‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862 (volume 3)Chapitre 144 sur 231 · CHAPITRE VIII. — JANVIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII. — JANVIER

journée s'est passée, suivant l'usage, à recevoir et à rendre des visites.

Le nouveau préfet, M. VaVsse, a de l'esprit et est bien tourné; il a une longue barbe, des gants jaunes. D'une famille de bons négociants de Marseille, il était avoué dans cette ville à l'époque de la révolution de 1830. L'avocat Thomas, celui qui mit son épée à droite, la première fois qu'il endossa son uniforme, ayant été nommé préfet des Bouches-du-Rhône, le fit son secrétaire général; il fut ensuite secrétaire du gouvernement d'Afrique, sous le général Damrémont. Quand le maréchal Valée arriva en Afrique, il passa à l'importante sous-préfecture de Saint-Ouentin, d"oû il vient d'être nommé préfet des Pyrénées-Orientales.

7. — Il fait à Perpignan un froid auquel on n'était pas habitué; il n'y en avait pas eu un pareil depuis 1829. Le thermomètre est descendu la nuit à 5 degrés Réaumur au-dessous de zéro; l'étonnement de certains habitants est comique ; je craignais qu'il y eût peu de monde au bal que j'ai donné aujourd'hui, à cause de ce froid; il y a encore eu cependant cinquante-deux femmes, toutes très bien mises. Deux officiers du 2" de housards : MM. Gentil de Saint-Alphonse et Tripard, ont fait quarante-six lieues pour y venir de Lunel, et autant pour s'en retourner. Ernest de Castellane, lieutenant-colonel du 12* de housards, y est venu de Béziers avec deux souslieutenants. Ceux-là ne feront que quarante-quatre lieues. L'uniforme de ces cinq housards a fait grand effet dans le bal.

12. — M. de Saunhac, évêque de Perpignan, a inventé de donner un dîner aux autorités à deux heures de l'après-midi, pour ne pas se déranger; il est vrai qu'il a soixante-quinze ans. Le curieux, c'est qu'il ne nous en a pas fait la moindre excuse, mais bien de ce qu'il conservait son chapeau sur la tête. Le motif de ce repas était une dinde aux truffes qu'on lui a envoyée, à ce qu'il raconte, du Quercy, où une branche de sa maison est établie. C'était aussi pour l'inauguration de son nouvel évêché, où l'architecte Basterot a fait un escalier de singes et des portes trop basses. En plus des autorités, il y avait à ce dfner M. de Saint-Malo, ancien sous-préfet de

Géret, légitimiste destitué en 1830, qui vit si retiré à Perpignan que je ne le connaissais pas.

28. — J'ai donné un bal costumé qui a été magnifique; il y avait cent vingt femmes et bien cinq cents personnes. Les femmes ont rivalisé entre elles à qui aurait le plus beau costume, ils étaient très frais; je n'ai pas pu avoir moins de soixante-dix habits noirs, mais le reste des hommes était en uniforme ou en costume. Chacun est d'accord pour dire que c'est le plus beau bal de particuliers qu'on ait vu ici; le fait est qu'à Paris je n'ai jamais vu de bal costumé plus beau. Il était venu des officiers de chasseurs et de housards de Garcassonne, de Béziers, de Limoux.

3 février. — Les jeunes gens de la ville ont donné le bal masqué annuel du jeudi gras, au théâtre. G'est vraiment une belle chose; il y avait bien deux mille personnes et de beaux costumes. Toute la société s'y rend, et, chose remarquable, quoique nécessairement toutes les classes y prennent part, il n'y a jamais la moindre dispute, l'ordre le plus parfait y règne. Ge qui y contribue, c'est que dans ce pays il y a peu ou point d'ivrognes ; chacun ne pense qu'à se divertir. La gaieté est franche; on danse beaucoup, on intrigue peu. Les étrangers n'en reviennent pas.

8. — Le bateau à vapeur le Vautour, parti le 1" février d'Alger, a relâché hier àPort-Vendres. Le général d'Hautpoul, inspecteur général de l'infanterie de l'armée d'Afrique, est arrivé dans la soirée à Perpignan; j'ai beaucoup causé avec lui. Il m'a dit que l'armée d'Afrique est dans le plus mauvais état; il n'y a ni discipline, ni instruction. On a dissipé, en 1841, cent quarante millions en Afrique. Les règles de la hiérarchie sont brisées, et cela commence par la tête. Le général Bugeaud dit le diable du général de Rumigny, et ce dernier déchire le gouverneur. Tous les officiers sont de même entre eux. Les incroyables avancements obtenus en Afrique ont créé des ambitions démesurées. Le pis est que ces gens-là croient avoir inventé la guerre. Ils seraient fort embarrassés de faire manœuvrer quatre bataillons; ils négligent impunément vis-à-vis des Arabes les précautions les plus simples, et

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