‹ Journal du lieutenant WoodberryChapitre 8 sur 12 · DIVISIONS · texte numérisé non relu

DIVISIONS

lre division. — Major-général Cooke.

lre brigade anglaise.

Brigade d'artillerie (de 9), capitaine Saudum.

2e division. — Major-général : sir Henry Clinton.

3e brigade anglaise.

lre — légion royale allemande.

3e — infanterie hanovrienne.

Brigade d'artillerie (de 9), capitaine Napier.

3e division. — Lieutenant général Ch. B. Alten.

5e brigade anglaise.

2e — légion royale allemande.

4e — d'infanterie hanovrienne.

Brigade d'artillerie de la légion royale allemande, capitaine Cleove.

4* division. — Major-général : sir Henry Henuber (puis Colville).

4e brigade anglaise.

6e brigade d'infanterie hanovrienne.

Compagnie d'artillerie à cheval de la légion royale allemande, major Synkins.

Je ne connais ni la force ni le nombre des brigades

hanovriennes, ni celles de l'armée belge, mais on m'assure que toutes les forces placées sous les ordres du duc de Wellington ne dépassent pas 48,000 hommes. Nous attendons tous les jours 10,000 soldats portugais et la brigade écossaise, 42e, 71e et 79e régiments (1).

J'ai reçu ce matin à cinq heures l'ordre de me rendre à Op Hasselt, village distant de deux milles de Iedeghem, pour y préparer les logements du 7e de hussards, qui cède ses quartiers près de Ninove aux Life-guards et aux Bleus. Le quartier général de la brigade est transporté à Grammoot.

Op Hasselt, petit village sur la grande route de Grammont à Gand, se compose de six ou huit maisons convenables et de masures en boue : rien en Irlande ne peut donner une idée de cette misère.

Nous apprenons aujourd'hui que l'on travaille aux fortifications de Montmartre. Les ouvriers se sont mis à l'œuvre jeudi dernier. On va construire une ligne de retranchements et on élèvera un grand nombre de batteries à Montmartre et aux Buttes-Chaumont. On y montera deux cent cinquante pièces de canon.

L'armée frauçaise du Rhin occupe les lignes de Wissembourg : je ne connais pas au juste sa force.

Op Hasselt, jeudi 11 mai.

Je suis allé ce matin à Grammont avec le lieutenant Monins, et je suis mouté à cheval jusqu'au sommet de

(1) Il y eut une 5e division commandée par Picton, puis par Kempt, composée de :

Brigade anglaise Kempt.

— écossaise Pack.

— hanovrienne Best.

— — Vincke.

la montagne qui domine la ville bâtie sur les flancs d'une colline à penle raide. On y trouve une petite chapelle et une borne indicatrice : on voit de là, à l'œil nu, Bruxelles, Enghien, Nivelles, Genappe, Soiguies, Ath, des villages innombrables et une partie de la France.

Une division de l'armée belge a traversé Op Hasselt. Il semble que ce sont de bonnes troupes : elles ont fait douze lieues hier, cinq ce matin, et doivent encore en faire cinq avant la halte de nuit. C'est bien marcher, mais je crains un peu qu'elles ne soient pas bonnes à autre chose. La raison de leur déplacement, c'est que Buonaparte concentre son armée à Lille et qu'on ne peut se fier à ces gaillards-là pour lavant-garde. La cavalerie française se rassemble à Valenciennes.

J'ai vu ce malin à Grammont le prince Frédéric d'Orange : c'est un beau garçon. Il commande une division de l'armée sous lord Hill, qui était avec lui.

Op Hasselt, vendredi 12 mai.

Ordre à tous les officiers séjournant à Bruxelles de regagner immédiatement leurs régiments; aucun officier n'aura plus le droit d'aller à Bruxelles sans autorisation du général commandant.

On installe des hôpitaux à Ostende et à Bruxelles; nous y envoyons tous nos malades. Nous n'en avons que peu en ce moment et ce sont des hommes de mauvaises mœurs.

Le général Vivian s'attend à voir l'ennemi entrer dans ce pays par cette route : c'est pourquoi on a fait reculer l'armée belge.

Op Hasselt, samedi 13 mai.

Les terres des environs sont couvertes de blé et de

colza. Toutes les récoltes promettent une année d'abondance aux cultivateurs.

J'ai été à cheval à Grammont pour acheter du sucre que j'ai payé 2 francs la livre. C'est une ville assez belle, qui possède trois églises, dont une est remarquable, une majestueuse maison de ville avec quatre petits clochetons, une horloge et un carillon, deux fontaines sur Tune desquelles est un Amour nu qui verse de l'eau de source venant du haut de la montagne. Certaines de ses rues sont très raides et difficiles à monter à cheval. Pour moi, j'ai fait jeudi dernier à cheval l'ascension de la montagne jusqu'au sommet, ce qui a étonné toute la ville. Le Dender, qui traverse la basse ville, passe sous six ou huit ponts.

Le vin est à bon marché ; voici les prix : bordeaux, 3 francs; bock, 3 fr. 50; Champagne, 5 francs. Toute espèce de viande, 5 stivers (!) la livre ; la volaille, 2 francs le couple ; les œufs, vingt pour 1 franc.

La plus grande partie de la monnaie de cuivre en circulation dans ce pays se compose d'anciens halfpence anglais; il y a des pièces de 4 pence et de 5 pence, frappées sous la Révolution et faites du métal des cloches. Toutes les monnaies d'or et d'argent sont à l'effigie de Napoléon.

Grammont, dimanche 14 mai.

La 4e brigade d'infanterie anglaise (14*, 23e et 51e régiments) est campée à Grammont. J'y ai dîné avec la plupart des officiers, mes camarades. Nous sommes entrés dans la grande église qui est sur la place, pen-

(l)Le stiver vaut environ 10 centimes. C'est une monnaie hollandaise.

dant le service, mais les militaires ont des privilèges et cela ne nous a pas empêchés de nous y promener en examinant tout. Dans chaque confessionnal se tenait un prêtre occupé à confesser les femmes. Nous avons vu plusieurs magnifiques peintures.

L'eau-de-vie de Hollande est bonne et pas chère : on en a un quart (1) pour 10 stivers, environ 10 pence anglais.

Napoléon entend l'art de gouverner les Français, mais non celui de gouverner le monde. Puisse-l-il régner sur ce peuple, il mérite ce fléau! Je désirerais de tout mon cœur que nous pussions lui accorder cette faveur, mais c'est impossible; car bien que Buonaparte connaisse la manière de mener les Français à leur satisfaction, ce que les Bourbous ignorent, le repos de l'Europe exige que nous l'anéantissions.

II arrivera que des nations s'écarteront très loin

De la vertu, qui seule éloigne le mal.

Mais la justice et la malédiction fatale qui leur est attachée

Les priveront de leur liberté vis-à-vis de l'étranger

Quand elles auront perdu leur liberté intérieure.

(Miltom, Paradis perdu.)

Op Hasselt, lundi 15 mai.

La brigade de hussards a manœuvré et exécuté plusieurs mouvements sous les ordres de Vivian.

Le dépôt du régiment a quitté Canterbury pour Romford le mercredi 26 avril. Le 10e a le sien à Brighton, le 7e à Hounslow.

Le temps est aussi chaud qu'en Espagne ou en Portugal, et il est presque impossible de monter à cheval ou de se promener au milieu du jour.

(1) 1 litre, 136.

Op Hasselt, mardi 1C mai.

La chaleur était si forte aujourd'hui qu'elle m'a empêché d'aller aux courses de Ninove. Luard m'a dit qu'elles out été très réussies. B..., du 10e, a gagné plusieurs fois : il courait lui-même. Ce jeunegaillard a enlevé la semaine dernière une femme qui vivait avec le capitaine S..., du 16e de dragons légers. L'histoire, telle qu'on la raconte, ne fait pas honneur à Mr. B... Cette femme, une veuve, était entretenue depuis plusieurs années par le capitaine S... et B... l'ayant vue récemment, lui offrit 200 livres sterling par an si elle voulait venir vivre avec lui et quitter son amant, ce qu'elle accepta. Le capitaines... a envoyé remercier Mr. B... de l'avoir débarrassé de cette femme, en ajoutant qu'il aurait pu, du reste, le faire d'une manière plus digne d'un homme bien élevé. H y en a qui disent que Mr. S... aurait du tirer sur Mr. B... Pour moi, je trouve qu'il a agi très correctement.

Op Hasselt, mercredi 17 mai.

Buonaparte semble vouloir concentrer ses efforts sur la Belgique. Il a dans les camps et les cantonnements de la frontière une armée bien équipée d'au moins quatre-vingt mille hommes qu'il peut rassembler en peu de jours, sans compter les garnisons. S'il réussit à forcer les lignes anglo-prussiennes, qu'on dit mal couvertes par des places mal fortifiées, la Belgique lui est ouverte. Il compte sur l'appui moral des habitants et sur les emprunts forcés et les réquisitions pour lui fournir ce dont il aura besoin, tandis qu'en cas de défaite, des forteresses assurent sa retraite. 11 a, avec lui, l'au-

dacieux et habile tacticien Carnot, autour de lui, sa Garde et tous les hommes violents que possède la France, qui combattront avec l'énergie du désespoir et qui connaissent aussi bien que leur chef le vieil adage : « La première bataille en vaut dix. » Il est possible que la haine violente portée par les Français aux Prussiens dirige la première attaque sur leurs positions, mais il est bien plus probable que l'ennemi fera irruption dans la direction de Gand, entre Lille et Dunkerque, et qu'il cherchera à rejeter notre armée sur la Meuse pour couper nos communications avec l'Angleterre, et si c'est possible, avec Anvers, où l'on concentre tous nos approvisionnements. Buonaparte espère, sans doute, que celte opération sera favorisée par la douteuse fidélité de l'armée belge. S'il prend la Belgique, il s'assure ainsi la France, et peut étendre ses plans jusqu'à la rive gauche du Rhin. On suppose qu'il est actuellement à la frontière et qu'il va bientôt attaquer. Quant à l'avenir, nul homme ne peut le prévoir avec certitude.

Les forces prussiennes sont sur les bords de la Meuse.

Op Hasselt, jeudi 18 mai.

La brigade a été passée en revue par Vivian, qui l'a ensuite dirigée sur Grammont, où lord Hill l'a inspectée : tous ceux qui ont vu la brigade de hussards disent que c'est la plus belle brigade de l'Europe.

Les armées autrichiennes ont remporté un succès sur Murât, en Italie : il paraît qu'il a été défait dans plusieurs batailles et, en dernier lieu, à Forli. Il a été complètement battu et, aux dernières nouvelles d'Italie, sa retraite s'est presque transformé en déroute : les débris de son armée se sont enfuis vers Ancône.

Op Hasselt, vendredi 19 mai.

J'ai été à cheval à Sotteghem, pour voir passer en revue huit mille hommes de troupes hollandaises et belges, par lord Hill. L'impression a été bonne et les manœuvres ont été exécutées avec la plus grande précision.

Le temps est très variable : un jour, il fait si chaud qu'on a peine à supporter le soleil ; le lendemain, il pleut, i! tonne; le jour suivant, il peut faire si froid qu'on est obligé de porter pardessus et manteaux : c'est le cas aujourd'hui. Plusieurs hommes ont attrapé les fièvres.

