CHAPITRE PREMIER. — DECEMBRE
Je liens de M. (iermonière, l'un d'eux, qu'il y avait douze rangs de tables, sur quatre cent soixante nnèlres de longueur; les tables étaient séparées pour la facilité du service. Au nnilieu était celle des députés invités. M. Senard avait à sa droite M. Odilon liarrot, à sa gauche M. Duvergier de llauranne. Près de cette table il y avait une tribune où les orateurs montaient. On a prononcé seize grands discours et deux petits; on s'est mis à table à trois heures et demie de l'aprèsmidi, on n'en est sorti qu'à onze heures du soir.
Le discours de M. Odilon Barrot a terminé les harangues. On a bu avx institutions constitutionnelles; ce qui a empêché M. Garn;<îr-Pagès et les radicaux du premier ordre d'assister au banquet. Les toasts au Roi et à la dynastie n'ont pas été portas. On s'attendait à chaque instant à voir entrer M. de Lamartine, qui avait écrit qu'il adhérait à tous les toasts, lyais qu'il y avait de l'inconnu, de l'inattendu dans ses projets, et qu'il ne savait pas s'il pourrait venir.
Il n'y avait de mets chauds que sur la table des députés invités; les dindons et les petits cochons, qui étaient les mets dominants, étaient froids et avaient été découpés hier. Le coup d'œil de ces dix-sept cents personnes assises était fort beau, du moins à ce que m'a dit ce M. Germonière, qui a quarante mille livres de rente et auquel le président du banquet, Senard, a dit qu'il serait député. Il raconte que ce festin constate la séparation des radicaux et des communistes. Le fait est qu'il y avait à ce banquet des gens comme MM. Levavasseur, qui ont deux cent mille livres de rente et qui, par conséquent, n'ont aucun intérêt à ce qu'on partage les biens des riches.
Après le festin, M. Marion, commandant l'artillerie de la garde nationale, qui a de soixante à quatre-vingt mille livres de rente, a réuni, chez lui, à minuit, quatre-vingts personnes, parmi lesquelles les députés invités. Il y avait un beau buffet où chacun a pu souper, car la plupart avaient peu mangé au banquet.
Au milieu du festin, on a fait signer une pétition pour la réforme; les convives venus par curiosité ont dû faire comme
les autres. Le Juif et député Crémieux n'a pas dû être flatté de l'attention qu'on avait eue de mettre un cochon sur toutes les tables. Gomme dans toute cette démocratie il faut toujours un petit brin d'aristocratie, la table où étaient les députés invités est la seule où on ait donné du café.
26. — J'ai été, le soir, chez l'ancien maire de Rouen, M. Barbet; il reçoit le dimanche. Il y avait assez de monde; le principal sujet de la conversation était le banquet d'hier, qui fera plus d'effet à Paris, par le retentissement que lui donneront les journaux, qu'à Rouen, où on est disposé à s'en moquer. Cela n'a pas produit la moindre émotion dans cette ville, où, au fond, on aime la tranquillité.
Le préfet Dupont-Delporte m'a dit que j'ai bien réussi à Rouen, et que les gens de toute opinion applaudissent à la promptitude avec laquelle j'ai remis l'ordre dans le militaire.
27. — Je suis parti de Rouen à midi, et je suis arrivé à Paris à trois heures et demie.
J'ai vu le ministre Trézel, qui a été, suivant son usage, fort aimable pour moi. Il m'a parlé du banquet de Rouen; cette série de banquets le tracasse.
Le Roi a ouvert la session des deux Chambres au Palais- Bourbon; il a été accueilli avec enthousiasme. La majorité des deux Chambres a voulu, je crois, lui montrer par là son mécontentement de ce que, dans les banquets réformistes, son nom avait été proscrit des toasts. La Reine a été assez applaudie, lors de son entrée dans sa tribune; il y a eu quelques cris de : « Vive madame la duchesse d'Orléans! » et peu de « Vive le comte de Paris ! »
Le Roi était enroué, par suite de sa grippe, mais sa voix était forte, et, quoique les journaux de l'opposition aient dit le contraire, il n'avait pas l'air malade. On a beaucoup crié : € Vive le Roi ! » à son départ comme à son arrivée.
31. — Je suis rentré hier à Rouen à sept heures du soir; j'ai été réveillé à une heure du matin par mon chef d'étatmajor, qui est venu m'annoncer qu'on sonnait le tocsin et qup la fonderie de M. Lacroix était en feu. Je suis monté immédiatement à cheval et je m'y suis rendu. J'ai fait venir