CHAPITRE VI. - OCTOIJUK
démission. Le prince Murât, M. Udilon Barrot ont fait au Président les plus vives représentations à ce sujet; ils n'ont pas pu, plus que tous ceux qui lui ont peint les inconvénients de cette mesure, obtenir de le faire revenir sur sa décision; il est fort entêté quand il a pris une résolution. Il écoute très bien, tout aussi longuement que l'on veut, puis il ne répond rien et suit son idée.
14. — Je quitte ma maison de la rue du Faubourg-Saintllonoré, numéro 53, et je viens m'établir rue d'Aguesseau, numéro 13. La maison de Mme de Castellane est louée par le ministère des travaux publics comme succursale de l'Elysée. Je m'y croyais fixé pour le reste de mes jours, et il m'a été dur d'en sortir.
Le Président, malgré son entêtement, a cédé pour la garde nationale, en voyant les conséquences fâcheuses qui en résulteraient. Des ordres ont été donnés pour qu'il y eût, à dater de demain,^ un poste de seize hommes de la garde nationale.
20. — J'ai rencontré, chez la princesse DemidofT, Louis- Lucien Bonaparte, fils de Lucien; il est dévoué au Président; il a l'apparence de quarante et quelques années, un accent italien prononcé.
23. — J'ai trouvé chez M. le comte Mole M. de Persigny, favori du prince Louis-Napoléon; il m'a franchement raconté qu'il n'y avait de salut pour la France que par la restauration de l'Empire, qu'il fallait un Sénat, un conseil d'État, des fonctionnaires largement rétribués, enfin la constitution impériale. Il a ensuite pris à partie M. d'IIavrincourt, qui appartient au parti légitimiste, et il a prêché hautement sur la nécessité de sauver le pays en faisant empereur le prince Louis-Napoléon. Le nom de Napoléon, a-t-il dit, est le seul qui soit populaire en France et en Europe; il a cité les chansons de Béranger, il a aussi appelé l'histoire romaine à son aide, en disant que la gloire de César avait fait régner ses descendants pendant quatre cents ans; il ne faisait pas attention à toutes les contradictions de M. d'IIavrincourt. Le secrétaire de la Chambre, Heeckeren, qui semble assez avant dans la confiance, racontait qu'il fallait chasser la Chambre. Je me suis contenté
,,i JOURNAL DU MARÉCHAL DE CASTELLAKE. d'écouter pour mon instruction, mais de tout cela je conclus 'u on médite quelque coup dÉtat. Avec quoi' Comment? Je
"ï^l'^bf Président a été déjeuner hier à Maisons chez la maréchale Nev. où le prince de la Moskowa latlendait: pu.s .1 a e à Saint-Germa.n passer la revue du H- bataillon de la !arde nationale et du i" régiment de cuirassiers d a dehvre d croix, puis .1 a assisté à des courses sur le pré. Mme Howard .^tait rendue à Saint-Germain avec le chef de cabinet du prmce Louis. Mocquart et sa femme. On avait d.t que le prmce Lou.s reviendrait de Saint-Germain à Paris à la tète de ce reg.ment de cuirassiers avec le titre d'empereur; mais nous nous sommes couchés républicains comme la veille; la pluie est toujours un Xantpour lenthous.asme. Cest partie remise a un autre iour- on ne croit pas que nous attendions lonstemps.
30 Le prince Louis-Napoléon est très préoccupe; sa convi'ction est qud y a nécessité pour lui de se fa'- P-'^ mer empereur promptement. Peut-être balance-t-.l .ur le^ moyen à prendre; sûrement il aimerait mieu. 1 être par la Chambre, mais cela est difficile. Un coup dEtat ne 1 est pa= moins. Le Président se croit sur de deux régiments, mais avec lela on- ne fait pas une révolution. Cette idée le préoccupe. Lne modification ministérielle est immmente
Il V a un article dans le Dix Décembre sur le gênera Changarnier ; il y perce du mécontentement contre lui et le destf cenendant de ne pas rompre.