Le duc de Wellington est nommé maréchal de l'armée des Pays-Bas.

Op Hasselt, samedi 20 mai.

J'ai été à cheval à Sainte-Marie pour voir Deane; j'y ai rencontré le chef d'état-major Hanis et plusieurs autres qui dînaient avec lui. J'ai pris place au milieu d'eux et je ne les ai quittés qu'à dix heures. Pendant le repas, un paysan apporta une lettre à l'adjudant qui l'ouvrit et qui, à sa grande surprise et à la nôtre, vit qu'elle venait du capitaine Kennedy et qu'ilétait retenu comme espion par le maire du Leuwerghem. Il le priait d'écrire ou de venir le faire relâcher. Kennedy aime beaucoup à reconnaître le pays et à faire des questions aux habitants sur les dispositions de la population envers le gouvernement. Il paraît qu'il est entré dans les cantonnements des troupes belges et qu'il s'est mis à interroger les hommes sur leurs forces et leur attachement à la cause de leur patrie : on l'a alors arrêté et enfermé comme espion.

Le comte Uxbridge passera en revue toute la cavalerie anglaise mercredi prochain. Sa Seigneurie croit qu'il n'y aura pas de bataille, mais je me permets d'en douter.

Op Hasselt, dimanche 21 mai.

En entraînant ce matin mon cheval alezan Varment, j'ai rencontré sur le champ de courses B... (1) et sa femme : elle le regardait exercer ses chevaux; elle portait un pantalon à la Cosaque.

Mon cheval est engagé contre Diddler, au lieutenant Rowls, pour une course d'un demi-mille, mardi prochain : enjeu, 20 napoléons.

Une vedette anglaise a été tuée aux avant-postes : commencement des hostilités.

Op Hasselt, lundi 22 mai.

J'ai été h Sainte-Marie pour siéger à la cour martiale.

On n'attend pas l'armée prussienne sur le Rhin avant le 15 du mois prochain et sa force n'est pas la moitié de celle qu'indiquaient les journaux anglais. Le duc de Wellington a donné l'ordre d'établir à Anvers un hôpital pour quinze cents hommes.

Je ne vois aucune probabilité à l'ouverture de la campagne avant quelque temps : selon toute apparence l'ennemi n'attend que notre déclaration de guerre pour se jeter sur nous.

Op Hasselt, mardi 23 mai.

Tous les officiers de cavalerie de l'armée se sont réunis

(1) Voir 16 mai.

ce matin dans un petit champ à deux milles de Grammont pour voir les courses organisées par la brigade des hussards. La plupart des officiers de la brigade avaient engagé leurs chevaux. La première course fut aussi parfaite qu'une course d'Angleterre. Dix autres lui succédèrent : nous nous retirâmes alors dans un petit bosquet à l'ombre duquel les officiers du 10e de hussards avaient fait disposer des rafraîchissements aux frais de la brigade, avec grande abondance de Champagne et de hock. J'ai monté mon cheval de bagage alezan, mais j'ai été facilement battu par Diddler, à Mr. Rowls.

La cavalerie sera passée en revue lundi prochain par le duc de Wellington et le prince Blûcher.

Les Français ont coupé tous les ponts sur la ligne de frontière de Douai à Gravelines.

Op Hasselt, mercredi 24 mai.

Ce matin j'ai été à Elderghem pour voir passer en revue les deux brigades de grosse cavalerie par le prince d'Orange. Il arriva vers midi et fut reçu par le comte Uxbridge, le général Vivian, lord Edward Somerset, Ponsonby, Hill, Vandeleur et quantité de généraux dont j'ignore le nom, qui s'étaient portés à sa rencontre par une route à droite. Tout le cortège gagna le centre au galop et reçut le salut : puis il parcourut toutes les lignes. Les différents régiments défilèrent ensuite devant Son Altesse Royale par demi-escadrons et regagnèrent leurs quartiers.

Le duc de Berry arriva après la revue avec le maréchal Marmont. Le duc est un petit individu qui a l'air d'un bossu. J'ai vu maintenant les trois principaux représentants de la branche mâle des Bourbons, le Roi, le duc d'Angoulême et le duc de Berry, et, pardieu ! si j'étais

Français, je ne voudrais pas servir sous une race de si méprisable apparence I

Le maréchal Marmont est un beau vieillard qui prise constamment : il portait l'uniforme de maréchal de France.

Le prince Blùcher était invité à passer la revue avec le prince d'Orange, mais, apprenant que les hussards n'y figuraient pas, il répondit qu'il était lui-même un vieux hussard, qu'il l'avait été pendant dix-sept ans, et qu'il ne ferait pas un pas pour voir d'autres troupes anglaises que les hussards, qu'il tenait pour les plus beaux soldats de l'Europe. Ma foi! Mr. Blùcher a raison et j'admire fort sou bon goût.

Les femmes de ce pays sont les créatures les plus éhontées; j'en suis absolument dégoûté. J'ai vu de telles scènes en public, en pleine rue, que j'en suis resté stupéfait. Comme les femmes de mon pays rougiraient en les voyant faire !

Op Hasselt, jeudi 25 mai.

On dit que la brigade va être sous peu transportée à l'avant-garde , à cause de la désertion de plusieurs hommes du Ier de hussards, légion allemande, qui fait maintenant le service d'avant-postes aux environs de Tournai.

Dunkin est malade à Bruxelles; Moller est malade au quartier. Ellis, également indisposé, sera incapable pendant quelques jours de faire son service. J'ai eu moimême des douleurs dans les membres et dans le dos, mais le tabac et le grog y ont mis bon ordre sans l'assistance du docteur.

Op Hasselt, vendredi 26 mai.

La brigade est sortie ce matin en tenue de parade sur les bords du Dender, près de Schendelbeke; elle y a rencontré la 2e brigade de cavalerie sous les ordres du général de brigade Vandeleur. Bientôt après le comte Uxbridge arriva et fit exécuter différentes manœuvres aux deux brigades.

On dit que la partie de l'armée française qui est près de Valenciennes a reçu Tordre de marcher sur la Meuse en prenant la direction de Givet. L'armée prussienne de la Meuse a été renforcée pour s'y opposer.

Buonaparteest, dit-on, très occupé à Paris de travaux de cabinet et on ne parle pas de son arrivée à la frontière.

Op Hasselt, samedi 27 mai.

Il y a plus de mendiants ici qu'en Angleterre, en Portugal, en Espagne et dans le midi de la France. Je les ai comptés aujourd'hui : je suis logé hors du village dans une ferme isolée et il en est venu vingt-neuf depuis ce matin. Aucun n'est parti sans recevoir une grande tartine de pain beurré de ma bonne hôtesse et de sa fille. Quelques-uns, qui faisaient trop de bruit avec leurs prières, ont reçu de moi quelques potées d'eau.

Lord Wellington et le prince Blùcher coucheront à Grammont demain soir. Un officier est venu pour préparer leurs logements et ceux de leurs états-majors : la réquisition porte sur cent maisons.

Op Hasselt, dimanche 28 mai.

Les désertions du 1er régiment de hussards, légion

allemande, ont été sérieuses. Depuis le retour de Buonaparte en France, ce régiment a perdu quarante hommes : vingt-trois d'entre eux ont quitté le régiment la semaine dernière et ont passé à l'ennemi à Lille.

Le 15e de hussards est arrivé et a ses quartiers près d'ici. On formera demain deux brigades de hussards : le 7e et le 15e de hussards anglais, le 2e de hussards allemands formeront la première brigade; le 10e et le 18e de hussards anglais, avec le 1er de hussards allemands, la seconde. La première sera commandée par le major-général Grant; la seconde par notre cher général Vivian.

L'ennemi a réuni des forces considérables pour défendre le passage des Ardennes. Les retranchements de Givet sont achevés. A Valenciennes, tout est préparé pour nous recevoir, si nous attaquons ces formidables fortifications. Plusieurs milliers d'ouvriers sont, dit-on, occupés à les terminer. Un grand camp retranché est formé à Famars.

Op Hassell, lundi 29 mai.

Ce matin à huit heures toute la cavalerie s'est rassemblée dans une prairie sur les bords du Dender, près de Schendelbeke. A onze heures, elle se forma sur trois lignes, la première comprenant quatre régiments de hussards formés en vingt-quatre demi-escadrons, avec deux batteries d'artillerie volante sur les flancs; la deuxième les deux régiments de Life-guards et les Bleus, les 2e, 1er, 6e de dragons de la Garde avec trois brigades d'artillerie en flanc et au centre; les 3e, IIe, 12% 13e, 16e, 23e de dragons légers avec deux brigades d'artillerie.

A midi le duc de Wellington arriva avec le prince

Blùcher et fut reçu par lord Uxbridge. On tira un salut de vingt-un coups de canon et les trois lignes saluèrent. Sa Grâce mit près de trois heures à parcourir les lignes, chacune d'elles ayant près de trois quarts de mille de longueur. Il y eut ensuite un défilé par demi-escadrons. La journée était très belle et les curieux étaient innombrables.

Pendant le parcours des lignes, le duc avait lord Uxbridge à sa droite et le prince Blùcher à sa gauche. J'étais très désireux de voir ce brave vétéran : il a salué tous les officiers de hussards. Derrière eux venaient le prince d'Orange, le duc de Brunswick, le duc de Berry, le duc de Feltre, le duc de Richmond, tous nos officiers généraux et un grand nombre de généraux russes, prussiens et saxons. Je n'ai jamais vu un pareil déploiement. Quelques-uns étaient tellement couverts d'étoiles, d'ordres, de dentelles d'or et de plumets magnifiques, que je souhaiterais presque d'être en guerre avec eux dans l'espoir de mettre à rançon même l'un des moins importants.

J'ai appris aujourd'hui que, pour des raisons inconnues, Napoléon a soudainement remis une revue qu'il devait passer le dimanche 21 de ce mois, et qu'une partie des troupes était déjà rassemblée aux Tuileries quand le contre-ordre fut donné.

De plus, la guerre est actuellement déclarée et il y a déjà eu un combat naval.

Les premières troupes anglaises arrivant d'Amérique viennent de débarquera Ostende le 23. Elles se composent de deux régiments d'infanterie.

Le jour de l'assemblée du Champs de Mai à Paris, il y aura une grande fête. Dès le matin la garde impériale et la garde nationale seront sous les armes. Des divertissements et des distributions de vivres auront lieu dans

les Champs-Elysées et le soir il y aura illumination générale, concert aux Tuileries, feu d'artifice sur la place de la Concorde et représentations gratuites à tous les théâtres.

Op Hasselt, mardi 30 mai.

Les courses d'aujourd'hui ont été très belles, malgré le temps défavorable. Nous attendions le duc de Wellington et le prince Blùcher, mais la pluie les a empêchés de venir.

Le général Vivian, lord Robert Manners et le colonel Hill étaient les commissaires. On commença par une course par enjeux pour chevaux pur sang : sur neuf chevaux partis au signal, huit arrivèrent ensemble, le vainqueur ne l'emportant que d'une demi-encolure. La reprise fut aussi bonne et gagnée par le même cheval.

Puis vint une course par enjeux de cinq guinées pour chevaux de demi-sang : elle nous amusa beaucoup car les propriétaires montaient eux-mêmes et quelques-uns étaient de bien mauvais cavaliers. Luard montait son Dick, mais il a perdu.

