POÉSIE ORIGINALE
Ils sont sacrés les rameaux dénudés qui se balancent Avec une morne solennité sur le tombeau Où dort le brave guerrier tombé Qui autrefois commanda la bataille.
La renommée consacre le gazon qui croît, L'bumble petite fleur qui s'épanouit, La rosée qui tombe à la fin du jour, Sur la couche du soldat.
Je l'ai vu dans l'ardeur du combat :
Son œil indompté défiait le destin. J'ai contemplé le noble front du vétéran Au milieu de la mêlée terrible.
Mais avant que le soleil eût atteint l'Occident, Cet œil s'était éteint, cette généreuse poitrine, Cette figure guerrière était tombée pour dormir Sur la terre étrangère !
La Villette et Montmartre, jeudi 6 juillet.
Ce matin nous nous sommes tous levés de bonne heure et nous avons mis des feuilles de laurier et de cheue à nos coiffures pour faire notre entrée dans Paris. Mais à quatre heures de l'après-midi aucun ordre n'était encore arrivé. Nous sommes alors allés diner à la Villette, et pendant qu'on préparait notre repas nous avons fait le tour des fortifications de Montmartre. Cette position exceptionnelle pourrait être défendue avec une quinzaine de mille hommes soit contre la ville, soit contre une armée assiégeante.
La vue qu'on a de ces hauteurs sur Paris est magnifique, aucune description ne peut en donner une- idée. On commande de là la ville et la Seine et les belles collines qui l'entourent.
Montmartre est une petite ville qui ressemble fort à Gibraltar. Les rues sont excessivement étroites. L'église est en ruine et presque toutes les maisons, en particulier celles qui bordent les fortifications, sont dans le même état. Tous les ouvrages on été livrés à nos troupes et sont occupés actuellement par des corps hollandais; on pourrait, de Montmartre, détruire Paris en quelques heures.
L'abord de Paris du côté de la Villette et de Saint-Denis a lieu par une large et magnifique route pavée, bordée
de deux rangées d'arbres de chaque côté. Mais nous cherchons en vain ces coquettes maisons de campagne, ces habitations riantes et variées qui se montrent en Angleterre, fruits de l'industrie commerciale et de l'opulence des marchands.
En revenant par la Villette, nous fûmes assaillis par une bande de canailles, partisans de Buonaparte, qui nous jetèrent des pierres pendant quelque temps pour nous forcer à ôter le laurier de nos coiffures. Mais nous gardâmes notre sang-froid et ils nous laissèrent rentrer eu paix. Je dois avouer que j'étais fort en colère et qu'à un certain moment j'ai dû me retenir bien fort pour ne pas sabrer un individu qui m'avait lancé un morceau de brique en criant : « Otez le laurier (I)! » Si nous portons le laurier et le chêne conformément aux ordres généraux pour entrer demain dans Paris, je prévois une réception bien différente de celle que nous espérions.
La première brigade des Gardes fait le service à la Villette et à la porte de Paris avec la garde nationale.
De retour au bivouac, nous trouvâmes que l'aide de camp du général Vivian avait détruit quelques-uns des ouvrages du petit camp retranché que nous nous étions amusés à faire : nous simulâmes alors la prise d'assaut de la maison du général.
Vivian est aimé de tout le monde ; il n'y a pas d'homme au service de Sa Majesté qui le mérite mieux.
Suresnes, vendredi 7 juillet.
Nous avons reçu l'ordre de nous mettre en marche ce matin à trois heures; nous étions persuadés que c'était pour aller à Paris, mais nous avons été bien désappointés
(1) En français dans le texte.
en apprenant que ]a brigade devait se rendre à Suresnes. L'étape a eu lieu au milieu d'un délicieux pays couvert de vignes, les premières que je vois depuis que j'ai quitté le midi de la France. Nous avons traversé Courbevoie et, à partir de ce moment, nous avons eu une vue admirable sur Paris. La Seine est aussi belle que la Tamise à Richmond. Le pont qui la traverse est particulièrement frappant pour l'œil d'un Anglais ; car chez nous les ponts sont construits autrement. Celui-ci est plat et la grande route de Saint-Germain à Paris y passe.
