CHAPITRE Vin. — OCTOBRE ISIiO
cuirasse; il s'est écrié : « Très joli! » Les batteries d'obusiers ont aussi attiré son attention; il a eu grand plaisir à les voir charger et faire feu. Il n'est pas facile de causer avec lui; ses interprètes sont deux officiers anglais qui ne savent pas un mot de français; heureusement que M. de Gramont sait l'anglais.
Le prince Jung est remonté en voiture pour s'en retourner par Bellecouret les quais de Saône à son auberge; les curieux n'ont pas manqué. Il est littéralement couvert de pierreries : sa toque était couverte de perles et de diamants, surmontée d'un oiseau de paradis; il avait d'énormes boucles d'oreilles avec des perles et des rubis, un collier en perles et diamants évalué à sept cent mille francs, un baudrier couvert de diamants, un sabre magnifique; sa tunique était aussi ornée de diamants. Il est mince, a la figure basanée, le nez retroussé comme les nègres. Quand on lui est présenté, il donne la main.
J'ai été voir le prince Jung à Thotel du Parc; il s'était mis en négligé; il avait une casquette brodée, qui ressemble au casque des mineurs à la tranchée; une grande tunique de couleur; un pantalon vert avait remplacé son pantalon rouge galonné. Il a voulu absolument me reconduire jusqu'à mon cheval.
5. — J'avais envoyé le 18 août le comte Alfred de Gramont, lieutenant au 14« léger, mon officier d'ordonnance, porter à Chambéry la croix de commandeur de la Légion d'honneur, que le Président a accordée, sur ma proposition, au lieutenant général comte de Maugny, gouverneur de Savoie. M. de Gramont a été autorisé à aller jusqu'à Turin.
6. — Mgr Fransoni, archevêque de Turin, banni par jugement, est arrivé à Lyon avant-hier; il est venu me voir aujourd'hui. Ce prélat a soixante-deux ans; il est fort vert; il est mince et maigre; ses yeux annoncent de la finesse et de l'esprit, et sa conversation le confirme; il compte rester à Lyon et y vivre très retiré, si le gouvernement français ne s'y oppose pas. Je ne vois pas pourquoi il aurait cette complaisance pour le gouvernement du Piémont. Ce prélat parle bien français; le
gouvernement piémontais lui a séquestré ses quatre-vingt mille francs de revenu; il a été mis au secret dans la citadelle de Fénestrelle. Pour que le tribunal pût le condamner au bannissement, on a dû inventer ce beau motif qu'il n'avait pas les droits de citoyen, parce qu'il était obligé, en sa qualité d'évêque, d'obéir à un souverain étranger, au Pape.
Mgr Fransoni n'a pas voulu indiquer au gouvernement le pays où il désirait être envoyé, attendu que, victime d'une illégalité, il ne devait indiquer que son diocèse pour lieu de sa résidence; il a été bien aise dètre envoyé en France.
J'ai été rendre à Mgr Fransoni sa visite : il avait été chez M. de Lacoste, commissaire extraordinaire, qui, pas plus que moi, n'avait reçu d'instructions à son égard; il m'a parlé du roi Victor-Emmanuel. Le premier ministre d'Azeglio l'encourage, dans ses plaisirs, car il veut exercer le pouvoir sans contrôle, et le Roi trouve cela très commode. Celui-ci est faux comme la plupart des princes de la maison de Savoie, mais surtout très léger. Il va beaucoup à la chasse, quelquefois seul. Un jour il s'arrête auprès d'un paysan qui labourait son champ, et se met à causer avec lui. Ce paysan lui raconte qu'il a un fils estropié dans la dernière guerre, et qu'il n'a pas de pension. Yictor-Enmianuel lui dit : « Que ne vous adressez-vous pas au Roi? — Le Roi, monsieur? Cela est bien inutile, il ne s'occupe que de ses plaisirs et pas du tout du pays. — Envoyez toujours une pétition », répliqua le Roi. La pension fut accordée.
Le duc de Gênes a beaucoup d'esprit, plus que le Roi; sa fausseté est aussi bien plus grande. II est, comme Victor- Emmanuel, très brave.
8. — Il existe dans les départements de la Haute-Saône, du Doubs et du Jura, une société secrète encore imparfaitement organisée. Elle cherche à s'assimiler l'ancienne secte des « Rons Cousins », très nombreux dans la Franche-Comté et dont elle a pris le nom. Cette société a. on le suppose, des ramifications avec la Suisse et avec Lyon. Les « Bons Cousins », secte semi-maçonnique, semi-politique, existent de temps immémorial en Franche-Comté; les démagogues