Il y eut quelques matchs, mais la moitié à peine des courses put avoir lieu, à cause du temps. La pluie nous chassa.

Le terrain était fermé de tous les côtés : on avait bâti une tribune et vingt hussards montés gardaient la piste.

Parmi les cavaliers j'ai remarqué le prince d'Orange et son frère, les lords Uxbridge, Somerset, Hill, Bradford, Arthur Hill, Manners et Portalington; les généraux Vivian, Vandeleur, Ponsonby et plusieurs généraux d'infanterie. A un moment il y avait près de deux mille cavaliers, presque tous officiers.

J'ai dîné avec Lloyd, Quinsey et Gordon; ils m'ont si

296 JOURNAL DU LIEUTENANT WOODBE RRY.

bien grisé que je suis tombé plusieurs fois de cheval en revenant chez moi. C'est la première et la dernière fois que je me mets dans un pareil état pendant mon séjour dans ce pays.

Le Champ de Mai qui devait être tenu à Paris dimanche dernier a été remis, sinon définitivement abandonné.

Op Hasselt, mercredi 31 mai.

Le 1er de hussards, légion allemande, est définitivement embrigadé avec nous (2e brigade). Il est fort d'environ cinq cents hommes et les chevaux sont en très bon état. Depuis le moment où nous les avons quittés à Abbeville, le I" juillet dernier, ils ont été casernes à Charleroi jusqu'à la rentrée de Buonaparle en France. On les a fait partir alors pour Tournai, où ils sont actuellement. Je ne sais si c'est nous qui irons les trouver à Tournai ou si on nous les enverra ici.

Op Hasselt, jeudi 1er juin.

Le quartier général de l'ennemi est à Avesne. Il garde les passages entre la Champagne, les Flandres françaises et la Picardie; on fortifie Laon, le château de Guise et plusieurs autres places; ordre aux paysans d'emporter leurs provisions dès le début de l'invasion et de s'armer de leurs instruments de travail : mais les pauvres gens seront trop heureux de nous voir avancer et ils nous salueront, à notre arrivée, comme des libérateurs.

Malheur à la nation gouvernée par un chef militaire! Il sera toujours en guerre ou cherchera des prétextes pour les hostilités.

Op Hasselt, vendredi 2 juin.

La brigade est sortie ce matin dans la prairie près de Schendelbeke en tenue de campague, et le général Vivian a enseigné aux vedettes la manière d'opérer sur le terrain. Je suis nommé au commandement des éclaireurs d'avant-garde et le lieutenant Waldie à celui de la réserve. Ce sont des postes d'honneur et j'ai la confiance que je ferai mon devoir, quand il le faudra, de manière à mériter les éloges de mes chefs.

J'ai été le soir à Grammont et j'ai appris que plusieurs régiments français ont quitté Valenciennes en voiture pour être transportés en Vendée, où de grandes désordres ont éclaté. Marseille est mis en état de siège.

Op Hasselt, samedi 3 juin.

Le comte Uxbridge offre une coupe d'or d'une valeur de 50 guinées : elle sera disputée mardi prochain par les chevaux de guerre des officiers montés par leurs propriétaires. La distance est de quatre fois soixante-dix yards (1). Deux jalons seront plantés à soixante-dix yards l'un de l'autre et les chevaux feront deux fois le tour de chacun. Chaque officier montera sabre au clair et s'il touche les rênes de la main droite pendant la course, il sera disqualifié.

Le plus gros de l'armée française paraît être cantonné aux abords de la Sambre et de la Meuse. La fleur de cette armée campe en face de nous. Napoléon se figure qu'il pourra tailler les Anglais en pièces : quelle farce!

Op Hasselt, dimanche 4 juin.

Anniversaire de la naissance du Roi.

On assure que l'artillerie des armées alliées se monte a sept cents pièces de canon, toutes en parfait état

Napoléon a donné Tordre de faire rentrer dans l'intérieur de la France tout ce qui n'est pas nécessaire à la défense des places et cette mesure a été exécutée avec une précipitation extraordinaire.

D'après des nouvelles authentiques, Murât est dans une bien mauvaise situation : il est serré de près par les armées autrichiennes; ses communications par les grandes routes avec IVapIes sont complètement coupées II se retire sur Iesi dans l'espoir de se frayer un chemin à travers les montagnes.

Je viens d'apprendre qu'une frégate française a été capturée dans la baie de Naples par une des nôtres après un combat opiniâtre.

Op Hasselt, lundi 5 juin.

Le régiment s'est rendu ce matin à Schendelbeke en tenue de campagne sous le commandement de Vivian Le 7- était sur le terrain sous les ordres du général Grant Pendant deux heures, il n'a pas cessé de pleuvoir

Presque tous les officiers de la brigade entraînent leurs chevaux pour disputer la coupe de lord Uxbridge

On dit encore que Napoléon a quitté récemment Fans, mais je pense qu'il n'y a rien de sûr.

D'après l'ordre général d'aujourd'hui l'armée sera payée régulièrement chaque mois : cela fera plaisir à tout le monde, car le change des valeurs anglaises est

très élevé : pour un billet de 100 francs sur l'Angleterre, on prend 20 francs d'escompte, et les billets de la banque d'Angleterre d'une livre sterling valent 15 shillings ou 17 francs.

Grammont, mardi 6 juin.

A voir aujourd'hui les routes qui mènent au champ de courses, on s'imaginerait que toute la population du département est là. Toutes les voitures ont été mises en réquisition et une partie du « beau, monde (1) » de Bruxelles nous*a honorés de sa présence. Lord Edward Somerset et le commandant Howard étaient commissaires.

On commença vers midi par une course par enjeux pour chevaux de demi-sang, puis par une autre pour pur sang, toutes deux très intéressantes. Onze chevaux ont couru dans la première et treize dans la seconde. Il y a eu plusieurs matchs entre poneys et mules qui nous ont bien divertis.

Au milieu de la fête, une pluie violente se mit à tomber et le temps ne s'éclaircit que tard dans la soirée. Nous nous réfugiâmes dans une vieille maison, où on avait fait préparer des rafraîchissements. Nous prîmes place, au nombre de soixante-dix, autour d'un excellent dîner froid, largement arrosé de Champagne. Tout avait été fait sous la direction du maire de Ninove, qui deux fois déjà avait été l'organisateur de nos fêtes.

En deux heures, la société eut le temps de manger et de se griser d'ensemble : je crois me rappeler qu'un mauvais garçon du 10e de hussards, debout sur une des tables, se mit à briser avec un gros bâton toute la vais-

(1) En français dans le testa.

selle, toutes les bouteilles et tous les verres ; que le reste de la compagnie prit part à ce facétieux divertissement, et que, s'élançant sur les chevaux, elle se rendit au champ de courses, la moitié tombant en route et beaucoup de chevaux galopant vers l'écurie sans leurs cavaliers. Les plus enragés se lancèrent dans une course au clocher, à travers champs, dans la nuit, et donnèrent aux paysans une idée de l'indépendance des hussards anglais en criant dans les rues des villages : « Vive Napoléon! » En dernier lieu — et je ne dois pas oublier de mentionner ce fait, car la chose est arrivée ou je l'ai rêvée, — ils renversèrent deux voitures et effrayèrent, de façon à leur donner des attaques de nerfs, les femmes qui s'y trouvaient, en chargeant leurs maris ou leurs protecteurs à la vraie mode cosaque.

J'ai bien blessé mon cheval Dick en courant le steeplechase; bien que j'aie quitté trois fois la selle, je n'ai pas eu le moindre mal.

Op Hasselt, mercredi 7 juin.

Voici une copie de la note des dépenses pour la petite fête d'hier :

Note des vins : 979 francs; note des mets : 730; port des vins : 40 francs; cuisiniers, garçons, etc., 50 francs; total : 1,800 francs environ, soit 50 francs par officier de la brigade.

Il y a eu nombre de plaintes portées au général; je suppose que nous aurons aussi à payer tous les dommages causés dans les environs. Le maire de Ninove déclare qu'il ne veut plus rien avoir à faire avec une pareille bande de Cosaques anglais.

On croit que l'assemblée du Champ de Mai a eu lieu à Paris vendredi dernier.

Op Hasselt, jeudi 8 juin.

J'ai été à Grammont ce soir et j'ai eu des nouvelles. Murât est complètement défait et a abandonné son royaume. On dit qu'il a débarqué à Toulon et qu'il est à Paris : s'il en est ainsi, Buonaparte a dans son armée le premier général de cavalerie du monde.

Le capitaine Ellis a eu ce soir une attaque d'apoplexie : il est maintenant dans son lit, sans connaissance, et tout son côté gauche est tiré d'une façon hideuse. Les chirurgiens attribuent cela à un froid pris le jour des courses. S'il se remet, il doit, disent-ils, être immédiatement renvoyé en Angleterre.

Le lieutenant Hesse, venant d'Angleterre, est arrivé cet après-midi au quartier général en bonne santé et en bonnes dispositions. Il est là, juste à temps, pour prendre le commandement de la compagnie du capitaine Ellis. Au moment où il a quitté l'Angleterre, le capitaine B... était au dépôt du régiment, faisant son service, et je soupçonne fortement ce gaillard-là de vouloir tenter de rester au régiment. Les officiers se sont réunis l'autre jour et ont envoyé une lettre au commandant Hughes, le priant de signifier au capitaine B.,. que, s'il ne permute pas immédiatement, toute sa conduite sera révélée au duc d'York.

Op Hasselt, vendredi 9 juin.

Ellis est toujours très malade. Les chirurgiens de la brigade, après une consultation, ont déclaré que s'il se remet, il ne pourra plus reprendre de service dans l'armée.

Nous avons reçu, ces derniers jours, beaucoup de

déserteurs de Cambrai et de Valenciennes. J'ai aujourd'hui, deux officiers de cavalerie qui arrivaient de Cambrai. Ils étaient partis trois, mais à quelques lieues de la frontière, ils ont été découverts par une patrouille de lanciers français : l'un d'eux fut pris et tué sur place par les hommes, les deux autres ne durent leur salut qu'à la vitesse de leurs chevaux.

J'ai dîné avec Moller, qui se remet et qui sera bientôt capable de reprendre son service au régiment.

Op Hasselt, samedi 10 juin.

Aujourd'hui, manœuvres de brigade sous les ordres du comte Uxbridge.

Notre brigade est connue sous le nom d' « Enfants de la gloire » ou de ce Chéris de Wellington » .

Certains officiers du régiment croient que nous ne nous battrons pas, que le peuple français mettra luimême fin à la guerre en détrônant Napoléon. Mais je prévois que tous les braves gens qui se sont levés pour résister au tyran seront écrasés sans espoir avant qu'aucun secours puisse leur être porté. Les récits français disent que les insurgés ont été défaits partout.

Op Hasselt, dimanche 11 juin.

Les troupes belges désertent en grand nombre à l'ennemi. Elles sont mécontentes de la réunion de leur pays à la Hollande; je crains bien que tout ce qui reste ne suive cet exemple à la première occasion.

J'ai reçu du ministère de la guerre, la lettre suivante, datée du 2 juin 1815 :

vu,

Au lieutenant George Woodberry, 18e de hussards, en Flandre.

