Woodberry. — 4. Dawson. — 5. French
6. Coote. — 7. Mac Heli. — 8. Mac DufTy. — 9. Rowls. — 10. Gordon.
Cornettes. — 1. Moller. — 2. Monins.
Adjudant. — Du péri er.
Trésorier. — W. Deane.
Chirurgien. — Chambers.
Aides-chirurgiens. — Pulsford et Quinsey.
Vétérinaire. — Pilcher.
Lieutenants ayant rejoint le corps. — Prior.
Hesse. — Blacket.
Major ayant rejoint. — Cléments.
OEdelem, vendredi 21 avril.
Le régiment a quilté Ghistelles à huit heures et, après une étape de trois lieues, a fait son entrée à Bruges, ville considérable, entourée d'un double fossé ou canal de vingt pieds de largeur. Nous nous attendions à trouver des logements dans cette ville, mais on nous envoya dans des villages à six milles de distance.
Bruges est plein de femmes et de ponts : les premières, comme toutes les étrangères, ne valent pas mes compatriotes; les seconds sont en nombre considérable. Il y en a plus de trois cents. Du reste le nom de la ville signifie pont en flamand.
Nous restâmes près d'une heure avant d'avoir nos rations. Pendant ce temps-là nous changâmes nos billets de banque anglais : on nous donne 18 francs d'argent pour un billet d'une livre sterling.
OEdelem est à dix milles de Bruges, à gauche de la route de Gand. Je suis logé dans la maison d'une veuve qui a perdu son mari il y a six semaines : elle reste avec deux belles filles et deux fils. La pauvre créature me faisait pitié quand elle me racontait ses malheurs. Elle m'a donné un bon dîner et, en revanche, je lui ai offert deux bouteilles de bière anglaise et un pain, reste de ma provision de mer.
Eccloo, département de l'Escaut, samedi 22 avril.
Après une étape de quatre heures sous une pluie incessante, nous sommes entrés àEecloo. J'aurais pu me croire en Angleterre, en visite chez un de mes meilleurs amis, grâce à la réception cordiale que m'a faite mon hôte sur la production de mon billet de logement. « Monsieur, me dit-il, je suis heureux de vous voir. Ma
maison est la vôtre pour tout le temps que vous passerez daus cette ville. Je vous invite à prendre le café avec moi. Notre diner est commandé pour trois heures : cette heure vous convient-elle? n
Kennedy et les trois compagnies venues par voie de Douvres sont arrivés ici aussitôt après nous : demain le régiment au complet se rend à Gand.
Les officiers ont diné tous ensemble : le Champagne coulait à flots et la dépense n'a été que de 6 francs par tête.
Nous venons d'apprendre que trois généraux français, déserteurs de l'armée, sont arrivés à Gand, mais on ne dit pas qu'un seul homme les ait suivis.
J'ai parié contre French cinq guinées que Napoléon serait empereur des Français le 6 octobre prochain.
Les habitants du département de la Lys sont catholiques et il y a plus de croix dans les villes et les villages que je ne me souviens d'en avoir vu en Espagne et en Portugal. Le roi de Belgique (1) et sa cour sont à Bruxelles.
L'infortuné roi de France Louis XVÏII est à Gand avec une faible suite composée en grande partie de traîtres.
L'armée française concentre ses forces à Lille : elle attend notre attaque. La campagne ne s'ouvrira pas avant la fin de mai, et même en ce moment-là tout dépendra de l'arrivée des Alliés.
Le comte Uxbridge, commandant en chef de la cavalerie anglaise, arrivera à Ostende aujourd'hui.
J'ai reçu de bien mauvais rapports sur le compte des troupes belges : je crains qu'elles ne passent en masse à l'ennemi à la première occasion.
Le Morning Chronicle est un misérable journal : on
(1) Guillaume-Frédéric d'Orange. En 1814 les Alliés avaient formé le royaume des Pays-Bas enjoignant la Belgique à la Hollande.
ez
devrait en défendre la vente dans ce pays. On le trouve dans toutes les villes et dans tous les villages, sans doute grâce aux soins de Napoléon ou de ses agents en Angleterre.
