‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862 (volume 3)Chapitre 195 sur 231 · CHAPITRE XI. — MAI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI. — MAI

établissements nécessaires à la marine dans le port. Les terrains seuls sont achetés, et, au 15 avril, l'ingénieur de la marine à Port-Vendres n'avait pas encore reçu l'ordre de s'occuper de ces projets. La réponse de M. Boucher, directeur des ports, est caractéristique : « Nous n'aurons pas demain la guerre avec l'Angleterre. » C'est avec de pareilles raisons qu'on ne fait rien; les Anglais en agissent bien différemment, ils travaillent avec activité pendant la paix et sont prêts quand la guerre éclate.

24. — Ibrahim-Pacha est arrivé à Paris, venant de Tours par le chemin de fer; des voitures du Roi l'attendaient au débarcadère. Le colonel Thiery, aide de camp de M. le duc de Montpensier, qui a été en Egypte avec ce prince, fait le service auprès de lui, pendant son séjour à Paris.

J'ai causé longtemps avec Ibrahim-Pacha et le duc de Montpensier; il a dit que, sauf de le faire monter au ciel, j'avais tout fait pour lui.

Ibrahim-Pacha a été reçu par le Roi, auquel il a été présenté par l'ambassadeur turc; il a dîné chez le Roi. J'ai été le soir chez Sa Majesté, qui m'a dit qu'Ibrahim-Pacha s'était loué de ma réception; le Roi m'a dit qu'il lui avait envoyé un billard de Boule. Je sortais lorsque le Roi a couru après moi pour me dire qu'il ne voulait pas me laisser échapper, et c'est alors qu'il a longuement causé avec moi sur Ibrahim- Pacha.

1" mai. — La fête du Roi a été favorisée par un beau temps. Ibrahim-Pacha a voulu assister avec son grand costume rouge à toutes les réceptions du Roi; cela faisait fort bon effet. Le Roi lui a passé le grand cordon de la Légion d'honneur autour du corps.

Il y a eu un beau bal chez la duchesse de Praslin. Ibrahim- Pacha y est venu avec son seul interprète, Nubar,et le colonel Thiery.

Les autres personnes de la suite d'Ibrahim, fatiguées des courses auxquelles on les soumet, s'étaient couchées; on avait fait, dans la journée, manœuvrer les troupes devant Ibrahim; je lui ai demandé s'il en avait été content, en lui

exprimant le regret de n'avoir pas pu lui en présenter autant; il m'a répondu : « Pour la quantité, oui; mais, pour la qualité, les vôtres sont meilleures et plus instruites. » Je lui ai présenté ma femme, ma fille Contades; il leur a encore raconté qu'à moins de le faire monter au ciel, j'avais fait tout pour lui. Il paraît que c'est sa phrase favorite.

S, — J'ai dîné chez M. Guizot avec Ibrahim-Pacha et tous les ministres, un fort beau festin, par ma foi! M. Guizot a fait placer dans son salon les portraits en pied du Roi et de la Reine, faits par Winterhalter, que Leurs Majestés lui ont donnés; ils sont magnifiques.

J'ai présenté le docteur Lallemand au ministre du commerce, avec lequel il a longtemps causé. Ce docteur, malgré ses idées communistes, était enchanté d'être de ce dîner. Il y avait aussi le spirituel interprète d'Ibrahim, Nubar, qui est plein de tact; il a vingt-deux ans, une figure charmante. Il est fatigué de la vie qu'il mène, car il ne quitte pas Ibrahim d'un pas, pour traduire ce qu'on lui dit, ce qu'il répond. 11 le fait avec une facilité remarquable; la besogne n'en est pas moins fatigante et délicate (1). Son rôle est important, un maladroit pourrait tout gâter.

iO. — J'ai été ce soir à l'Hôtel de ville, où le préfet de la Seine, comte de Rambuteau, avait donné un grand dîner à Ibrahim-Pacha, à ses deux fils et à son frère qui sont ici à l'École égyptienne.

Ibrahim-Pacha était appuyé contre une fenêtre au milieu de sa suite. Je lui ai fait de loin une révérence qu'il m'a courtoisement rendue; puis M. Nubar est venu pour me prier de m'approcher de Son Altesse, qui m'a tendu la main et m'a dit que si elle n'était pas venue au-devant de moi lorsqu'elle m'avait aperçu, c'est qu'on l'avait placée là comme un soldat, et qu'elle ne pouvait pas en bouger. Il m'a fait ensuite asseoir auprès de lui. Je tenais à ce qu'il allât chez la princesse de Beauvau, née Mortemart, qui donnait un bal qu'il avait

(1) La carrière de Nubar-Pacha a justifié le jugement du maréchal de Castellane; il a tenu une grande place en Egypte, où, étant premier ministre, il a organisé la réforme judiciaire.

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