« Monsieur,

« Je suis chargé, par le secrétaire d'État au département de la guerre, de vous faire savoir qu'un mandat a été envoyé à la trésorerie de l'armée pour vous faire délivrer la somme de 164 liv. sterl. 5 s. 0 d. (1), c'est-à-dire une année de solde de lieutenant de cavalerie, que Son Altesse Royale le prince régent a le plaisir de vous accorder, au nom et pour le compte de Sa Majesté, à cause de la gravité de la blessure que vous avez reçue à Mendionde et des dépenses nécessitées par les soins qu'a exigés votre guérison.

« Je suis, Monsieur, votre très obéissant et honoré serviteur.

« W. Merry. »

Nous savons maintenant, pourquoi la population se réjouissait tant la semaine dernière : c'est que Napoléon a tenu le Champ de Mai, et la nouvelle Constitution a été reconnue.

Les journaux de Paris disent que Napoléon va partir pour l'armée et qu'il établira son quartier général à Laon. C'est là que se rassemble l'armée de réserve.

Op Hasselt, lundi 12 juin.

Buonaparte est certainement à la frontière, inspectant (1) 4,106 fr. %).

les lignes : il se dirige sur le Rhin. Maintenant qu'il est à l'armée, il est hors de doute que les événements vont se précipiter. Nous nous attendons à marcher jeudi ou vendredi prochain.

Près de la moitié des objets portés habituellement par les hussards a été renvoyée aux magasins. On croit même qu'on va leur enlever leurs pistolets pour alléger le plus possible la charge des chevaux. Lord Uxbridge s'attend à une action énergique.

Op Hasselt, mardi 13 juin

Le régiment est sorti en tenue de combat avec Murray. Ellis, toujours paralysé, va être envoyé demain à Ostende et de là en Angleterre.

Le maréchal Soult a adressé une belle proclamation à l'armée française; elle se termine ainsi :

« Aux armes! Le signal va être donné. Que tout homme soit à son posle. L'ennemi est nombreux, mais nos phalanges victorieuses n'en auront que plus de gloire. Soldats! Napoléon guide nos pas; nous combattons pour l'indépendance de notre belle patrie : nous sommes invincibles! »

Op Hasselt, mercredi 14 juin.

Nos courses d'aujourd'hui nous ont bien amusés, bien que le terrain argileux fut défavorable. La prairie de Schendelbeke servait de champ de courses. La coupe du comte Uxbridge a été gagnée par le capitaine Fraser, du 7e de hussards.

Le discours, prononcé par l'empereur Napoléon à 1 assemblée du Champ de Mai et publié en français avec tous les détails, se trouve entre les mains de 'milliers

d'habitants de ce pays. Ces exemplaires ont dû être imprimés par ordre du gouvernement français et distribués par ses agents ou ses espions dans ce royaume. Le discours de l'Empereur est beau et satisfait tout le

monde.

Nombre de votants pour l'acte additionnel de la Constitution et pour Napoléon 1288 357

Nombre de votants contre 4 207

L'armée de terre donne 222 000 voix pour et 320 contre. Quant à l'armée de mer, sur 22 000 votants, il y a 275 opposants.

Dans le département des Côtes-du-Nord, 6 000 votes pour, et 1058 contre. Onze départements n'ont pas encore envoyé les registres; il en est de même pour quelques régiments.

Op Hasselt, jeudi 15 juin 1815.

L'ennemi s'est, dit-on, avancé avec Buonaparte à sa tête vers Charleroi. Lord Wellington donne ce soir un grand bal à Bruxelles : j'étais invité par lord Arthur Hill, mais je trouve que c'est trop loin.

Ordre général (1).

« Soldats !

a C'est aujourd'hui l'anniversaire de Marengo et de Friedlancl, qui décida deux fois du destin de l'Europe. Alors, comme après Austerlitz, comme après Wagram, nous fûmes trop généreux. Nous crûmes aux protestations

(1) Cette proclamation de Napoléon, que Woodberry insère dans son Journal sous forme d'une coupure de gazette anglaise, est du 14 juin 1815 et datée d'Avesnes.

et aux serments des princes que nous laissâmes sur le trône. Aujourd'hui cependant, coalisés entre eux, ils en veulent à l'indépendance et aux droits les plus sacrés de Ja France. Ils ont commencé la plus injuste des agressions : marchons donc à leur rencontre! Eux et nous ne sommes-nous plus les mêmes hommes?

« Soldats! à Iéna, contre ces mêmes Prussiens, aujourd'hui si arrogants, vous étiez un contre deux' et à Montmirail, un contre trois. Que ceux d'entre vous qui ont été prisonniers des Anglais vous fassent le récit de leurs pontons et des maux affreux qu'ils ont soufferts! Les Saxons, les Belges, les Hanovriens, les soldats de la Confédération du Rhin, gémissent d'être obligés de prêter leurs bras à la cause des princes ennemis de la justice et des droits de tous les peuples. Ils savent que cette coalition est insatiable : après avoir dévoré 2 millions de Polonais, 12 millions d'Italiens, 1 million de Saxons, 6 millions de Belges, elle devra dévorer les Etats du deuxième ordre de l'Allemagne. Les insensés! un moment de prospérité les aveugle; l'oppression et l'humiliation du peuple français sont hors de leur pouvoir. S'ils entrent en France, ils y trouveront leur tombeau.

« Soldats! Nous avons des marches forcées à faire, des batailles à livrer, des périls à courir; mais, avec de la constance, la victoire sera à nous. Les droits, l'honneur et le bonheur de la patrie seront reconquis; pour tout Français qui a du cœur, le moment est arrivé de vaincre ou de périr.

« Signé : Napoléon. »

« Pour copie conforme :

« Le maréchal duc de Dalmatie, major-général. »

Nivelles, vendredi 16 juin.

Nous avons reçu ce matin l'ordre de marcher immédiatement sur Eughien : à notre arrivée dans cette ville, un nouvel ordre nous envoya à Braine-le-Comte et le général Vivian me dépêcha à Tournai pour porter au 1er de hussards Tordre de rejoindre la brigade à Nivelles.

La distance est de douze lieues, et la plus grande diligence m'était commandée. Je m'y conformai et j'arrivai à Tournai à deux heures, très fatigué. Cependant, comme je croyais mon régiment engagé, je me rafraîchis rapidement et je revins sur mes pas.

En venant, j'avais traversé Ath, grande ville bien fortifiée, mais commandée entièrement par les hauteurs qui l'entourent : aussi ne peut-elle soutenir un siège; puis Leuze, belle ville presque abandonnée de ses habitants. Ath et Leuze possèdent les plus hauts clochers que j'aie jamais vus : on les aperçoit à plusieurs lieues de distance.

Au retour, je pris un chemin de traverse et je passai par les villages de Cambron, dont le beau couvent fait un admirable effet dans la vallée; de Chièvres, dont l'église est superbe. A Soignies, sur la grande route de Bruxelles à Paris, je trouvai la population très alarmée : elle attendait l'arrivée de l'ennemi.

Je comptais retrouver mon régiment à Braine-le- Comte, mais il s'était porté en avant vers Nivelles, au trot, sur un ordre subit : il est donc probable que l'ennemi s'avance. Un parti d'infanterie belge arrivait dans cette ville après une marche : les hommes n'avaient pas d'autre idée que de piller et les officiers les regardaient faire : ils devaient sans doute partager le butin. Je n'ai jamais vu scène plus honteuse.

Il était quatre heures quand j'arrivai à Nivelles : j'entrai dans la première maison et j'eus la chance d'être bien reçu par les propriétaires. La ville était pleine de blessés anglais.

Buonaparte est à quatre milles d'ici avec son armée et demain il faudra combattre ou courir.

Samedi 17 juin.

Je me suis levé à cinq heures et, après une course à cheval d'une heure, j'ai rejoint mon régiment. Ma compagnie fut aussitôt envoyée en reconnaissance, mais je ne la suivis pas ; je montai sur Dick et je parcourus le champ de bataille, où je rencontrai lord Arthur Hill. Il m'apprit que lord Wellington avait l'intention de se replier immédiatement sur une forte position plus près de Bruxelles. Je portai aussitôt ces nouvelles au régiment, mais aucun de mes camarades ne voulut me croire. Une heure après l'artillerie se retira, suivie par les chariots de bagages et l'infanterie. La cavalerie forma ses lignes et resta dans une bonne position jusqu'à près de trois heures.

L'ennemi était supérieurement placé et sa ligne offrait un aspect superbe et imposant.

Dix minutes après notre mouvement de retraite, survint un des plus horribles orages dont j'aie le souvenir. En un instant, nous fûmes tous percés jusqu'aux os. La cavalerie ennemie s'avança sur nous sous les ordres de l'ex-roi Murât (1). Buonaparte et son état-major étaient là. Notre brigade fît retraite par un petit chemin adroite de la grande route de Bruxelles, en passant par les villages de Waiss-la-Hutte, Glabbais et Maransart, jusqu'à

(1) Le lecteur a rectifié de lui-même cette erreur.

un petit hameau de vingt baraques nommé Coulure. Nous nous trouvâmes alors dans notre nouvelle position à l'extrême gauche : il pleuvait encore très fort et la brigade reçut Tordre de bivouaquer dans un petit bois.

Les lanciers français ont escorté notre arrière-garde toute la journée, mais sans jamais charger. Nos hommes ont voulu plusieurs fois faire tête, mais les coquins continuaient d'avancer.

Le 7e de hussards, qui se retirait par la grande route, tenta à Genappe de charger les lanciers : mais il fat repoussé avec des pertes considérables et j'ai le regret d'avoir perdu là mon ami le commandant Hodge.

Les Life-guards se sont très bien conduits : après que le 7e eut été ramené par les lanciers, on les fit entrer en ligne : ils chargèrent et rompirent aussitôt la colonne ennemie.

Pendant toute la soirée, il y eut de terribles combats, et nous nous attendions à chaque instant à être appelés. Je crois que si l'ennemi avait insisté ce soir, rien n'aurait pu l'empêcher d'être à Bruxelles demain matin.

Hier les Prussiens ont été défaits à Ligny : leurs pertes sont grandes. Ligny est un petit village avec des maisons couvertes de chaume, sur un ruisseau qui coule à travers des prairies plates. Il contient plusieurs fermes entourées de murs percés de portes : les Prussiens avaient converti chacune d'elles en forteresse et les Français tentèrent de forcer l'entrée du village à la faveur du nombre. Ils furent quatre fois repoussées, enfin ils mirent le feu à la principale ferme avec une batterie d'obusiers et cernèrent le village. Les Prussiens abandonnèrent alors la position. Leurs pertes sont évaluées à quatorze mille hommes et ils s'en sont allés, Dieu sait où, car Smith, du 10e, a été faire une patrouille sans pouvoir les retrouver. Pendant que Buonaparte battait les Prussiens, une

autre colonne française s'avançait sur Bruxelles par la grande route de Charleroi à Quatre-Bras. Le duc de Brunswick et le prince d'Orange étaient là avec leurs corps d'armée. La bataille a été aussi chaude qu'à Li<mY Le duc, emporté par son ardeur à portée de la mousquetene reçut une balle qui lui traversa le bras qui tenait a bride et lui pénétra dans le ventre : il tomba et rendit le dernier soupir au bout de dix minutes. Ses souffrances lurent courtes.