Gand, dimanche 23 avril.
Aujourd'hui l'étape était très agréable surtout pendant les six derniers milles : nous jouissions d'une vue superbe sur la magnifique cité de Gand, en longeant un des plus beaux canaux de l'Europe. Nous vîmes un bateau faisant le service des passagers, plein de monde, et allant à Bruges. Ces bateaux sont aménagés avec beaucoup de goût et offrent toutes les commodités et tous les agréments possibles.
La cathédrale de Gand est superbe •: je n'ai eu que le temps de mettre pied à terre et de passer ma tête par la porte, mais j'ai été stupéfait de l'aspect magnifique de l'intérieur. A mon humble avis, Gand est supérieur à toutes les villes que j'ai vues, Londres excepté : Paris même est au-dessous de Gand sous bien des rapports.
A la porte du Midi, de nombreux ouvriers sont occupés à élever des fortifications : la place, sans pouvoir soutenir un siège, pourra arrêter une armée pendant quelques jours.
Nous avons passé devant le Palais Royal et nous avons salué l'infortuné Louis XVIII qui s'est montré à sa fenêtre entre le duc deFeltre etMarmont, deux grandes canailles. Nous nous formâmes ensuite en carré, nous reçûmes les rations, et nous nous rendîmes à Swynaerde, à deux milles sur la route d'Oudenarde, où je logeai ma compagnie : puis je revins à Gand, où j'achetai quelques cartes du département et une pipe.
Il paraît que le roi de France passe la plus grande par-
tie de son temps avec ses prêtres : il ferait meilleure figure dans le livre des Martyrs de Fox (l) que sur la liste des rois.
Oudenarde, lundi 24 avril.
Le flamand est diabolique à apprendre et à comprendre. Si nous faisons aux habitants une question, leur réponse est : yo, yo ! Tout le monde ici déteste les Prussiens et fait l'éloge des Anglais : l'argent fait des miracles !
Nous avons dépassé en route le 91e qui se dirigeait sur Oudenarde (je n'ai jamais vu un plus beau corps de troupes); puis un régiment d'infanterie hollandaise. Ce sont des hommes de belle apparence et bien équipés; leur uniforme est français à l'exception d'un W qu'ils portent à leur coiffure au lieu d'un N : mais cette dernière lettre est peut-être gravée dans leurs cœurs.
Nous avons été bien amusés par une bande de mendiants qui nous ont suivis pendant plus d'une lieue en faisant des culbutes : le plus drôle était de voir les femmes les jambes en l'air.
En avant de cette ville est un vaste marais, l'une des principales défenses de la place. Les hauteurs aussi sont fortifiées.
C'est ici que les armées alliées, sous Marlborougb, éprouvèrent un échec.
(l)Fox (John), théologien anglais né à Boston (Lincoln) en 1517, mort en 1587, embrassa les opinions luthériennes et fut persécuté sous Marie Tudor, mais jouit de la faveur d'Elisabeth, quoiqu'il fût non-coniormiste. Il a laissé, entre autres ouvrages, les Actes ou monuments de l'Eglise (1563) ou Martyrologe qui contient l'histoire des sectaires adversaires de l'Église romaine depuis le dixième siècle. Les catholiques donnent à cet ouvrage le nom de ; Légende de Fox.
Au sommet de la tour de la maison de ville est une figure d'homme armé de toutes pièces et tenant daus sa main l'étendard d'Orange. Les carillons sont très jolis et jouent toutes les cinq minutes.
La ville a été très animée tout le jour : des milliers de paysans accouraient s'enrôler pour combattre Buonaparte.
Les 54e et 91' composent la garnison d'Oudenarde ; les habitants ne sont pas polis et paraissent mécontents : c'est peut-être parce qu'ils ont à loger beaucoup de militaires.
Anseghem, département de la Lys, mardi 25 avril.