Suresnes est un joli petit village composé de trois ou quatre rues, avec de nombreuses maisons de plaisance. Le palais de la princesse de Vaudemont, alliée à la famille des Bourbons, est immédiatement au-dessus de Suresnes. Rien, dans son aspect extérieur ni intérieur ne peut donner un moment à un Anglais l'idée d'un palais : tout y est d'une simplicité extrême, mais très bien approprié. La volière contient de superbes faisans et des volatiles de toute espèce. La ménagerie n'est pas si bien garnie : on n'y voit qu'un beau chien de Terre-Neuve avec sa femelle et un cochon noir. C'était autrefois la résidence du célèbre Barras; c'est là même que Buonaparte vit pour la première fois Joséphine, alors maîtresse de Barras (1). C'est un vieux domestique du palais qui me raconta ce fait : il servait alors dans la maison. Il me mena voir les chambres et les divers appartements. La princesse est une petite femme de quarante-cinq
(1) Les Mémoires- de Barras ne sont pas d'accord avec les affirmations du vieux serviteur. On y lit que Mme Beauharnais ne se serait fait présenter à Barras qu'après le 13 vendémiaire sous le prétexte de la restitution des armes de feu le général Beauharnais, qui lui avait été déjà accordée par Bonaparte, a Son véritable motif' dit Barras, était de pénétrer dans ma société, où elle savait Mme Tallien admise en première ligne depuis le 9 thermidor. »
ans, à l'œil émerillonné; elle est fille, et Kennedy, qui cherche femme, a adressé à Son Altesse une note polie pour l'informer que ses propriétés sont sous bonne garde et pour l'inviter à quitter Paris pour Suresnes.
La construction qui couronne le mont Valérien était destinée à un couvent, d'après le désir de l'impératrice Marie-Louise; mais, depuis le retour des Bourbons, on en a fait une école militaire. C'est un bâtiment de briques, à deux ailes : il commande une vue des plus étendues. Sur la rive opposée est Bagatelle, le château du duc de Berry; le parc qui l'entoure, avec ses échappées sur la rivière, est des plus pittoresques.
Les jardins de Suresnes sont remplis de fleurs et de fruits mûrs dont nous ne nous privons pas.
Les Prussiens ont extorqué l'autre jour aux habitants quinze mille bouteilles de vin (1).
Le 10e de hussards et l'artillerie sontàPuteaux ; l'infanterie anglaise et hanovrienne sont cantonnées dans les Champs-Elysées et le Bois de Boulogne.
Les deux Chambres, s'attendant à être dissoutes à l'arrivée de Louis XVIII, ont transporté leur session à Orléans, où s'est rendue la majorité de leurs membres.
Carnot paraît avoir suivi l'armée que le gouvernement semble désireux de garder rassemblée. Davout a envoyé une circulaire aux officiers absents pour leur faire rejoindre leurs corps.
Les négociations pour la reddition de Paris et la cessation des hostilités se sont terminées au palais de Saint- Cloud, résidence favorite de Buonaparte, et dans la salle même où il tenait son Conseil d'État. Hier, conformément aux conventions, toutes les barrières ont été livrées.
(1) Quinze mille bouteilles de vin de Suresnes! Quelle vengeance contre l'envahisseur !
Paris, samedi 8 juillet.
Le général Vivian a donné à dix heures ce matin à un tiers des officiers de chaque régiment la. permission d aller à Paris, j'étais désigné et nous partîmes cinq, Murray, Lloyd, Luard, Dunkin et moi.
Nous laissâmes nos chevaux à l'hôtel d'Autriche et nous nous rendîmes à pied au Palais-Royal, où nous nous promenâmes jusqu'à trois heures. Nous allâmes alors chez Véry, près des Tuileries (1), et nous prîmes place a une fenêtre d'où nous vîmes Louis XVIII faire son entrée dans Paris.
Je sais que certains ont trouvé ce spectacle magnifique; pour moi, je n'ai jamais vu de plus sales va-nupieds que ceux qui précédaient le Roi et qui s'intitulent son armée. Le vieillard paraissait heureux; il souriait et saluait tout le monde. Mais il n'y avait pas la vingtième partie de la foule que nous nous attendions à voir. A notre arrivée, ce matin, le drapeau tricolore flottait sur la colonne Vendôme et sur tous les édifices publics; tous les gardes nationaux avaient la cocarde tricolore • dès que Louis fut à la porte de Paris, le drapeau blanc flotta partout et on ne vit plus que cocardes blanches.
Après avoir dîné chez Véry, nous nous sommes promenés dans le jardin des Tuileries; nous avons vu le Roi se montrer à ses partisans à l'une des fenêtres du palais. La populace répondait à ses saluts par ses vociférations de « Vive le Roi! » Si son rival Napoléon s'était montré en même temps et avait prononcé quelques mots du haut d'un banc, le peuple aurait bien vite crié : « Vive l'Empereur! »
(1) Le traiteur Véry était alors sur la terrasse des Feuillants.