C'est dans une auberge, près du carrefour des Quatre- Bras, que la lutte fut le plus opiniâtre : les blessés cherchaient un refuge dans la cour : ce matin, elle en était pleine.

Tout près de là on voit les corps d'une centaine de cuirassiers qui, chargeant notre infanterie, arrivèrent sous son feu et tombèrent sans pouvoir se soustraire à leur sort.

J'espère que nos pauvres blessés ont été relevés avant notre retraite.

Bataille de Mont-Saint- Jean ou de Waterloo,

Dimanche 18 juin J815.

Nous restâmes au bivouac jusqu'à dix heures; nous le quittâmes au signal de la trompette. Nous croyions que l'armée allait avancer de concert avec les Prussiens de Blûcher, mais jugez de notre surprise quand, arrivés en position (notre place étant à l'extrême gauche), nous vîmes plusieurs fortes colonnes ennemies marchant à 1 attaque et que nous trouvâmes nos piquets assaillis par la cavalerie française et repoussés par elle à une certaine distance.

L'escarmouche dura jusqu'à près de onze heures, mo-

ment où commença la bataille, qui continua jusqu'à huit heures au milieu du plus horrible carnage. Les positions des armées étaient les suivantes (1).

A droite de notre position, un peu en avant de notre ligne, était une maison de campagne (2) dont le duc de Wellington comprit aussitôt l'importance, car il fallait l'emporter, pour nous attaquer de ce côté. C'était donc en quelque sorte la clef de la droite. Ce point capital fut confié aux Gardes sous les ordres de lord Saltoun. Ils travaillèrent toute la nuit à le fortifier de leur mieux : on garnit les jardins et un bois qui servait de parc des troupes de Nassau et des meilleurs tireurs.

A dix heures et demie on observa un mouvement dans la ligne ennemie et un va-et-vient de nombreux officiers autour d'un certain endroit où se tenait un corps considérable d'infanterie que nous sûmes plus tard être la Garde impériale. Là se trouvait Buonaparte en personne et c'est de ce point que partaient tous les ordres.

Pendant ce temps les masses ennemies se formaient et tout annonçait le combat qui s'engagea à onze heures et demie. L'ennemi attaqua avec un de ses corps et en poussant ses cris habituels, la maison de campagne sur notre droite. Les troupes de Nassau lâchèrent bientôt pied, mais l'ennemi éprouva de la part des Gardes qui occupaient la maison une telle résistance qu'il fut forcé de renoncer à son entreprise, laissant un grand nombre de tués et de blessés sur la place. Wellington envoya alors des troupes fraîches qui reprirent le bois et le jardin, et le combat cessa pour le moment de ce côté.

On vit alors les colonnes ennemies s'avancer vers le centre de notre ligne. Il s'établit un silence de mort :

(1) Lacune dans le texte.

(2) Le château de Hougoumont.

on n'entendit pas une détonation pendant près d'une heure. Nous observions avec anxiété les mouvements de l'ennemi : la cavalerie française, formée en carré à côté de l'infanterie, marcha sur notre centre. A ce même moment, deux heures environ, un aide de camp prussien de Blucher arriva de la gauche et demanda Wellington. Il nous annonça que trente mille Prussiens marchaient à notre secours, et nous les aperçûmes effectivement peu de temps après, mais à une grande distance.

Rien n'égale la grandeur du spectacle qu'offrit l'attaque de notre centre. Plus de deux cents pièces de canon ouvrirent sur nous un feu épouvantable. Sous le couvert de leur fumée, Buonaparte fit une attaque générale avec la cavalerie et l'infanterie, en tel nombre qu'il fallut toute l'habileté de Wellington pour disposer ses troupes et toutes les bonnes qualités de ces troupes elles-mêmes pour y résister.

Le général Picton, qui était sur la route de Bruxelles àCharleroi, marcha à la baïonnette pour recevoir l'ennemi, mais il fut malheureusement tué au moment même où les Français, effrayés de l'attitude de la division, faisaient feu et prenaient la fuite.

Ainsi disparut un des plus beaux caractères de l'armée britannique, Picton.

Ton nom, pour nos escadrons chargeant

Servira de cri de guerre ;

Ta chute sera le sujet d'un chœur

Soupiré par des voix virginales.

Te pleurer serait faire tort à ta gloire :

On ne doit pas verser des larmes sur toi!

Les Life-guards et les Bleus chargèrent alors avec la plus grande vigueur et le 49e et le 105e régiment français perdirent leurs aigles ainsi que deux à trois mille

Fac-similé d'une page du manuscrit anglais.

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prisonniers. Une colonne de cavalerie française, à la I lête de laquelle étaient les cuirassiers , chargea, mais | sans succès (1).

Ensuite les Prussiens arrivèrent et commencèrent à tirailler en gagnant du terrain sur les derrières de l'ennemi. La cavalerie française exécuta sur eux une charge brillante, mais rien ne pouvait changer la destinée de cette journée : Farinée française était défaite.

L'admiration de tous est due à la bravoure déployée par la cavalerie française : les cuirassiers, avec leurs armures à l'épreuve de la balle, chargèrent à plusieurs reprises nos carrés, où leurs canons faisaient des trouées. Notre infanterie, qui diminuait, diminuait, restainébranlable jusqu'au dernier moment.

Une heure environ avant la fin, un aide de camp vint I trouver le duc de Wellington et lui dit que la 5e divi- ( sion (2) était réduite de quatre mille à cinq cents hommes et qu'elle ne pouvait plus tenir : «Je n'y puis rien, dit le duc, il faut qu'ils gardent leur position comme moi, jusqu'au dernier homme. Dieu veuille que la nuit ou

(1) Woodberry met quelque confusion dans le récit des différentes charges de cavalerie : ce sont les Ecossais gris, dragons de Ponsonby, qui enlevèrent les aigles du 105e (division Alix) et du 45e et non du 49e (division Marcognet). Us furent chargés et presque détruits par la brigade Travers (7e et 12e de cuirassiers) et par le 4e de lanciers (général Jacquinot). Le maréchal des logis de lanciers Orban tua de sa main Ponsonby et reprit le drapeau du 45e.

Les gardes du corps et les gardes à cheval chargèrent deux fois : la première, avant la charge des Gris, sur les cuirassiers qui venaient de détruire le bataillon hanovrien de Lunebourg et de prendre son drapeau, et qu'ils reconduisirent, mais pour être arrêtés presque aussitôt par le feu d'un bataillon de Quiot; et la seconde, après la prise de la Haye-Sainte par Xey, pour dégager un bataillon de la légion allemande que sabraient nos cuirassiers, ce qu'ils réussirent à faire.

(2) Division Picton, en ce moment sous les ordres de Kempt.

que Blùcher arrive! » Le duc avait répondu le matin à lord Uxbridge, qui exprimait la crainte que les Anglais ne pussent résister à l'attaque désespérée de Napoléon : « Il faudra plusieurs heures pour les tuer tous et je sais qu'ils ne bougeront pas ! »

Le commandement du 95e était passé au volontaire Kellett, tous les officiers de ce brave régiment étant tués ou blessés.

Une heure après, les Anglais entendirent la fusillade derrière le flanc droit de l'ennemi : on sonna la charge et alors commença le plus terrible carnage. Le 18 juin se termina par la plus glorieuse des victoires pour nos armes.

La brigade du général sir Hussy Vivian a été toute la journée à l'extrême gauche de l'armée; elle n'a pas été engagée avant sept heures et demie quand arrivèrent les Prussiens. On nous fit faire conversion à droite et nous chargeâmes la Garde impériale, les cuirassiers, les lanciers et les artilleurs, nous frayant un passage au milieu de toute la masse jusqu'à ce que nous eussions atteint la ferme de la Belle-Alliance, où on commanda a halte! » et d'où nous envoyâmes trois acclamations (1) à l'ennemi qui fuyait.

Aussitôt après, nous nous rendîmes au bivouac : je fis un bon souper avec Luard et je dormis profondément après les fatigues de cette journée.

Hautain-le-Val, lundi 19 juin.

Au point du jour nous étions sous les armes et nous nous rendîmes bientôt au petit village de (2),

(1) Three cheers, c'est trois fois : hip, hip, hurrahl

(2) Le nom manque.

distant d'un mille, où le major-général Vivian a passé la nuit. Nous y fîmes un léger repas et nous écrivîmes des lettres que sir Hussy nous promit de faire envoyer avec les dépêches du duc de Wellington.

Vers dix heures, je fus envoyé sur le champ de bataille pour ramasser nos blessés et enterrer nos morts. Cette corvée me fut bien pénible, car je trouvai un grand nombre d'hommes de ma brave compagnie, dont plusieurs étaient blessés et avaient passé la nuit sans secours, tandis que nous nous dorlotions au campement. Je suis étonné d'avoir pu, même sans ordres, oublier ces pauvres garçons et négligé l'accomplissement de ce devoir. Je me procurai deux chariots et, après en avoir installé neuf, je les envoyai à l'hôpital à Bruxelles, où je suis sûr qu'ils recevront tous les soins possibles. J'ai donné ma bourse à ces pauvres diables; l'argent est rare, mais ils en ont encore plus besoin que moi.

J'en ai enterré vingt-sept.

Toute l'artillerie française qui est restée après la J bataille est tombée aux mains des Prussiens pendant la j nuit, ainsi que les bagages.

Une colonne d'environ dix mille Prussiens suit aujourd'hui la grande route.

Les Gris ont pris une aigle hier : c'est un sergent qui j Ta enlevée à l'officier français après un combat acharné. :

Le colonel (l) qui commandait les hussards

de Cumberland, un des plus beaux corps présents à la bataille, a emmené tout son régiment loin de l'action jusqu'à Bruxelles, sans aucun ordre. En route les fuyards répandirent la nouvelle que notre armée était défaite; il en résulta une scène des plus scandaleuses :

(1) Le nom qui manque dans le texte est Hacke. Il fut plus tard jugé et cassé.

presque tous les bagages des officiers anglais furent pillés. A mon retour du champ de bataille, le régiment était parti pour Nivelles, où je l'ai suivi : je ne l'ai rattrapé qu'à Hautain-le-Val.

^ Nivelles est une des villes les plus romantiques que j'aie vues; de loin, elle ressemble à une cité chinoise. Lord Uxbridge a subi ce malin l'amputation de la jambe droite au-dessus du genou; le capitaine Harris, notre chef d'état-major, a perdu le bras gauche presque au même moment. De plus, le pauvre Harris est grièvement blessé d'une balle dans le ventre et on ne peut l'extraire.

Ipper est arrivé avec mes bagages ; mais il a perdu ma chienne favorite, Vitoria.

Le village de Planchenois, qui fut occupé par la Garde pendant la bataille, n'est plus qu'un amas de ruines. La maison principale était en flammes quand commença la déroute des Français et elle éclairait tout le pays environnant. Il y a actuellement dans ce village plusieurs milliers de blessés et de morts : c'est le plus horrible spectacle qu'on puisse imaginer.

Le colonel Howard, du 10e de hussards, a été tué pendant la charge : entouré par l'infanterie, il se rendait, mais ces coquins lui firent aussitôt sauter la cervelle.

Le lieutenant Gunning, du 10e, a reçu pendant la charge une balle qui l'a tué. En tombant, il a crié : « 0 Dieu! »

Le lieutenant Hesse a été blessé quand notre régiment a chargé le premier carré de la Garde impériale : il est tombé de son cheval et les deux escadrons qui suivaient lui ont passé sur le corps. Le 1er était commandé par Luard, j'étais à gauche et Hesse à droite.