Nous nous sommes égarés aujourd'hui pendant plusieurs milles faute de connaître le pays. Nous sommes maintenant cantonnés sur les rives de l'Escaut, et nous comptons y rester au moins une quinzaine. L'ennemi n'est pas à plus de neuf lieues de nous.
Daus la dernière campagne, une armée prussienne était campée aux environs : ils ont traité les habitants comme les traitaient les Français, quand ils étaient chez eux. Aussi les gens du pays sont-ils très obligeants avec nous : ils craignent sans doute que nous n'adoptions à leur égard les façons de nos alliés.
Le régiment occupe cinq villages : le quartier général est à Avelghem, avec l'escadron de gauche : le reste à Kerkhove, Tieghem et Castre. Tout le monde ici parle français et très peu comprennent le flamand.
Nous avons deux amateurs qui suivent le régiment : ce sont le capitaine Peter Grant, au service de la Compagnie des ïndes, officier du plus grand mérite, et le capitaine C. Williames, de la milice de West-Middlesex , beau-frère du capitaine Lloyd.
Le Champagne est bon et à bon compte : cinq francs la bouteille.
Le pain est trois fois moins cher qu'en Angleterre.
Anseghem, mercredi 26 avril.
Luard, Monins et moi nous avons formé un mess : c'est mon domestique Ipper qui fera la cuisine. Nous avons eu un excellent dîner grâce à une réquisition faite au maire de ce village : il nous adonné du vin, des œufs et de la volaille. J'ai été à Kerkhove pour siéger à la cour martiale, mais.ma place était prise : j'y ai vu Kennedy et French.
J'ai passé par Castre, dont on aperçoit le clocher de plusieurs lieues à la ronde : c'est là que sont logés Lloyd, Williames, Dawson, Gordon, Rowls et Quinsey.
Le lieutenant Prior, mis aux arrêts par ordre du commandant en chef quand il rejoignit le régiment à Ostende, est arrivé à Anseghem cet après-midi. Il appartient à la compagnie de Kennedy et devrait être à Kerkhove, mais les officiers ne veulent pas s'associer avec lui : on nous l'envoie et nous ne savons qu'en faire. Nous l'avons invité à dîner aujourd'hui, mais nous n'entendons pas qu'il fasse partie de notre mess.
Castre, jeudi 27 avril.
Je me suis occupé ce matin, suivant l'ordre du colonel Murray, à dessiner un plan des routes qui vont à Kerkhove et qui mènent d'Anseghem à Oudenarde.
Je me suis réconcilié avec ce lieutenant Prior; nous ne nous parlions pas en Angleterre. J'espère que, dans l'avenir, il changera de manières et de principes.
Le major-général Vivian, qui commande la brigade de
hussards, est arrivé hier à Harleheke. Les cantonnements de la brigade sont les suivants :
7" de hussards. — Harleheke et environs.
10e de hussards. — Berchem et environs.
18e de hussards. — Avelghem et environs.
En tout environ quatorze mille hommes et chevaux.
Anseghcm, vendredi 28 avril.
11 y a eu de très belles courses de chevaux cet aprèsmidi sur la route de Berchem à Oudenarde. Les officiers du 10e de hussards out perdu cette fois, mais ils nous menacent d'une revanche pour lundi.
On a fait ce matin l'appel du régiment, il se compose de : 1 colonel, 6 capitaines, 10 lieutenants, 2 cornettes, 1 chirurgien, 2 aides-chirurgiens, 1 adjudaut, 1 trésorier, 1 vétérinaire, 7 sergents-majors, sergents, caporaux, trompettes, ] maréchal ferrant chef, maréchaux ferrants, hussards et chevaux.
Les troupes russes avancent rapidement : la première colonne entrera à Cologne vers le 1er mai et sera suivie d'autres jusqu'à la fin du mois. Il y a déjà une grande q uantilé de Cosaques.
Courtrai, samedi 29 avril.
