CHAPITRE PREMIER — JANVIER
beaucoup de monde, lorsqu'on a annoncé le marquis et la marquise de Boissy; aussitôt le silence le plus complet, et tout le monde de tourner la tête vers la porte. La pauvre femme a paru d'abord un peu interdite. Cette ancienne maîtresse de lord Byron est de petite taille; malgré ses cinquante ans, elle a encore de beaux tire-bouchons blonds, une poitrine et des épaules blanches qui font encore de l'effet.
On a distribué aux deux Chambres un mémoire d'un M. Petit qui dénonce M. Génie, secrétaire particulier de M. Guizot, qui a toute sa confiance, comme ayant reçu de l'argent pour de vilains marchés. Cela fait grand bruit.
13. — Abd-el-Kader et sa famille ont été déposés au fort Lamalgue. M. le lieutenant-colonel Lheureux, aide de camp du ministre de la guerre, est chargé du commandement du fort Lamalgue pendant tout le temps qu'y séjournera Abd-el- Kader. Il avait été convenu qu'un officier d'état-major du ministre de la guerre serait envoyé à Abd-el-Kader, pour tâcher de l'amadouer. Le général Trézel avait choisi parmi eux le heutenant-colonel Lheureux. Cet officier a jugé convenable, au lieu de chercher à le capter, de le mettre au fort Lamalgue, de le séparer des personnes de sa suite, etc. Le Roi , en apprenant cette nouvelle, a été furieux, et avec raison : une dépèche télégraphique vient d'être envoyée à M. Lheureux pour lui donner l'ordre de revenir immédiatement.
Le ministre de la guerre a des officiers fort médiocres auprès de lui; c'est la conséquence de l'obligation où se croient tous les ministres arrivants de prendre les officiers d'ordonnance du prédécesseur comme le mobilier de l'hùtel. Us devraient, au contraire, être tous bien connus du ministre de la guerre et avoir sa confiance pour pouvoir lui rendre compte d'une manière exacte. Au lieu de cela, quand il y a une vacance dans ce mobilier de la guerre, comme ces emplois sont très recherchés à cause du séjour à Paris, les ministres choisissent ordinairement, si ce n'est un de leurs parents, un homme très protégé, sans penser le moins du monde s'il a ou non des capacités. Je sais bien, mon Dieu! que pour rester vingt-quatre heures dans l'antichambre du
ministre de la guerre il n'est pas besoin d'avoir un mérite transcendant; mais, lorsqu'il surgit une mission importante à donner, le ministre de la guerre est embarrassé, et. comme conséquence, on a les sottises du colonel Lheureux. Les officiers d'ordonnance du ministre de la guerre devraient être des officiers capables, qui seraient continuellement en mission sur tous les points de la France, pour lui rendre compte des contraventions aux règlements; le ministre devrait s'en servir comme l'Empereur le faisait de ses aides de camp.
16. — Je suis parti de Paris par le convoi de dix heures du matin. J'ai voyagé en tête à tête avec la femme d'un négociant de vins de Bercy qui allait à Pont-Audemer voir sa belle-sœur malade. C'est la nièce de M. Guizot, ce qui fait que son frère, clerc de notaire, a été transformé en receveur particulier à Pont-Audemer. ce qui lui vaut quinze mille livres de rente. On ne reprochera pas aux ministres de ce temps-ci d'oublier leurs parents. Petites et grandes places, tout leur convient; c'est scandaleux. Je suis arrivé à une heure à Rouen; une demi-heure après, j'étais à cheval, visitant les postes.
19. — J'ai été le soir chez le receveur général comte de (ierminy, qui est fort bien. Sa recette générale est la meilleure de France; il avoue qu'elle lui produit cent cinquante mille francs de rente. Sa maison est magnifique; il l'a achetée avec le mobilier à son prédécesseur, M. Baudon. qui l'avait fait bAtir. Mme de Gcrminy est fille de M. liumann, mort ministre des finances, qui a donné cette recette générale à M. de Germiny, qui était préfet.
21. — Je suis arrivé à Paris à trois heures pour assister demain à la séance de la Chambre des députés.
22. — La séance a été vive à la Chambre des députés. M. Odilon liarrot a attaqué le ministère sur l'afTaire Petit et sur la part que M. Génie, secrétaire de M. Guizot, y a prise. M. Guizot n'a pas eu de succès dans sa réponse; il a nié tout simplement. M. Thiers a protesté de l'innocence des faits qui se sont passés sous son ministère; cela prouve qu'il a beaucoup d'aplomb pour mentir.