Le lieutenant Dupérier, notre adjudant, a reçu un coup de feu à la tête; il est à Bruxelles avec Hesse, ils

vont mieux tous deux. Hesse a le bras droit traversé.

Mou petit cheval favori Dick a reçu deux éclats perdus de mitraille.

On croit Gordon mort : il a eu deux chevaux tués sous lui. Mac Hell et Rowls ont perdu chacun un cheval dans la charge.

Merbes-le-Château, mardi 20 juin.

Nous avons été ce matin de Hautain à Nivelles et de là par la grande route à Binche. C'est une étape terriblement longue ; et pendant toute la journée nous n'avons rien eu pour distraire notre attention, le pays étant absolument plat avec force fossés et pas une haie visible. J'ai dormi la moitié du chemin, et j'ai ainsi évité d'être étouffé par la poussière et la chaleur.

La route était couverte de troupes anglaises, belges, prussiennes, hanovriennes.

Le lieutenant G qui avait été porté « absent supposé

tué » , pendant la bataille du 18, est revenu aujourd'hui. Son cheval fut tué sous lui : il en monta un autre et partit pour Bruxelles. Le commandant Grant l'avait trouvé si inquiet pendant l'affaire qu'il lui avait enlevé le commandement de son demi-escadron et qu'il avait mis Mac Duffy à sa place. Si on peut admettre, à la façon de Hudibras (I), que

Celui qui combat et s'enfuit

Peut vivre pour combattre un autre jour,

on ne pense pas ainsi au 18e de hussards. Aussi les officiers veulent-ils se réunir et examiner l'opportunité

(1) Hudibras, sorte d'imitation de Don Quichotte, par Samuel Butler, né en 1612 à Strensham (Worcester), mort en 1680.

de demander à G de quitter le régiment sur-lechamp. Le général Vivian dit que si le lieutenant G

ne quitte pas le corps des hussards, il le déférera à la cour martiale.

La ville de Binche est très curieuse : ses murailles paraissent avoir plusieurs siècles.

Ce village est près de la Sambre, mais nous ne pouvons la voir.

La population prétend être enchantée de notre succès, mais elle se réjouissait de l'approche des Français. Je la soupçonne d'être française au fond du cœur.

Du camp de Maubeuge, mercredi 21 juin.

Nous sommes entrés en France ce matin : c'est maintenant que la nation française va subir toutes les horreurs de la guerre.

La ville de Maubeuge est très forte et on la considère comme une des clefs de la France. Sa garnison se compose de gardes nationaux; ils ont tiré sur plusieurs de nos officiers d'état-major qui s'étaient approchés. On les a sommés de se rendre, mais ils ont déclaré qu'ils ne le feraient à aucun prix. Si toutes les places fortes agissent de même, nous aurons assez à faire avant d'atteindre Paris.

Vivian a été blessé à la cheville par une balle perdue et aujourd'hui il suivait la brigade en chariot fermé.

Nous avons vu Mons à une grande distance dans une vallée à notre droite.

Dans ce camp, qui est près du village de Malplaquet, il y a une grande ferme qu'on a réservée pour le logement des officiers du régiment. Nous y avons tout pillé. Les habitants ont une frayeur mortelle : cependant un de ces individus a eu l'audace de nous dire qu'il s'était

attendu à être protégé par l'armée anglaise et qu'il nous trouvait au contraire pires que les Cosaques, dont ils ont eu l'a visite pendant la dernière guerre. Si nous continuons comme aujourd'hui, je suis sûr que le pays entier se déclarera pour Napoléon afin de se débarrasser de nous et à la longue nous trouverons un ennemi dans chaque chaumière. J'ai vu aujourd'hui de telles scènes après que nous avons eu franchi la frontière, que mon cœur en saignait pour ces malheureux paysans : leurs moissons, qui offraient de si belles promesses, ont été détruites à plaisir par les Prussiens, les Hanovriens, les Belges, et, je suis fâché de le dire, par les Anglais. Nous avons reçu des plaintes, mais nous avons répondu qu'il leur fallait remercier leur Empereur de tous leurs maux. Ils disent que non, que c'est la faute de l'armée; que Napoléon n'aurait jamais quitté l'île d'Elbe si l'armée n'avait pas insisté pour le ravoir. Oh! les pauvres diables! Quelles illusions!

Nous avons eu à cette ferme de beaux agneaux et nous les avons payés 1 franc pièce au fermier, qui n'en demandait que 12 francs. Nous n'avons rien donné pour la volaille et les pigeons, pas plus que pour la bière, que nous avons fait boire au régiment. Les hommes avaient fait aujourd'hui une très longue étape; ils étaient fatigués et altérés et ils ont eu trois tonneaux de bière.

Ce pays est découvert comme le midi de la France; c'est à peiue si l'on y voit une haie : on voit partout du blé, de l'orge et du trèûe.

Huit cent trente officiers anglais ont été tués ou blessés les 16, 17 et 18 de ce mois. Voilà une belle note de boucherie pour John Bull.

Les fuyards français marchent sur Arras, Douai, Cambrai etValenciennes, suivis de près par les Prussiens.

Le 18 nous avions devant nous, entre nous et l'en-

nemi, les deux régiments de Nassau et (1) qui

avaient passé aux Anglais à Bayonne en décembre 1813. Depuis, ils ont toujours fait partie de notre armée. Le 18, ils tiraillaient bravement, et l'ennemi les reconnaissait parfaitement, car il les a inquiétés continuellement avec son artillerie et avec trop de succès. Beaucoup sont tombés.

Du camp du Cateau-Cambrésis, jeudi 22 juin.

Nous sommes partis ce matin à quatre heures, après avoir pris congé des pauvres gens de la ferme qui nous ont maudits de bon cœur. Nous sommes bientôt entrés dans la forêt de Mormal, où Ton suppose que quelques centaines de fuyards de la grande armée de Napoléon sont cachés, en attendant une occasion pour s'échapper et se rendre chez eux ou à l'armée.

Les restes de la 2e brigade de la Garde sont logés dans un misérable village au milieu de la forêt. Les officiers disent qu'ils n'aiment pas du tout cette situation.

On a fait courir aujourd'hui beaucoup défausses nouvelles; on a dit que le gouvernement s'était déclaré contre Napoléon et qu'il avait envoyé une proposition au duc de Wellington de le livrer, pourvu qu'on laissât à la France le choix de son gouvernement; puis, que plusieurs places fortes s'étaient rendues à nous.

Le village de Montay, sur les bords de la Selle, est rebâti à neuf : c'est un des nombreux villages brûlés par les Alliés pendant la dernière campagne.

Nous avons vu la ville de Landrecies à notre gauche; la Sambre la traverse, mais nous n'avons pas aperçu cette rivière.

(l)Le nom manque.

La ville du Cafeau-Cambrésis est agréablement située sur une légère éminence : le ruisseau de la Selle coule devant elle au fond d'un ravin. Le duc de Wellington occupe une belle maison à l'entrée de la ville.

Le .18 un capitaine des Écossais gris du nom de

(I) s'est enfui du champ de bataille et a emmené la plus grande partie de sa compagnie avec lui. Les canons du capitaine Gardiner ont été pris quatre fois et finalement repris par notre infanterie.

La cavalerie a fait une halte de deux heures pour attendre des ordres près de la ville de Bavay : c'est la première grande ville dont nous ayons pris possession en France. Bien peu d'habitants y sont restés, la plupart des maisons sont abandonnées. Le drapeau blanc flotte sur les églises, mais on ne le respecte pas.

Les Prussiens ont passé hier et ont un peu pillé; une colonne hanovrienne (infanterie) sera campée ce soir aux environs : elle ne prendra que ce que les autres ont laissé. Dans quelques jours peut-être, des troupes belges, de ces gaillards qui se sont sauvés pendant la bataille et qui sont par conséquent derrière nous, passeront, et, trouvant tout enlevé, battront, insulteront et massacreront la moitié des habitants qui n'auront plus rien pour satisfaire leur rapacité. Oh! que je hais ces canailles de Belges !

Il y a eu dans les environs de sérieux combats entre les Français et les Anglais commandés par le duc d'York.

La dernière bataille s'appellera bataille de la Belle- Alliance. C'est un fait curieux que la cavalerie anglaise a abandonné la poursuite de l'ennemi après la bataille à un petit village nommé la Belle-Alliance. C'est de là que nous leur avons envoyé nos trois hurrahs !

(1) Le nom manque.

Le duc de Wellington a adressé de Malplaquet une proclamation à la nation française le 21 de ce mois. Il dit qu'il entre en France avec une armée victorieuse, non pas en ennemi, mais pour aider les Français à secouer le joug de fer qui les opprime. Les biens de ceux qui ont suivi Napoléon seront séquestrés.

De piquet près du Cateau, vendredi 23 juin.

Buonaparte rassemble son armée à Laon, mais on croît que ce n'est pas là qu'il livrera bataille, bien que ces lignes fortifiées soient imprenables, au dire des Français.

Je suis sorti ce matin au point du jour pour faire patrouille à Brancourt, où on croyait que les Français avaient un piquet : mais à mon arrivée, j'ai trouvé qu'ils avaient quitté le village. Hier à dix heurs leurs forces étaient de quatre cent cinquante cuirassiers sous les ordres du général comte Mitot, qui a déjeuné avec le maire avant de partir. J'imitai son exemple.

J'ai trouvé le drapeau blanc flottant sur toutes les églises. Dans la jolie petite ville de Bohain, il y en avait un à chaque fenêtre.

J'ai ramassé plusieurs déserteurs ou individus allant rejoindre l'armée, et je les ai ramenés avec moi pour les soumettre à l'inspection du général. J'ai fait passer ma patrouille par Busigny, Malmaison, Prémont, etc.

La brigade fait halte aujourd'hui pour se reposer : toute l'armée fait de même. Nous sommes maintenant sur la même ligne que l'armée prussienne, qui lient notre gauche. Nous entendons le canon à notre droite : ce bruit doit venir de Cambrai. Je suppose que nos troupes préparent leurs approches avant de l'investir. Cambrai, qui est à cinq lieues, a une garnison de gardes natio-

naux. Valenciennes, à neuf lieues, est dans le même cas.

Le général Vandeleur commande la cavalerie de l'armée depuis la bataille : c'est le plus ancien général de cavalerie présent.

Le colonel Quinton a été blessé au pied le 18. Je l'ai vu plusieurs fois pendant la journée et je puis dire que c'est un vrai brave et un excellent officier.

De piquet à Escaufourt, près du Gâteau, samedi 24 juin.

L'armée ennemie est à Laon avec Buonaparte : nous ne pouvons savoir sa force, mais tout le monde s'accorde à croire qu'elle luttera avec l'énergie du désespoir sous les ordres de son Empereur qui paraît

Si las des désastres qu'entraîne la fortune Qu'il jouerait sa vie sur n'importe quelle chance Pour l'améliorer ou en être débarrassé.

Cambrai a été pris d'assaut l'autre nuit; nos pertes ne sont que d'un officier et de treize hommes. La garnison s'est retirée dans la citadelle qui est forte par nature et par art. Nous en avons grand besoin pour garder nos communications avec la Belgique et le duc de Wellington sacrifiera certainement bien des hommes pour la prendre.