Cou rtrai est entouré d'un large fossé traversé par quatre ponts qui aboutissent à autant de portes monumentales. Nous fûmes obligés d'écrire nos noms sur un registre avant qu'on nous permît d'entrer. Le 35e tient garnison ici avec le 2e de hussards, légion allemande. La ville est très belle : il y a plusieurs excellentes auberges : nous avons eu de très bon Champagne.
Nous avons vu une bande de déserteurs de l'armée en-
nemie, un officier et treize hommes. En nous apercevant, l'officier rougit et parut honteux de lui-même et de ses compagnons. Ce personnage en avait bien cause. Comme ils passaient dans la rue, une troupe de gamins se joignit à eux pour crier : « Vive le Roi ! »
Le 2e de hussards, légion allemande, a ses quartiers ici. Ses piquets et ses patrouilles surveillent continuellement la frontière. Le 1er de hussards, qui était embrigadé avec le 18e en Espagne et en France pendant la dernière campagne, a ses quartiers h Tournai.
Le pays qui s'étend devant Courtrai est un bon terrain pour la cavalerie : j'espère que nous nous rencontrerons un jour ici avec la cavalerie française.
Harlebeke, quartier général du 7e de hussards, est une longue rue bordée de belles maisons derrière lesquelles il y a de nombreuses baraques et des masures en boue.
Anseghem, dimanche 30 avril.
Buonaparte a démonté tous les gendarmes et envoyé leurs chevaux à l'armée. Par ce moyen et par d'autres, on dit qu'il a formé un corps de cavalerie de trente-cinq mille hommes.
Le comte Uxbridge est arrivé pour prendre le commandement général de la cavalerie : nous sommes tous enchantés.
Buonaparte a déclaré Lille, Valenciennes, Condé, Boulogne, Calais et plusieurs autres villes en état de siège. Les habitants ont l'ordre de se munir de provisions pour six mois ou de quitter la place.
J'ai été à cheval à Oudenarde pour examiner les nouvelles fortifications : je les ai trouvées presque finies. Plusieurs centaines d'hommes, payés par l'Angleterre, sont à l'ouvrage
J'ai été témoin d'un curieux spectacle :
Deux ivrognes s'étaient battus : ils ont été arrêtés par la police, attachés l'un à l'autre et promenés par la ville avec des centaines de garçons et de filles qui les poursuivaient de leurs huées. On les a ensuite fouettés sur la place, puis renvoyés chez eux.
J'ai acheté au lieutenant Gordon une jument poney pour treize napoléons. Je l'ai nommée Cheerful. La valeur des chevaux de toute espèce a beaucoup augmenté depuis l'arrivée de la cavalerie dans les Pays-Bas et leur prix aura bientôt doublé, à moins que l'armée française ne marche sur nous : les paysans seront alors trop heureux de s'en défaire au prix que nous leur en offrirons.
Berchem, lundi 1er mai.
Nous avions envoyé nos chevaux pour courir contre ceux des officiers du 10e et du 7e de hussards, on allait donner le signal du départ, quand le capitaine Gurwood arriva de Bruxelles en toute hâte, apportant à la brigade l'ordre de se rendre immédiatement sur les bords du Dender. Il nous apprit que Buonaparte est à Valenciennes. Nous nous rendîmes aussitôt à nos logements et nous fimes préparer nos bagages; mais en fin de compte, nous ne partons pas aujourd'hui. La journée est trop avancée : nous ferons demain une marche forcée.
Il nous est impossible de nous faire une idée du but que poursuit l'armée dans son mouvement sur Bruxelles : entrera-t-elle en France ou défendra-t-elle ce pays contre une invasion de l'ennemi?
Iedeghem, département de l'Escaut, mardi 2 mai. Le régiment s'est rassemblé à Kerkhove, qu'il a quitté
à neuf heures. Nous ne sommes arrivés à ledeghem qu'à huit heures. La journée était excessivement chaude et la distauce si graude qu'hommes et chevaux étaient harassés de fatigue. J'étais l'officier de garde aux hagages et j'eus hien de la peine à leur faire suivre le régiment, tant les routes sout mauvaises.