La plus grande partie des Parisiens semblait absolument indifférente à l'arrivée de Sa Majesté et j'ai la ferme conviction que Buonaparte lancera encore ce malheureux pays dans une guerre avec l'Europe, s'il réussit à atteindre l'Amérique où l'on croit qu'il veut se réfugier. Des gens du monde m'ont dit : « Le Roi que vous nous avez donné ne restera sur le trône que tant que les Alliés seront là. »
Nous avons parcouru les boulevards avec Luard jusqu'à neuf heures. Cette promenade, délicieuse le soir, était couverte de geus qui jouissaient en paix de l'agrément d'une belle soirée. L'air était si calme qu'il agitait à peine les feuilles des arbres ou les flammes des bougies de cire qu'on avait fixées à la façade des maisons pour fêter le retour du Roi. Je dois dire que les illuminations étaient mesquines et auraient déshonoré une ville de province. Des troupes d'individus à mine suspecte, évidemment payés par quelques agents du gouvernement, parcouraient les rues en criant : « Vive le Roi ! n et forçaient les habitants à illuminer.
Nous n'empêcherons le retour de Napoléon qu'en occupant ce pays pendant quelques années et en exigeant le licenciement de l'armée.
Le général Rey, qui commande à Valenciennes, renvoie tous les habitants qui ne peuvent s'approvisionner suffisamment. Il a adressé à la garnison un ordre du jour violent : il déclare qu'il ne renoncera jamais au drapeau tricolore,
Suresnes, dimanche 9 juillet.
Quand les Alliés sont entrés à Paris l'an dernier, les drapeaux pris à différentes époques aux Autrichiens et aux Prussiens par les Français et qui avaient été exposés
pendant quelque temps dans le palais du Luxembourg, furent enlevés et cachés avec soin, de peur qu'ils ne fussent réclamés par leurs propriétaires. Après le départ des Alliés on les rapporta, et je les vis à la Chambre des pairs. On les a encore fait disparaître. J'espère que cette fois les Alliés les réclameront et qu'on ne les laissera pas pour entretenir plus longtemps l'insatiable vanité des Parisiens corrompus. Si quelque étendard anglais se trouve dans le nombre, je compte bien qu'il sera péremptoirement réclamé, en raison de la douceur imméritée avec laquelle est actuellement traité le peuple français.
Saint-GIoud et Sèvres, lundi 10 juillet.
Je suis venu avec Luard pour visiter ce château et je l'ai trouvé habité par Blùcher et son état-major. Nous avons obtenu sans difficulté accès dans toutes les parties du château, excepté dans la chambre à coucher de Marie-Louise, que s'est réservée Blùcher!
La chapelle est très simple et sans un seul ornement doré. Buonaparte dérangeait rarement ses prêtres; jamais, je crois, excepté dans les cérémonies publiques. La première salle contient un superbe tableau, représentant le général Desaix au moment où, blessé, il tombe de cheval dans les bras du général Junot, pendant la fameuse bataille de Marengo, qu'il remporta, grâce à sa rapidité à amener les réserves. Cette belle peinture est de David, et les personnages sont de grandeur naturelle. Au-dessus de la cheminée d'une autre salle, était suspendu le tableau représentant Buonaparte traversant les Alpes; mais les Prussiens l'ont décroché. Je l'ai vu dans le passage qui mène au grand escalier. Ils veulent, sans doute, le détruire ou l'emporter.
L'intérieur de ce palais est si magnifique que nous étions éblouis en en sortant. Les jardins sont dans un état honteux, car une division prussienne y bivouaque. Les cascades jouent, ainsi que la plupart des fontaines : je n'hésite pas à dire que Saint-Cloud est un paradis en comparaison des autres palais et des autres parcs que
j'ai vus.
Les empereurs de Russie et d'Autriche, et le roi de Prusse sont arrivés ce soir à Paris.
Le château de Vincennes continue à refuser soumission au Roi.
L'entrée de Paris par le pont de Neuilly offre à l'œil une majestueuse perspective. La barrière se compose de deux imposantes constructions militaires ayant de tous côtés des portiques supportés par de superbes colonnes doriques. Ces bâtiments sont séparés par des grilles de fer. En face de la barrière est un magnifique arc de triomphe, commencé par Buonaparte et qui s'appelle l'Arc de l'Étoile.
Paris, mardi 11 juillet.