J'ai écrit à Dupérier qui est dans son lit à Bruxelles, grièvement blessé; j'ai inclus une lettre de change de 10 livres sterling. Ce brave garçon est considéré comme dangereusement atteint : j'espère bien sincèrement qu'il se remettra; mon ami Hesse va mieux.

Louis XVIII et sa suite sont arrivés au Cateau cet après-midi et la ville est illuminée ce soir.

Avesnes a été pris le 22 de ce mois avec quarante-

cinq pièces de canon et de grands approvisionne

ments.

Le général Rey, ancien aide de camp de Buonaparte, commande à Valenciennes : c'est le même qui défendaii Saint-Sébastien en Espagne avec tant d'opiniâtreté jusqu'à ce que la place fût enlevée d'assaut par le général Graham.

Morcourt, près d'Omissy, Saint-Quentin, 25 juin 1815.

A huit heures du matin nous avons reçu l'ordre de quitter Escaufourt et d'aller rejoindre la brigade sur la grande route de Saint-Quentin. Nous ne pûmes la retrouver et nous nous rendîmes à Morcourt avec quelques difficultés parce que les routes étaient encombrées de troupes et dans le plus triste état. Nous traversâmes plusieurs villages bâtis en terre; je n'ai pas souvenir d'aussi misérables tanières dans aucun de mes voyages.

Près de Morcourt passe un canal qui n'a peut-être pas son pareil au monde : les ponts qui le traversent sonl très bien construits et tout en pierre de taille. De nombreux bateaux chargés de blé pour l'armée française tombent en notre pouvoir.

Omissy, pauvre hameau aux masures éparpillées, contient seulement deux ou trois maisons passables, dont la meilleure est occupée par le général Vivian et son étatmajor. Quand nous revînmes de piquet nous trouvâmes toutes les autres compagnies logées et occupant toutes les habitations. J'emmenai alors la mienne à Morcourt où je procurai tout le bien-être possible à mes hussards fatigués.

Il y a près de ce village un marais qui contient une quantité de poissons et sur lequel on voit beaucoup d'oiseaux sauvages.

Napoléon a abdiqué une seconde fois : voici sa déclaration au peuple français :

« Français !

« En commençant la guerre pour l'indépendance nationale, je comptais sur la réunion de tous les efforts, de toutes les volontés et le concours de toutes les autorités nationales. J'étais fondé à en espérer le succès et j'avais bravé toutes les déclarations des puissances contre moi. Les circonstances me paraissent changées. Je m'offre en sacrifice à la haine des ennemis de la France. Puissentils être sincères dans leurs déclarations et n'en avoir voulu seulement qu'à ma personne! Ma vie politique est terminée et je proclame mon fils, sous le titre de Napoléon II, empereur des Français. Les ministres actuels formeront provisoirement le conseil de gouvernement. L'intérêt que je porte à mon fils m'engage à inviter les Chambres à organiser sans délai la régence par une loi. Unissez-vous tous pour le salut public et pour rester une nation indépendante.

« Au Palais de i'Élysée, 22 juin 1815.

« Signé : Napoléon. »

Jamais, depuis la fameuse journée de Poitiers, l'orgueil de la France n'a été aussi complètement humilié par les armes anglaises. Puisse cette dernière victoire servir à assurer la paix du monde pour des siècles!

Le pauvre Buonaparte a dû être dans un terrible état après la bataille du 18, car les journaux français disent qu'il est resté quarante heures sans parler ni manger. Une heure avant la déroute, à Waterloo, il disait à ceux

qui l'entouraient : « Je vais les tailler en pièces, mais c'est pitié de détruire de si braves troupes. »

Germaine, près de Ham, lundi 26 juin.

Autre longue étape; je suis surpris que nos chevaux puissent supporter les fatigues qu'ils endurent.

Tous les villages de cette contrée se ressemblent et une seule description servira pour toutes les maisons : elles sont faites de bois et de boue, et ies habitants paraissent très pauvres.

Tout le monde crie : « Vive le Roi! » et le drapeau blanc flotte de tous côtés, mais la sincérité me paraît douteuse.

La citadelle de Cambrai s'est rendue ce matin, au moment même où nous nous préparions à l'enlever : nos pertes sont légères.

Les Prussiens assiègent Ham, qui est mal fortifié et qui, je l'espère, capitulera bientôt. Je ne vois plus rien qui puisse s'opposer à notre entrée dans Paris et j'espère y être dans peu de jours.

On entend le canon dans la direction de Péronne.

Amy, mardi 27 juin.

Nous partîmes ce matin à dix heures ayant devant nous une très longue étape. Nous traversâmes Nesle et Roye. Cette ville est jolie, elle a une belle cathédrale ancienne. Les fortifications ont été réparées et la place mise en état de défense, mais les citoyens ont trouvé meilleur de se rendre dès notre arrivée.

Nous avons traversé la Somme sur un petit pont que l'ennemi a oublié de détruire.

Les uns disent que Buonaparte est prisonnier à Paris, d'autres qu'il s'est sauvé samedi dernier.

La ville de Nesle paraît très hoslile à nous et à la cause des Bourbons. Personne n'a ouvert la bouche pour crier : « Vive le Roi ! » et pas de trace de drapeau blanc ni de cocarde blanche.

Ressons, route de gauche de Compiègne, mercredi 28 juin.

On rapporte que Buonaparte et deux de ses frères se sont embarqués au Havre pour l'Angleterre

Nous avons fait aujourd'hui cinq lieues sur la route de Paris. Nous avons traversé plusieurs villages où les Prussiens ont logé la nuit dernière, et nous les avons trouvés déserts et les maisons pillées de fond en comble. Les malheureux habitants éprouvent maintenant les effets de la guerre et peuvent se faire quelque idée des misères que leurs propres armées ont causées quand elles étaient victorieuses.

Le domestique de lord Robert Manners a été fouetté devant la brigade cet après-midi pour vol d'un cheval. Le général Vivian a fait ensuite une allocution à la brigade. Celle-ci campe autour de trois fermes qui ont toutes été pillées par les Prussiens : ils ont pris toutes les vaches et les chevaux et ne nous ont presque rien laissé.

Aujourd'hui nous passâmes près d'un superbe château ; voyant les portes et les fenêtres ouvertes, je m'y rendis avec plusieurs de mes camarades et j'y trouvai le plus grand désordre. Toutes les armoires avaient été forcées. Notre curiosité et notre compassion étant excitées, nous mîmes pied à terre et après avoir cherché dans différentes pièces, nous trouvâmes dans une chambre un vieux monsieur et deux belles jeunes filles. Quelle fut notre horreur et notre indignation en apprenant du vieillard

qui pleurait que ses deux filles avaient été violées sous ses yeux et que les Prussiens l'avaient battu et attaché à la fenêtre pendant le temps qu'ils commettaient cet outrage ! Pauvres misérables! Que j'ai pitié de ce malheureux pays! Puissent les Prussiens souffrir cruellement! Que ma prière soit exaucée et que les Prussiens qui ont commis ce crime tombent dans la première escarmouche !

Sentis, jeudi 29 juin.

Ce matin, la brigade se rassembla et marcha à deux heures, dans la direction de Paris, sur la grande route. Nous traversâmes Marquéglise, le plus romantique petit village que j'aie jamais vu, et Mouchy, qui est complètement pillé : il n'y a pas une maison qui ait encore quelque article d'ameublement; puis Grand-Fresnoy , qui est dans un aussi triste état. Les habitants n'hésiteront pas à prendre les armes contre les Prussiens, auteurs de ces méfaits.

La ville de Pont-Sainte-Maxence est grande et belle : le pont sur l'Oise a été détruit l'année dernière pour arrêter la marche des Alliés : c'était un ouvrage remarquable, dont la réparation demandera deux ans. En tète du pont, se trouve une position naturelle très forte pour défendre la rivière. L'armée française venant de Paris, sous les ordres de Soult, marchait sur le passage de l'Oise, pour le garder, mais les Prussiens l'avaient prévenue en faisant traverser une partie de leur armée avant son arrivée. Ils livrèrent alors bataille aux Français, qu'ils défirent. L'ennemi ne s'attendait certainement pas à nous voir arriver aussi vite.

Le quartier général de lord Wellington est dans un grand château près de Pont-Sainte-Maxence, nommé le Plessis-Longeau.

Nous avons eu, à notre gauche, la célèbre forêt de Compiègne. Buonaparte y avait un pavillon de chasse tout à fait ruiné maintenant, me dit-on, grâce aux Prussiens.

Pour la régularité de ses bâtisses et sa propreté, la ville de Senlis surpasse toutes celles que nous avons vues. Toutes les boutiques étaient fermées et on ne voyait personne dans les rues : le général Vivian alla trouver le maire et lui dit que tout serait respecté dans la ville si on faisait aux hussards une bonne réception. Le maire fit aussitôt battre le tambour, et le crieur public proclama Tordre de nous faire bon accueil. Bientôt après, la ville paraissait toute gaie; nous avons tous de bons logements, et les braves habitants nous ont fourni un bon dîner et toutes les aises désirables. Les Prussiens ont fort maltraité cette ville et pillé tout ce qu'ils ont trouvé de choses ayant de la valeur.

Une députation de Paris nous a croisés ce matin; elle allait trouver lord Wellington ; un aide de camp de Blûeher l'accompagnait; le célèbre La Fayette en faisait partie.

L'armée de Blûeher est en avance sur nous de quelques milles et on croit qu'elle sera demain à Saint-Denis, qui n'est qu'à six milles de Paris. Elle s'arrêtera là pour attendre notre armée.

Camp de Roissy, vendredi 30 juin.

Nous avons quitté ce matin avec grand regret la délicieuse ville de Senlis, déplorant la situation de ses braves habitants qui peuvent être pillés par la première brigade qui y entrera. Nous avons fait six lieues et nous campons maintenant près de l'arrière-garde de l'armée prussienne. Ses avant-postes sont à moins de deux lieues

de Paris. Cette petite ville est ruinée, comme toutes celles que nous avons traversées. Le grand village de Louvres est le plus maltraité de tous.

Buonaparle est encore à Paris, et on s'accorde à dire qu'il commande l'armée.

Les Prussiens et les Français ont été engagés toute la matinée : j'ai vu de nombreux chariots, pleins de leurs blessés, traverser le village, ainsi qu'une bande de cent cinquante prisonniers français.

Nous voyons distinctement Paris, du haut des collines.

On ne parle que d'une bataille pour demain matin, mais je ne crois pas qu'elle ait lieu avant dimanche. Peut-être même sera-t-elle prévenue par un armistice, et la reddition de Napoléon et de l'armée.

Nous avons fait la chasse aux volailles et aux lapins, les seuls êtres laissés dans ce village.

A une lieue d'ici, est une grande ville nommée Gonesse, où lord Wellington a mis des sentinelles pour protéger les propriétés : on peut y acheter des provisions : partout ailleurs, il ne reste rien, grâce à la rapacité des Prussiens, nos braves alliés!

Camp de Roissy, samedi 1er juillet.

Nous attendons l'ordre de marcher : comme l'ennemi a fortifié Paris et que Buonaparte commande, Blûcher a fait demander l'assistance de lord Wellington : il va falloir que nous fassions les choses encore une fois, ou tout sera perdu.