Nous avons traversé une douzaine de villages misérables : dans l'un d'eux, il y avait plus de cinquante estropiés. Nous y avons surtout remarqué trois sœurs hautes de quatre pieds, bossues et se ressemblant exactement. Le grand village de Sainte-Marie était rempli de paysans venus pour nous voir passer : mais un lugubre silence régnait dans cette foule. La population est vraiment française de cœur, et les basses classes, j'en suis convaincu, préfèrent Napoléon à leur roi actuel ou à n'importe quel membre de la famille des Bourbons.
ledeghem, mercredi 3 mai.
Nous avons été réveillés ce matin à six heures par le bruit lointain du canon. On nous dit que les Prussiens étaient en possession d'un fort village sur la frontière et que l'ennemi se retirait en incendiant les maisons : mais c'était seulement l'infanterie belge qui s'exerçait au tir du canon.
Ayant un très mauvais logement, je m'en suis fait donner un autre par le maire du village, et je suis maintenant confortablement installé au presbytère. Le curé est un gros vieux bonhomme joyeux, autrefois confesseur d'un couvent du voisinage. Il est de l'ordre des Carmes et paraît aimer les Anglais.
ledeghem est un misérable petit village composé de bicoques; il n'y a pas d'autre maison possible que le presbytère. Mais la population est prévenante et nous
obtenons d'elle tout ce que nous pouvons désirer. Les femmes sont plus jolies que celles que nous avons encore vues, mais qu'elles sont sales et pauvrement vêtues!
Cet après-midi nous avons eu un orage affreux. Nous voyions depuis plusieurs heures s'amonceler les nuages et j'attendais avec anxiété les effets d'un orage dans ce pays. Le ciel s'assombrissait de plus en plus et les éclairs qui brillaient à l'horizon me frappaient de terreur. Les coups de tonnerre se succédaient sans interruption et semblaient ébranler la terre jusque dans ses fondements. La tempèle dura une heure environ et pendant tout ce temps il y eut à peine quelques averses.
Avant le retour de Buonaparte, dans toutes les villes de France et à Paris, en particulier, la violette était le secret symbole qui désignait l'Empereur et qui servait de signe de reconnaissance. Les fidèles portaient des bagues de couleur violette avec la devise : « Elle reparaîtra auprintemps. » Quand ils disaient à quelqu'un : « Aimez-vous la violette?» et que cette personne répondait : « Oui », ils en déduisaient qu'ils n'avaient pas affaire à un initié. Si elle disait, au contraire, seulement : « Eh bien? » Ils reconnaissaient un frère en possession des secrets de la conjuration et ils ajoutaient cette phrase : « Elle reparaîtra au printemps (I). »
Grammont, jeudi 4' mai.
Le général sir Hussy Vivian a passé ce matin l'inspection du régiment en tenue de corvée et s'est déclaré satisfait des hommes et des chevaux.
Il y a aux environs un couvent de Bénédictines, sup-
(1) Toutes les phrases entre guillemets sont en français dans le texte.
primé il y a dix-sept ans, qui couvre une surface de trois quarts de mille carrés. Un canal de vingt pieds de large et une haute muraille l'entourent. Il contenait trente femmes, et son revenu annuel était de 180,000 francs. Ses armes et sa devise m'ont frappé : c'est une lionne couchée regardant le ciel avec ces mots : « Hic requics mea. » C'est un paysan qui demeure là maintenant, et la plupart des cellules des nonnes sont transformées en étables à vaches.
Le bon curé, chez qui je suis logé, était le confesseur de cet établissement religieux, qu'on désigne encore sous le nom de couvent de Beauprez : il est à un demimille de ledeghem, sur le Dender, daus la commune de Grammont.
ledeghem, vendredi 5 mai.
On dit maintenant que l'armée anglaise n'entrera pas en France, mais qu'elle formera avec l'armée belge un corps d'observation sur la frontière, tandis que les armées russes et prussiennes pénétreront et rétabliront Louis XVIII sur le trône.
