‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862 (volume 3)Chapitre 179 sur 231 · CHAPITRE XI. — FÉVRIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI. — FÉVRIER

avait Tair pensif; un des assistants lui a demandé à quoi il pensait, il a répondu à haute voix et avec emphase : « J'aime à voir danser lavenir. » Son interlocuteur a repris : « Quant à moi. j'aimerais mieux voir sauter le présent. »

14. — La reine 3Iarie-Christine n'a voulu, à ce qu'on m'assure, avoir de rapports avec 3Iuiioz, aujourd'hui duc de Rianzarès, qu'après avoir été mariée secrètement d'une manière telle quelle, par un prêtre, au commencement de 1834.

Il faut bien qu'aux yeux de rÉglise même il y ait eu des irrégularités dans ce mariage, puisque le Pape a forcé la reine douairière d'Espagne à en contracter un nouveau, en 1844.

Mon fils aîné a été nommé député pour la quatrième fois, le 9 février, par l'arrondissement de Murât, département du Cantal. Cette fois-ci, il va pouvoir siéger. Il a eu trente ans le 23 septembre 1844. On craignait, à cause de la neige, de ne pas pouvoir réunir un nombre suffisant d'électeurs; il en est venu quatre-vingt-dix à pied contre vents et marées, mon fils a eu quatre-vingt-six voix.

15. — Le baron de Bourqueney (1). notre ambassadeur à Constantinople, épouse Mlle de Juigné, aimable et bonne personne de vingt-quatre ans. Le gouvernement a senti, depuis 1830, la nécessité de donner des titres à ses ambassadeurs roturiers. Cet ancien rédacteur du Journal des Débats a donc été créé baron, afin d'éviter l'infériorité dans laquelle cela le mettait à l'étranger. Ces nobles improvisés ont pensé, pour la plupart, quune femme de bonne maison, pour eux gentilshommes de nouvelle date, était un meuble utile pour représenter à l'étranger.

M. Martineau des Chesnez, conseiller d'État, secrétaire général du ministre de la guerre, a été créé baron. La presse attaque cette nomination et quelques autres titres du même genre. La peur des journaux avait jusqu'ici empêché le Roi d'en délivrer, sauf à ses agents diplomatiques; il s'ôtait par là un moyen d'encouragement.

(1) Le baron de Bourqueney fut fait comte par l'empereur Napoléon III.

Depuis 1830, il n'y a plus, dans la loi, de peine contre ceux qui usurpent des titres; la rage d'en avoir n'en existe pas moins chez ceux qui se croient dans la position d'y prétendre, même chez les gens qui ont professé le républicanisme ou à peu près. L'Empereur le sentait bien lorsqu'il gratifia de titres une foule de conventionnels.

J'ai reçu une lettre du lieutenant général Saint- Yon. directeur du personnel de la guerre, m'annonçant la nomination de mon fils Pierre, maréchal des logis au 4» régiment de chasseurs à cheval d'Afrique, au grade de sous-lieutenant dans le même corps. M. le maréchal Soult s'est montré dans tout cela bon et affectueux pour moi, paternel pour Pierre, revenant toujours à dire qu'il voulait le nommer, parce qu'il le méritait certainement, mais surtout parce que cela me ferait plaisir.

10 mars. — Une circulaire du 2 mars 1845 de M. le maréchal duc de Dalmatie, ministre de la guerre, annonce que les essais faits dans plusieurs régiments ont fait reconnaître la nécessité de diminuer les dimensions de la giberne, de remplacer sa banderole par un ceinturon et de substituer une tunique à l'habit. C'est une véritable révolution dans l'habillement.

M. le maréchal Soult a résisté autant qu'il l'a pu. Les princes de la famille royale, M. le duc de Nemours surtout, et M. le duc d'Aumale, fort partisans de ces changements, l'y ont forcé. Les officiers, au lieu d'un habit, auront la tunique comme la troupe. On leur a supprimé la redingote et le manteau, qu'on a remplacés par un caban; en cela on a bien fait.

Les officiers d'infanterie auront un sabre traînant avec des bélières, dans le genre de la cavalerie; en cela on a fort mal fait, c'est laid et incommode; on a voulu apparemment flatter quelques jeunes gens voulant jouer au cavalier. La dépense sera plus forte, du moment qu'on donne la tunique à la troupe en sus de la capote.

On s'acharne maintenant à supprimer tout ce qui peut donner de la dignité. La considération du soldat consiste dans son habit; il le relève à ses propres yeux, à ceux de la popu-

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