Pas de combat ce matin (huit heures), mais l'opinion générale est que nous attaquerons Paris demain : s'il en est ainsi, il faut y entrer et alors piller. Pour le moment, toutes les pensées et toutes les conversations roulent sur ce sujet.

L'armée a défilé toute la nuit dans ce village et nous avons peu reposé. Le jour qui précède une bataille est toujours plus ennuyeux que la bataille elle-même; j'aimerais mieux prendre part à une douzaine de combats que de rester en suspens le même nombre de jours.

J'ai été à cheval à Gonesse, et grâce aux sentinelles protectrices placées par lord Wellington, j'ai pu acheter du vin, du chocolat, du pain, du beurre et des jambons.

Toute l'armée est très mécontente des dépêches du duc au sujet de la bataille de Waterloo, la cavalerie surtout.

Camp du Bourget, dimanche 2 juillet.

Hier soir, vers dix heures, quand tout le monde était sous la tente pour prendre quelque repos, arriva un ordre du duc de Wellington qui prescrivait à notre brigade de se porter immédiatement en avant.

Nous partîmes donc en toute hâte pour le Bourget, où nous sommes à moins d'une poste de Paris.

Après avoir été étouffés en chemin par la poussière, nous campâmes dans un champ, à droite de la ville. A six heures, ce matin, nous avons transporté notre bivouac sur les bords d'un petit ruisseau qui coule à droite de la ville, en face de Saint-Denis. Toutes les maisons sont abandonnées et pillées. Il y a dans l'église plusieurs blessés prussiens : parmi eux, je découvris trois morts que je fis enlever.

Luard et moi , nous parcourûmes les rues pour y trouver une maison où nous pussions dormir, mais toutes étaient dans le plus horrible état. Dans l'une d'elles, nous découvrîmes deux hommes et un enfant assassinés; je dis assassinés, car ils avaient tout l'air de paysans.

^ Les Prussiens se sont portés à droite et agiront contre l'ennemi dans cette direction. L'armée bavaroise est arrivée près de Paris, à notre gauche; elle a défait le général Rapp.

Les forces des Prussiens ne montent pas à soixante mille hommes. Nous avons entendu une violente canonnade et nous avons cru, pendant un instant, à une attaque.

Il est venu aujourd'hui, du côté de l'ennemi, de nombreux parlementaires, et plusieurs de notre côté ont été reçus par lui.

^ Nous avons le plus délicieux bivouac dans le jardin d'un grand château entouré de fossés pleins d'eau et remplis de carpes et de tanches : j'ai passé une partie de la journée à y pêcher.

Le prince Blùcher, a promis à son armée, que si les Français défendent Paris, il autorisera le pillage des deux faubourgs Saint-Germain et Saint-Antoine (1). Nous pensons tous plus au butin à faire à Paris qu'au danger même de prendre Paris. L'ennemi y a maintenant douze mille hommes de cavalerie; je ne sais pas exactement le nombre des fantassins, mais il est, paraîtil, considérable.

J'ai perdu mon petit cheval favori Dick : il a été Volé au camp par quelques soldats belges qui traînaient autour de nous. Plusieurs détachements me le cherchent (par permission du colonel Murray) et j'espère le retrouver.

Péronne a été prise d'assaut; c'est une très ancienne

(1) On verra plus loin, par la réquisition qu'ils font de vin de Suresnes, combien les Prussiens, à cette époque, étaient peu familiarisés avec les choses françaises. (Us ont comblé depuis cette lacune de leur éducation.) Piller le faubourg Saint-Germain, passe, mais le faubourg Saint-Antoine !

ville, et à une certaine époque on la croyait imprenable parce qu'elle n'avait jamais été emportée. Elle vient de perdre son surnom de « la Pucelle »-, qui lui avait été donné.

On a établi à Paris un gouvernement provisoire (1), composé de Fouché, Carnot, Caulaincourt, Grenier et Quinette, qui agiront au nom et pour le compte de Napoléon II.

Le maréchal Grouchy est arrivé à Paris; il a rallié un grand nombre de fuyards qu'il a incorporés daus son armée. Quand il est entré, on a évalué ses forces à 50,000 hommes. Soult doit eu avoir à Paris 60,000 : soit plus de 100,000 hommes en tout.

Camp du Bourget, lundi 3 juillet.

Une suspension d'hostilités a été conclue entre les Alliés et les Français ce matin. Nous espérons que tout est arrangé et que nous allons nous mettre immédiatement en marche pour entrer dans Paris. Dieu soit loué! Puisse la nouvelle être vraie et la guerre finie! Nous sommes en ce moment positivement affamés. Nous ne pouvons rien obtenir ni pour or ni pour argent, et nous ne recevons pas même nos rations. Les hommes souffrent, naturellement, encore plus que les officiers.

J'ai été aujourd'hui aux avant-postes. La Ire brigade de la Garde est avec nous dans ce village et fait le service sur la route de Paris. Nous avons, sur cette même route, un piquet de deux escadrons.

La position de l'ennemi est considérée, par tous nos officiers du génie, comme une des plus fortes de l'Europe, presque imprenable.

• (1) Commission executive.

Je ne puis savoir ce qu'est devenu Buonaparte : on croit qu'il s'est échappé. Quelques-uns disent qu'il est parti pour Cherbourg.

Nous avons été ce soir à Aubervilliers, grand village entre la route du Bourget à Paris et Saint-Denis. Il y a là deux grandes maisons occupées par des soldats français. Ils s'y sont solidement retranchés et nous coûteraient bien cher à déloger. Nos piquets sont dans la ville et occupent plusieurs grandes maisons bien défendues. L'officier nous mena au haut d'un toit, d'où nous vîmes la position et les travaux de Montmartre.

Camp du Bourget, mardi 4 juillet.

J'ai eu ce matin les détails de la convention conclue avec la nation française :

« Le feld-maréchal a la grande satisfaction d'annoncer aux troupes sous ses ordres que, de concert avec le feldmaréchal prince Blùcher, il a conclu une convention militaire avec le commandant en chef de l'armée française à Paris, aux termes de laquelle l'ennemi s'oblige à évacuer Saint-Denis, Saint-Ouen, Clichy et Neuilly, aujourd'hui à midi, et Paris demain. L'armée française se retirera derrière la Loire. »

J'ai tué ce matin un paon que j'avais vu dans un petit bosquet de mon jardin. Je l'ai retrouvé avec beaucoup de peine.

Mon pauvre Dick est de retour : un soldat belge l'avait et 1'ofTrait à vendre, quand l'ordonnance d'un officier du 1er de hussards le reconnut et me ramena mon cheval favori.

Le soir, j'ai été à cheval avec le major Grant et Luard, à Saint-Denis, pour voir si cette ville était livrée à notre armée. Les routes qui y donnent accès ont été coupées.

Nous trouvâmes uu passage avec quelque difficulté et encore nous fallut-il attendre qu'on eût comblé un fossé pour nous permettre d'entrer dans la ville.

Le drapeau tricolore flottait sur l'église de Saint-Denis et sur la mairie , et tous les gardes nationaux avaient au chapeau la cocarde nationale. Nous étions probablement les premiers Anglais entrés dans la ville, et la population, qui paraît dévouée à Buonaparte, nous lançait des regards très noirs. Nous demandâmes à un officier de garde à la maison de ville pourquoi on n'abaissait pas les couleurs nationales pour les remplacer par le drapeau blanc : il nous répondit qu'on n'avait pas encore décidé à qui irait la couronne. Si c'est à Louis XVIH, on changera les drapeaux; si c'est au duc d'Orléans, on gardera les trois couleurs.

A cinquante yards de la porte de Paris est posté un piquet français. Un officier est venu nous faire connaître la ligne de démarcation jusqu'à demain à midi, heure à laquelle Montmartre nous sera livré. Un sergent des Gardes qui essayait d'entrer dans la ville par la porte de Paris et qui devait passer près des ligues françaises, essuya leur feu, ce qui le fit presque mourir de frayeur. Il y eut alors une scène très amusante qui se termina par une rossée administrée à un civil français par le major Grant qui adressait des injures à tous les Français présents.

Il est sorti ce matin de Saint-Denis environ dix mille hommes; tout habitant capable de porter les armes avait le costume de garde national.

Le roi d'Espagne a rétabli dans son royaume l'ordre des Jésuites; il en était du reste demeuré beaucoup depuis l'époque de leur expulsion. Il est étonnant de voir ramener, surtout par un Roi, des religieux si redoutables à tous les princes à cause de leurs doctrines régicides.

Voici ce qu'on donne comme l'exacte description de la frégate à vapeur récemment lancée à New-York Longueur du pont, trois cents pieds; largeur, deux cents pieds; épaisseur des murailles, treize pieds, en planches de chêne et de liège alternées. Elle porte quarante-quatre canons dont quatre sont des canons de 100 Les canons de coursive sont de 60; ceux du gaillard d'arrière et du gaillard d'avant de 42. En cas d'une tentative d abordage pendant l'action, le mécanisme est si bien disposé qu'elle peut décharger sur le pont de l'adversaire cent tonnes d'eau bouillante à la minute. En même temps elle actionne sur ses plats-bords avec la plus grande régularité trois cents coutelas et un même nombre de lourdes piques de fer de grande longueur qu'elle darde hors de ses flancs et retire avec une force prodigieuse tous les quarts de minute.

Saint-Denis près Paris, mercredi 5 juillet.

J'ai été aujourd'hui à cheval à Saint-Denis avec Grant et Luard; nous nous sommes rendus d'abord à l'église espérant y voir les tombeaux des rois de France, mais jugez de notre désappointement en trouvant l'église vide. Du moins elle nous paraissait telle, car nous ne pouvions découvrir ni un tombeau ni même une trace de sépulture jusqu'au moment où notre guide nous montra quelques dalles sous lesquelles est la fosse royale. L'église est belle, mais n'a rien de particulièrement frappant : elle ne peut lutter avec certaines cathédrales anglaises.

f Nous allâmes ensuite à l'Hôtel de ville, mais nous n y vîmes rien qui méritât la moindre mention, excepté 1 extrême grossièreté de quelques gardes nationaux. Nous fîmes ensuite à cheval le tour de la ville pour exa-

miner les travaux de défense. Un de nos officiers du génie nous apprit que si les Français n'avaient pas accepté la convention, il aurait fallu sacrifier, d'après les calculs les plus modérés, deux mille hommes pour nous en rendre maîtres. Les canons hissés sur ces ouvrages sont de vingt et de trente et appartiennent à des vaisseaux de guerre.

Montmartre, vu de Saint-Denis, fait un très bel effet : les flèches des nombreuses églises de Paris qu'on voit de chaque côté et l'encadrement pittoresque des collines qui l'entourent forment un ensemble charmant.

Pendant que nous étions à Saint-Denis, lord Wellington traversa la ville, allant à Saint-Ouen, où est actuellement le quartier général de l'armée. L'écurie de Louis XVIII et du duc de Berry entra à Saint-Denis avec un officier pour lui trouver de la place : immédiatement après, la ville entière était pavoisée de drapeaux blancs. Saint-Denis, je m'en suis assuré, est certainement favorable à Buonaparte et cependant voilà comme agissent ces perfides. J'espère que le pauvre vieux Roi percera à jour leur malveillance.

PICTOY.

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