Les jeunes gens du pays paraissent très mécontents d'être appelés pour apprendre le maniement des armes et l'exercice : ils croient qu'on va les traiter comme des conscrits. Les femmes pleurent dans le village, car leurs maris et leurs fils vont demain à Gand pour cinq jours.
ledeghem, samedi 6 mai.
Ce matin le lieutenant général comte Ixbridge a passé en revue le régiment en tenue complète de campagne, et s'est dit heureux d'exprimer sa satisfaction. Le général Vivian, les colonels Elly, Quinton, lord Rob, Man-
ncrs, Kcrrison et une vingtaine d'officiers de hussards le suivaient. Après la revue, je les accompagnai et j'assistai à la parade du 1er de dragons de la Garde et à celle des Gris (1). Je rencontrai Wyndham, qui m'invita à dîner : il m'a parlé de l'Angleterre.
Je cherche, mais en vain, à détourner mon cœur d'un objet dont il s'occupe depuis longtemps avec bonheur : mais ce cœur, comme un pauvre oiseau chassé de son nid, revient toujours au lieu de son affection et après de vains efforts pour s'envoler, il se fixe encore là où tous ses souvenirs et toute sa tendresse sont concentrés.
Personne ne peut voyager ici saus passeport : un paysan ne peut entrer dans une grande ville sans en avoir un délivré par le maire de sa commune. Un poste, commandé par des officiers, examine à l'entrée toutes les personnes qui passent.
Bruxelles, dimanche 7 mai.
J'ai été ce matin à Bruxelles avec Chambers. Partis à six heures, nous y arrivions à dix heures. Bien que nous eussions pris un chemin de traverse, la route était excellente. Tous les villages étaient remplis de troupes. C'était une de ces magnifiques matinées où, calmé par une sérénité toute particulière, tout ce qui a vie jouit de la végétation qui l'entoure. A notre arrivée au petit village de Brouch, à trois milles de Bruxelles, nous eûmes un spectacle enchanteur du haut d'une éminence d'où le regard s'étendait sur l'ensemble de cette superbe cité. D'un côté une grande ville avec de nombreux clochers, des tours, bâtie sur les flancs d'une colline de près de cinq milles de longueur; tout autour, une
(l) Second dragooas. Royal Scots greys
magnifique contrée parsemée de villes, de villas et de villages.
Nous allâmes d'abord à l'hôtel des Flandres, qui se trouva plein; puis nous fîmes une tentative à l'hôtel d'Angleterre et à l'hôtel de Clarence sans plus de succès, et nous eûmes beaucoup de peine à trouver de la place pour nous et nos chevaux à l'hôtel de l'Impératrice. Après nous être rafraîchis, nous allâmes à la promenade dans le Parc, où des milliers de gens de bonne société étaient réunis; il y avait parmi eux beaucoup d'étrangers de distinction. J'y rencontrai plusieurs de mes vieux amis d'Angleterre, lord Arthur Hill, qui est aide de camp du duc de Wellington, et lord Grenock, qui m'a apporté une lettre de Canterbury : il a quitté cette ville il y a trois jours.
Après dîner, nous montâmes à cheval et, passant par la porte d'Anvers, nous arrivâmes dans la promenade à la mode pour les cavaliers. Il y avait plus de mille personnes et au moins cinq cents voitures de différentes sortes. Je remarquai dans le nombre celles de la famille royale, des ducs de Wellington et de Richmoud. Le roi de Belgique et son état-major étaient à cheval et saluaient tous ceux qui passaient. Un orage survint et dispersa cette belle réunion de gens comme il faut. Nous suivîmes le Roi à travers la ville. Oh! Dieu! quelle misérable canaille l'escortait, gens sans cervelle et sans chemise, qui criaient : « Vive le Roi ! » et le pauvre Roi, sous la pluie, était obligé d'ôter son chapeau pour saluer. Sa Majesté était en petite tenue et montait un joli cheval anglais gris.
