en liberté et la farce commença. Il y avait là huit ou dix brutes habillés de clinquant et décorés d'innombrables faveurs reçues des dames. Jamais je n'ai ri d'aussi bon cœur à aucun spectacle. Quelques-uns de nos hommes crurent pouvoir prendre part à cet exercice, mais l'un d'eux fut sérieusement blessé. Un des bœufs sauta dans une charrette qui était pleine de spectateurs et en lança plusieurs en l'air. Enfin un des Espagnols, le plus brillant de tous, fut enlevé par un taureau et le pauvre diable fut emporté chez lui le ventre ouvert. Je pensais que cet accident mettrait fin au divertissement, mais la plaisanterie continua comme si rien n'était arrivé. Enfin un des taureaux fut tué avec beaucoup de peine, et nous revînmes chacun chez nous.
L'habillement des pleutres qui taquinaient le taureau se composait de vestes, de culottes et de bas de soie, de pantoufles rouges, avec un joli chapeau de soie orné de plumes et un manteau rouge.
J'ai reçu ensuite à diner plusieurs officiers, et le soir j'ai donné un bal. Les femmes ont commencé à arrivera sept heures, et j'ai ouvert le bal avec Abereta, Tekelli Smith, la senoraMurphy cadette, All's-well, et j'ai dansé un fandango avec la charmante Fer mena. Nous avons essayé de valser, mais ces dames ne pouvaient pas. Nous nous rejetâmes alors sur les contredauses anglaises, et nous ne nous arrêtâmes qu'à une heure du matin.
Olite, lundi 30 août.
J'ai diaé aujourd'hui avec Kennedy, qui avait nom-
breuse compagnie, et passé la soirée à fumer des cigares et à boire du brandy et de l'eau. Il faut que j'abandonne deux habitudes qui se sont développées en moi dernièrement, celles de boire et de jurer.
Olite, mercredi 1er septembre.
C'est à leur Reine que les Espagnols doivent toute leur présente dégradation. Pour satisfaire son indigne passion, le prince de la Paix, d'abord garde du corps, monta rapidement aux plus grands honneurs. Il finit par vendre son pays à la France. La Reine avait perdu les charmes de la jeunesse et ce misérable la traitait avec mépris et ne maintenait son pouvoir despotique que grâce à l'influence étrangère. Elle favorisa récemment un jeune homme qui n'avait pas plus de vingt ans et qui était dans les gardes, mais le pouvoir de Godoï ne pouvait être ébranlé par les ruses d'une femme. Il était universellement détesté, mais devant lui les grands s'efforçaient de sourire. Il menait un train de roi, ses palais étaient magnifiques et il était toujours gardé par un régiment qui lui appartenait.
Godoï est grand et bien fait : on dirait un Anglais.
Olite, jeudi 2 septembre.
Plusieurs officiers du régiment sont venus à mon quartier ce soir et se sont occupés à apprendre l'anglais aux senoras : on s'est bien amusé. Toutes les fois que je penserai à l'Espagne, fût-ce dans cinquante ans d'ici, je suis sûr de rire à l'instant.
Olite, vendredi 3 septembre.
Saint-Sébastien est enfin tombé : on l'a pris d'assaut il y a quelques jours.
J'ai acheté pour 3 shillings un grand panier de fruits délicieux que j'ai cueillis moi-même. On ne l'aurait pas eu en Angleterre pour autant de guinées. Il y avait des brugnons, des pêches, des raisins noirs et blancs, des poires, des abricots, des pommes et trois beaux melons.
J'ai donné à dîner aujourd'hui : le pauvre Russel s'est saoulé et nous a assez divertis.
Le bruit court aujourd'hui à Tafalla que Masséna a rejoint Soult avec six mille hommes, qu'ils ont fait une tentative pour dégager Saint-Sébastien et qu'ils ont été repoussés avec de grandes pertes au delà de la Nive. Ce serait encore une victoire.
Un moine a calculé qu'on use par an vingt mille chaussures de moins depuis que Pampelune a été nettoyée et pavée.
Olite, samedi h septembre.
Siégé ce matin à la cour martiale.
Nous avons beaucoup de malades à l'hôpital : les hommes mangent trop de fruits. Je ne puis moi-même résister à la tentation. Les raisins sont si beaux, si mûrs et si doux, en comparaison de ce qu'ils sont en Angleterre.
Turner, cavalier de ma compagnie, s'est tiré un coup de feu ce soir sous l'influence d'un accès alcoolique. La balle lui a traversé le ventre et est sortie par le dos : c'est une blessure mortelle. J'ai laissé deux hommes pour s'occuper de lui; il paraît souffrir beaucoup et invoque continuellement le Tout-Puissant. Il accuse Burke d'être la cause de son suicide.
Olite, dimanche 5 septembre.
Turner est encore vivant. Je l'ai fait transporter à
136 JOUUXAL DU LIEUTENANT WOODBERRY.
l'hôpital, où il mourra ce soir ; il est très sombre et parle peu. J'ai engagé un moine à prier près de lui et il est venu ce matin avec l'hostie et des cierges. Il lui a lu des prières en latin et donné l'extrême-onctiou. Turner craignait d'être puni, comme Burke l'en menaçait hier pendant qu'on fouettait deux hommes après la parade. ïl dit h plusieurs cavaliers qu'il ne voulait plus voir de cruautés au 18e et il s'est complètement enivré pour se tuer. Quelle horreur !