Je suis fâché de voir l'état dans lequel sont les musées. Ceux du Jardin des plantes sont déjà honteusement pillés, particulièrement le Muséum et l'amphithéâtre de chirurgie et d'anatomie. Plusieurs centaines de bouteilles ont été enlevées; j'ai vu un individu qui en tenait deux et qui buvait l'esprit-de-vin qu'elles contenaient et qui avait servi à conserver quelques lambeaux de chair humaine ou de curieux débris anatomiques.
Le Louvre sera dépouillé de la moitié de ses peintures, et parmi celles-là sont quelques-unes des plus belles; les Prussiens ont déclaré qu'ils reprendraient toutes celles qu'on a enlevées à Berlin. Si l'empereur
d'Autriche, le roi de Belgique, l'empereur de Russie agissent de même pour tout ce qu'on leur a pris, il restera bien peu de choses. Les Prussiens ont des sentinelles au Louvre et à tous les autres musées.
Le soir, après avoir dîné chez Véry , je suis allé à l'Opéra voir Castor et Pollux. La salle était pleine d'officiers anglais et prussiens : parmi eux on remarquait le prince Guillaume de Prusse, lord Hill, le général Alton, Vandeleur, lord Combermere et sa femme.
Les bruits les plus divers circulent sur Buonaparteles uns disent qu'il est avec l'armée de la Loire- les autres qu'il a été pris en mer par un de nos croiseurs • ce dernier récit me paraît le plus probable.
Nous recevons à l'instant d'Angleterre la nouvelle de a mort de M. Whitbread (1); il s'est tué en se coupant la gorge. J en suis bien aise, et je souhaite que son ami Whaitman et d'autres suivent son exemple.
Le dépôt du régiment est transporté de Romford à Bnghtou. Il a quitté Romford le 6 de ce mois.
Les Prussiens occupent Orléans. Le pont sur la Loire est intact, mais les Français ont élevé de forts retranchements sur la rive gauche du fleuve.
Versailles, mercredi 12 juillet.
Je suis venu ici à cheval avec Chambers et j'ai visité le palais pour la seconde fois : j'y ai pris encore plus de plaisir que la première. Louis XVIII y fait faire de nombreuses réparations : dans quelque années, quand elles seront finies, Versailles surpassera tous les palais del univers.
Après avoir visité la ville, qui a beaucoup souffert de (1) Membre de l'opposition à la Chambre des communes.
la part des Prussiens, nous avons déjeuné à l'hôtel de France et nous sommes rentrés pour diner.
La principale armée de Buonaparte, celle qui s'est retirée au delà de la Loire, est entrée au service de Louis XVIII. Mais l'état-major et les commandants de place qui ont quelques fortifications à opposer à notre armée et aux partisans des Bourbons, paraissent déterminés à une résistance désespérée. Dans le Nord, on a sommé les forteresses au nom du Roi, mais elles refusent de se rendre. La population de ce malheureux pays est en proie à toutes les horreurs des sièges ou se voit forcée d'abandonner ses maisons et d'errer dans les bois. Les mêmes actes de violence, la même désolation menace les cités de l'Est, de l'Ouest et du Midi ; et pour en finir il faudra que la France éprouve dans toutes ses parties encore indemnes les misères inséparables du passage et du séjour de grandes armées. Un nombre énorme de corps francs, qui ne sont que des associations de bandits,, vagabondent dans les campagnes et commettent toutes sortes de déprédations.
Depuis que l'armée britannique est entrée en France, elle a été entretenue de vivres et de fourrages par les pays qu'elle a traversée, grâce à des réquisitions régulières. Nos commissaires n'ont fait aucun payement, et le gouvernement anglais ne remboursera jamais ce que nous avons touché, mais on a fourni des reçus réguliers afin que les propriétaires puissent dans la suite donner au gouvernement français la preuve des quantités de vivres qu'ils nous ont procurés.
Paris, jeudi 13 juillet.
J'ai visité aujourd'hui le palais du Luxembourg.
Le soir, après avoir diné chez Beauvilliers, nous
sommes allés, Lloyd et moi, au théâtre des Variétés, sur les boulevards. Nous eûmes avec un officier de cavalerie française une altercation qui faillit finir par un duel. Hier un officier du 1er de dragons légers de la légion «allemande a fait un exemple d'un officier français qui l'avait insulté la veille au soir. Ils se sont battus dans les Champs-Elysées et l'officier français a eu le poumon traversé.