Nous allâmes ensuite à l'Opéra, où nous entendîmes Mme Catalani. Elle chantait un opéra italien et était très en voix. La salle était comble à cause de la présence du Roi. A son entrée, il fut reçu par toute l'as-
semblée debout, aux cris énergiques de : « Vive le Roi! »
De nombreux fugitifs arrivant de Dunkerque, Calais, Valenciennes, le Havre, dounent les plus tristes nouvelles de l'état actuel de la France, ils disent que Buonaparte emploie les moyens les plus violents pour extorquer l'argent de la population, et qu'on saisit sans pitié une partie des provisions des particuliers, surtout dans les départements du Nord, suspects d'attachement au Roi. Les soldats, logés chez l'habitant, y vivent à discrétion.
Bruxelles, lundi 8 mai.
Ce matin nous sommes allés au musée du département de la Dyle, sur la grande place. Nous y avons vu quelques beaux tableaux de Van Dyck, de Rubens et de beaucoup d'autres maîtres célèbres, remplissant une quinzaine de salles. Dans d'autres, il y avait quelques excellentes peintures de maîtres modernes, arrangés de la même manière qu'à l'exposition de Somerset House. Comme militaires nous ne payâmes rien pour entrer. L'habitude du pays est que le soldat entre gratuitement partout, excepté au théâtre, et encore là ne paye-t-il que demi-place.
La Place se trouve dans la ville haute. Le Palais de justice est en face de la rue principale qui vient de la basse ville : c'est un beau monument. Tout à côté se trouvent l'hôtel des Flandres et l'hôtel Bellevue et plusieurs autres bâtiments remarquables. D'autre part est le musée dont j'ai parlé.
Le Parc est près de cette place : il est admirablement tracé, toutes les promenades sont ombragées par des arbres majestueux. Des fontaines, des statues y sont
distribuées avec goût, au milieu des parterres de fleurs entretenus avec beaucoup de soin et
Des bosquets dont les riches arbres pleurent des parfums
[et des baumes.
D'autres ont des fruits qui brunissent sous leur peau dorée.
Autour du Parc, il y a quelques grandes maisons occupées par les représentants des puissances étrangères et les premiers personnages de l'État. Le duc de Wellington réside dans Tune d'elles. Dans le Parc même est uu théâtre; la salle est dans le bois.
Le Jardin des plantes, dans la basse ville, mérite l'attention de tous les visiteurs, ainsi que la cathédrale. Il y a une jolie course à cheval à faire autour des remparts, au-dessus du Parc où fréquentent les commerçants. Mais, dans toutes les promenades, dans tous les théâtres, je n'ai pas vu un joli visage. Les femmes sont ici remarquablement laides, mais ornées
De toute l'éclatante impuissance de la toilette.
Le magniSque régiment des carabiniers belges, autrefois au service de la France sous Napoléon, est caserne ici. Ces hommes d'élite ont un bel uniforme : la plupart ont six pieds. On les dit tout parliculièrement dévoués à Buonaparte et on suppose qu'ils passeront de son côté à la première occasion. La semaine dernière, leur musique est sortie à cheval, suivie de quelques hommes. C'est Nevers, un des généraux de cavalerie favoris de Napoléon, qui les commande. ïl est dans cette ville et parait jouir de la faveur du Roi. On dit que Buonaparte lui a écrit de se rendre à Paris pour prendre le commandement d'une division de son armée et que le général a aussitôt remis la lettre au Roi. Quant à moi, je
De m'y fierais pas, et je ne voudrais avoir ni lui ni son régiment dans la capitale du royaume.
Les Saxons, qui fout parliede l'armée prussienne, ont été désarmés il y a quelques jours et envoyés à l'arrière-garde. Ils refusaient de servir à côté des Prussiens et de faire serment d'obéissance à Sa Majesté le roi de Prusse. Ils vinrent en corps pour tuer le général Blùcher, qui leur échappa à grand'peine. Ils détruisirent sa maison avec tout ce qu'elle contenait, puis ils paradèrent dans les rues de Lille (1) en criant : « Vive le roi de Saxe! Vive l'empereur Napoléon ! »
Op Hasselt, département de l'Escaut, mercredi 10 mai.