Croker nous a apporté d'Angleterre une très fâcheuse nouvelle : on raconte là-bas que le régiment s'est enfui à Vitoria et que le 66e d'infanterie nous a tiré dessus. Le capitaine Dundas, du 15e de hussards, a raconté comme un fait certaiu la même chose à Croker. Les officiers vont se réunir et je suis sûr que Dundas portera la peine de sa fausseté.
J'ai encore à noter un fait plus grave : il s'agit de la désertion d'un officier du régiment. Le lieutenant R..., qui avait quitté Vitoria, où il simulait une maladie, pour Bilbao, sous le prétexte de prendre les bains de mer, s'est embarqué pour l'Angleterre. C'est déshonorant! Quel misérable régiment que celui dans lequel je sers. Je souhaite qu'on fasse connaître la conduite de R..., dans le Hue and Cry (1).
L'ennemi a rassemblé une armée de près de soixante mille hommes près des Pyrénées.
Je n'ai pas reçu de réponse à ma demande de congé : je ne suis pas aussi désireux de rentrer au pays que je l'étais, depuis que je connais la mauvaise réputation du régiment en Angleterre. Les hommes sont bons, mais il leur manque de bons chefs.
Un officier des lanciers de don Julian, le prétendu de
(1) Gazette de poursuites judiciaires.
Zacarias, a été grièvement blessé il y a quelques jours dans un combat de taureaux. Il paradait dans le meilleur style quand l'animal, par un mouvement imprévu, Ta jeté en l'air et lui a ouvert le côté. Il e'st maintenant hors de danger et les femmes rient et crient : « Viva ! » comme s'il ne s'était rien passé.
J'ai fort négligé les nonnes depuis quelque temps. J'ai été les voir ce matin, mais mon ancienne favorite a rompu avec moi. Elle n'a voulu me voir sous aucun prétexte. Tant mieux! j'en suis content, mais cela blesse ma vanité.
Les nonnes ne se parlent jamais entre huit heures du soir et sept heures du matin . On m'a dit que c'est à cause de Dieu! J'ai répliqué que je pensais qu'il serait plus content d'elles si elles dansaient des fandangos avec le 18e de hussards au lieu de rester muettes pendant de si longues heures, au cours desquelles leurs pensées peuvent ne pas être bonnes.
Turner est mort cet après-midi et a été enterré sur la route, près du couvent, sans aucune cérémonie.
Olite, lundi 6 septembre.
L'hiver commence, m'a-t-on dit, en novembre dans cette partie de l'Espagne, et le temps devient si froid que les habitants ne quittent presque plus leurs maisons pendant des semaines; en même temps, nombre de loups rôdent autour des villages et détruisent tout le bétail qui s'écarte.
Le colonel Murray a obtenu un congé et part pour l'Angleterre. Il est encore très malade et sa jambe est compromise. Quanta C... l'ainé, personne ne sait ce qu'il est devenu. Peut-être a-t-il suivi l'exemple de R. . . et déserté.
Je suis bien surpris que les nouvelles des batailles de-
vant Pampelime fassent si peu de bruit en Angleterre : elles ont été plus décisives que la bataille de Vitoria.
Olite, mardi 7 septembre.
Un grand convoi de provisions, destinées à l'armée espagnole à Roncevaux, accompagné de nombreux volontaires, a traversé la ville aujourd'hui. Les Espagnols deviennent enfin des soldats et l'ennemi trouverait une réception bien différente s'il essayait encore de traverser les Pyrénées. L'opinion générale est que la guerre va être portée dans le midi de la France. Tous les souslieutenants du régiment paraissent désireux de quitter le service : ils sont tous désappointés, que clis-je? dégoûtés, étant entrés au service
{Le manuscrit de 1813 est interrompu brusquement .)
Traduction d'une coupure de journal anglais collée dans le manuscrit.
k Nous sommes heureux d'apprendre que ce brave jeune officier, le lieutenant Woodberry, du 18e de hussards, qui avait été grièvement blessé le 18 décembre dans un engagement avec la cavalerie française près de Mendionde (France), est suffisamment rétabli pour reprendre son service dans son régiment. »
Copie des certificats des chirurgiens pour la commission médicale de Londres.
« Ceci est pour certifier que le lieutenant George
Woodberry, du 18e de hussards, a été blessé à la main par une balle de fusil devant l'ennemi entre Urcuray et Mendionde (midi de la France), le 18 décembre 1813, dans une affaire d'avant-postes. Cette blessure a nécessité des soins assez longs et la main se trouve affaiblie. «
« Signé : W. Chambers,
« chirurgien au 18e de hussards. »
« Ceci est pour certifier que j'ai soigné le lieutenant Woodberry, du 18e de hussards, blessé à la main d'un coup de feu près deMendionde, en France, par suite de quoi l'index de la main droite s'est trouvé très affaibli. »
« Signé : Lucas Pulsford,
« aide-chirurgien au 18e de hussards. » Mars 1815.