‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862 (volume 3)Chapitre 121 sur 231 · CHAPITRE VII. — JUIN · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII. — JUIN

foule s'y presse pour voir Zanetta. Mme Damoreau-Cinti, qui n'est plus assez jeune pour un pareil rôle, le remplit bien; elle joue et chante à merveille.

Mme la duchesse d'Orléans, depuis le départ de son mari, vit très retirée, entièrement dans son intérieur, ne voyant personne, pas même son chevalier d'honneur, le duc de Coigny, qui ne l'a aperçue qu'une seule fois, depuis le départ de Mgr le duc d'Orléans. Ce prince n'en est pas jaloux, mais il ne veut pas qu'elle reçoive d'autres que de lui d'influence politique; il est fort bon mari.

28. — M. Thiers ne néglige rien pour gagner les journalistes; il les bourre d'argent sous tous les prétextes; les fonds secrets n'y suffiront pas; le moment arrivera où, leurs exigences allant toujours croissant, il ne pourra les satisfaire. M. Thiers fait une pension sur les fonds secrets à la maîtresse du député ChamboUe, rédacteur du Siècle, pour être agréable à celui-ci.

1'^ juin. — M. Odilon Barrot a écrit dans les journaux pour faire connaître les raisons qui l'ont empêché de prendre part à la souscription pour le tombeau de Napoléon; il a tué par là la souscription, et le Courrier et autres journaux qui y ont poussé ont imprimé qu'ils rendraient l'argent qu'ils avaient déjà reçu. Au reste, cette souscription a été faible et honteuse même, sous ce rapport, pour la mémoire de Napoléon.

5. — On a inséré dans les journaux un rapport du maréchal Valée, du 27 mai, sur sa campagne. Cet abus des rapports militaires est chose vraiment déplorable; ils deviendront, si on n'y prend garde, une source d'avilissement et de ridicule pour la France. La prise d'une échoppe, le plus mince combat, enfantent des relations ampoulées; le courage n'est cependant pas chose si exceptionnelle en France pour faire des apothéoses à si bon marché.

Nous avons eu, dans l'affaire du 27 avril, six tués; il y a trente personnes citées pour s'être distinguées; si nous avions une guerre réelle, on ne saurait comment récompenser des gens qui sont accoutumés à regarder la plus petite affaire comme un grand combat.

M. le maréchal Valée annonce quarante tués dans la journée la plus chaude. Une division de la Grande Armée, lorsqu'elle avait quarante tués, croyait s'être à peine battue. On remarque encore, cette fois-ci, que les régiments qui sont sortis de ma division sont ceux qui se sont le plus distingués.

6. — M. Pascal, préfet de Perpignan, est envoyé comme préfet à Foix. Depuis sept ans, je n'ai eu qu'à me louer de mes rapports officiels et de société avec lui. Sa femme est gracieuse et spirituelle. Cette maison me manquera.

9. — M. Thiers a offert, hier, au général Bugeaud le commandement en chef des troupes en Afrique, à condition qu'il y aurait un gouverneur civil, emploi que, dans ce cas-là, M. Thiers donnerait, dit-on, à M. Dufaure.

MM. les ducs d'Orléans et d'Aumale sont arrivés à Paris dans la journée, de retour d'Afrique. On a mal à propos inséré dans le Moniteur qu'ils y étaient hier.

11. — J'ai été à Neuilly faire ma cour au Roi, à la Reine et à Madame Adélaïde. J'ai vu le prince royal, qui a le visage fatigué, mais qui est très bien portant. Il a été assez sérieusement malade. Il dit qu'Abd-el-Kader a étonnamment organisé son armée ; au lieu de faire marcher toutes les tribus comme précédemment, il n'exige plus d'elles que vingt-cinq hommes les plus agiles et montés sur les meilleurs chevaux. Il a obtenu d'eux la chose la plus difficile : le silence. Il a fait afficher dans les mosquées que le Coran exigeait qu'on ne fît plus de cris en abordant les infidèles, et il en a obtenu un silence tellement parfait qu'à leur approche on entendait le flottement des étendards. On a trouvé dans une redoute, sur un de leurs sergents-majors, les feuilles d'appel de sa compagnie, ce qui prouve que les réguliers sont bien organisés maintenant.

13. — M. Thiers a inventé de faire venir à Paris M. de Lamoricière, pour parler avec lui d'Afrique; on n'avait pas, jusque-là, fait une chose aussi absurde que d'appeler un colonel pour donner son avis sur la conduite de ses supérieurs; c'est une très grande étourderie de la part du gouvernement. M. Thier-s est fort engoué de M. de Lamoricière.

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