Les Parisiens sont très occupés à renverser les bustes de Buonaparte et à effacer ses initiales sur les monuments publics.
Le château de Vincennes refuse toujours de se soumettre à Louis XVIII et le drapeau tricolore flotte sur ses remparts.
Malmaison, vendredi 14 juillet.
Le major Cléments est en route avec un détachement de remonte pour venir réparer les vides du régiment : nous l'attendons incessamment.
J'ai été à cheval à la Malmaison; je suis revenu pour dîner, je me suis habillé et j'ai été à Paris, à l'Opéra, avec Luard, Lloyd et Pulsford. Le roi de France y était avec Monsieur et le duc de Berry. Tous les trois étaient dans une loge d'apparat entourés de plusieurs maréchaux et d'officiers couverts de décorations. Toutes les cinq minutes, quelques individus de la galerie braillaient : «Vive le Roi» !et naturellement toute la salle les imitait.
Pertes des Prussiens du 15 juin au 3 juillet.
Tués, 5,770; blessés, 16,350.
Prisonniers et manquants, 11,000.
Total géuéral : 33,120. En outre quatre officiers généraux blessés à Ligny et deux autres à Waterloo.
Paris, samedi 15 juillet.
J'ai dîné chez Beauvilliers avec Lloyd et Haniilton du 10e de hussards et nous sommes allés ensuite à rOpéra-Comique, où nous sommes restés jusqua dix heures. Nous nous sommes ensuite rendus au raout de Mme la doctoresse Quinsey, mais, trouvant la maison pleine, nous avons été chez Mme Laperrière, où nous nous sommes promenés dans le jardin pendant quelques heures, puis nous avons pris un cabriolet pour rentrer.
Paris, dimanche 16 juillet.
Après avoir dîné à Suresnes, j'ai été à Paris en cabriolet avec Croker, Luard et Deane. Nous avons visité les Tuileries et dans la salle des Maréchaux nous avons vu les portraits de Murât, Lefèvre, Soult, Masséna, Davout, Jourdan, Ney, Brune, Victor, Macdonald.
La vue des jardins depuis les fenêtres du palais est très agréable. Ils sont toujours ouverts au public et forment la principale promenade de Paris. « Les beaux et les belles (1) » y étaient rassemblés par milliers, etnous avons vu plusieurs sociétés qui dansaient sur l'air à la mode : « Vive Henri IV! „ qu'elles chantaient accompagnées par d'autres. Plusieurs bosquets de majestueux marronniers offrent une ombre délicieuse. A leur abri, des milliers de gens se promènent ou s'assoient pour faire la conversation. Une allée, qui s'étend dans toute la longueur du jardin, est ornée de deux admirables
(1) En français dans le texte.
raogées de grands orangers en caisses. Entre eux s'élèvent de superbes statues et des vases de marbre,
Après avoir vu le jardin et la foule du haut de la galerie, nous pénétrâmes dans la salle du conseil où nous vîmes une belle colonne faite à la manufacture de porcelaine de Sèvres en l'honneur de l'armée française, après les campagnes de 1805 et de 1806. Dans une autre salle est une statue d'argent de deux cent cinquante livres offerte par la ville de Paris à la Postérité en l'honneur de Napoléon.
Nous quittâmes le Palais pour aller à l'Opéra-Comique. Au bout d'une heure, nous en sortîmes et nous allâmes à Tivoli, où nous restâmes jusqu'à deux heures du matin.
Cet établissement de nuit ressemble beaucoup au Vaux-Hall de Londres, mais n'est pas si bien éclairé. D'un autre côté^ les jardins sont arrangés avec plus de goût qu'aucun jardin public en Angleterre.
A neuf heures commencent les divertissements. Ici on voit le Grand Turc, assis sur une espèce de trône, et disant la bonne aventure aux femmes; là, un prestidigitateur étonne par sa dextérité; dans un autre coin, une jeune femme joue de la harpe et charme les oreilles par ses accords. Ailleurs ce sont des orchestres et des gens qui se livrent au plaisir de la danse, des chevaux de bois et plusieurs balançoires. Un bassin d'eau avec trois bateaux remplis de monde nous a retenus longtemps.
A onze heures et demie, très beau feu d'artifice. Pendant qu'on le tirait, une jeune fille, dansant et marchant, montait sur une corde raide attachée au sommet de la carcasse. Quand elle fut presque en haut, les fusées, les pétards partirent autour d'elle et elle parut entourée de feu. Ce spectacle était magnifique, et toute
la compagnie paraissait enchantée des amusements de la soirée.