Te «énéral Changarnier a donné, hier 29. au Président un diner^de soixante personnes. On voulait conclure de ce festm que la plus parfaite entente régnait entre le Président et lu.. Les fonds n'en ont pas moins baissé à la Bourse.
lï- J'ai rencontré à cinq heures M. de Flahault. que je^ n'avais pas vu depuis plusieurs années; il m'a appns la for-« u,ation du nouveau ministère et l'envoi d'un message a 1 .\s semblée par le Président de la République. Le nouveau ministère est ainsi compose : MM le général d'U.utpoil à la guerre, de U.uxeval au affaires étrangères, Ferdinand Barrot à lintérieur, Ach.ll
CHAPITHi: VI - NOVEMBRE 1849. 195
FouLD aux iinances, Parieu à l'instruction publique, Rouher à la justice, BixtLVU aux travaux publics, contre-amiral Komai.n- Desfossés à la marine, Dumas (de l'Institut) au commerce et à l'agriculture.
Les ministres sortants sont fort choqués de la manière brutale avec laquelle ils ont été chassés et de ce qu'ils appellent l'ingratitude du Président. M. Odilon Barrot avait fait faire une simarre toute neuve pour la cérémonie du 3 novembre, son discours était prêt; il a appris son renvoi à sa maison de campagne de Bougival. Le Président de la République, violant les statuts de la Légion d^honneur, qui exigent un certain temps passé dans les grades inférieurs pour arriver aux grades supérieurs, a envoyé à M. Odilon Barrot le grand cordon, en même temps que son congé. M. Odilon Barrot n'était que chevalier; on lui a adressé à la fois les quatre arrêtés le nommant officier, commandeur, grand officier et grand-croix de la Légion dhonneur. Il a renvoyé le tout à la fois.
3 novembre. — L'institution républicaine de la magistrature a eu lieu aujourd'hui au Palais de justice. J'y ai assisté, car j'étais désigné pour faire partie de la députation des officiers généraux. Le Président de la République s'est d'abord rendu à la Sainte-Chapelle. Le républicain Sibour, archevêque de Paris, nommé comme tel par Gavaignac, n'en a pas moins fait un discours impérialiste; il est apparemment poltron. La Sainte-Chapelle avait été ornée d'une manière remarquable. Après l'office, le Président est revenu dans la salle des Pas perdus, dont une moitié avait été arrangée pour la cérémonie. On y avait construit des gradins, des tribunes pour les dames. Le Président était assis au fond sur une estrade, où se trouvaient les Cours de cassation et d'appel et les députations. M. Rouher, nouveau garde des sceaux, a fait un discours qui a eu le mérite d'être court. M. Dupin, procureur général près la Cour de cassation et président de l'Assemblée, lui a succédé; il a fait l'histoire de la magistrature presque depuis sa création jusqu'à nos jours, ce qui a été fort savant, fort beau, mais trop long; il a requis la prestation de serment. Après
19G JOURNAL DU MARÉCHAL DE CASTELLANE. cette prestation, le président Louis-Napoléon a lu, d'une voix claire, un discours très bien fait qui a été fort applaudi.
5 On a dit partout que le général Chansarnier avait embrassé le général dllautpoul chez le Président, et qu'ils marcheraient parfaitement d'accord. Le général Changarnier. auquel j'ai raconté le fait, ma répondu : « C'est lui et pa=, moi qui l'ai embrassé. . Cela pourrait bien être le baiser de Judas Le jour où le Président a amené le général Changarnier à l'Opéra pour faire tomber les bruits de son désaccord avec cet officier général, le public a remarqué le sérieux du général Changarnier et le peu de paroles qu'il a échangées avec le chef du pouvoir.
S J'ai été chez le Président de la République; il y avait du monde, moins de femmes que l'année dernière. Beaucoup, il est vrai, ne sont pas encore revenues de la campagne. Je n'ai pas vu de légitimistes; on prétend qu'il y en ira peu cet
hiver. , ,
10 - Une note au Moniteur d'aujourd'hui est de nature a faire croire que le prince Louis-Napoléon a renoncé à un coup dlUat pour se faire empereur. Il aura senti les difficultés d en venir à ses fins sans le secours de l'.\ssemblée, et il est probablement, quant à présent, décidé à se contenter de faire proroger à dix ans ses pouvoirs, ce à quoi l'.\ssemblée parait
disposée. , -, • *•««