CHAPITRE XI. — AVRIL 1846. 3S
le général Corbin lui a raconté que j"ai toujours le même zèle et toujours de belles troupes. « Oui, lui ai-je répondu; mais à la longue, c'est ennuyeux d'être laissé seul en arbalète, quand cela va mal partout. » Puis nous nous sommes quittés.
J'ai parlé au Roi de Soliman-Pacha; il m"a paru clairement que le grand cordon de la Légion d'honneur serait donné à Ibrahim, mais qu'on ne pensait pas du tout à l'accorder à Soliman-Pacha. Le Roi m'a dit de parler à M. Guizot de tout cela.
9. — J'ai vu le ministre de la guerre Saint- Yon; c'est, il faut l'avouer, un drôle de ministre. M. le duc de Nemours fait réellement maintenant le département de la guerre. M. de Saint- Yon l'avoue presque, en disant à chacun : << Voyez le duc de Nemours, parlez-en au duc de Nemours. « Il m"a raconté que les brigades à Paris sont données par les princes.
10. — Quelqu'un bien informé m"a assuré que le rappel du maréchal Bugeaud avait été décidé en conseil; il a fallu que les ministres insistassent; le Roi a fait de la résistance, il a fini par demander de mettre dans son rappel tous les égards possibles.
Un chef de bureau de la guerre m'a raconté que lorsqu'on veut savoir au juste la valeur d'un officier, on demande au ministre si je l'ai inspecté; alors on recherche mes notes, même dans mes anciennes inspections, pour avoir sur lui des notes exactes.
11. — J'ai vu ce soir chez Mme de Castellane lord Brougham, l'ancien ministre d'Angleterre; cet illustre jurisconsulte est grand, fort laid; il est d'une volubilité excessive et a des manières extraordinaires. On pourrait le prendre pour un fou sans lui faire injure. Il s'est fait bâtir près de Cannes^ dans le Var, un magnifique château où il va passer seulement quinze jours par an. Il avait reçu une invitation à dîner de M. Dupin; il l'a acceptée et est arrivé de Cannes à Paris aujourd'hui même, jour du festin.
10. — J'ai été chez 31. Duchâtel, ministre de l'intérieur, où il y avait une foule de députés et de préfets. Ils sont ici pour
recevoir le mot d'ordre pour les élections. Ils s'attendent, quand ils arrivent, à avoir de grandes conversations avec M. Duchâtel, ils se trompent; c'est à peine s'il leur parle. Pour les sous-préfets, c'est bien pis; quand il en voit un à Paris, il lui dit toujours : « Quand partez-vous? »
Ce soir, vers cinq heures et demie, au moment où le Roi revenait de la promenade et traversait le parc de Fontainebleau, un homme, monté sur un mur, a tiré sur Sa 3Iajesté. La Reine, Madame Adélaïde, Mme la duchesse de Nemours, le prince et la princesse de Salerne étaient dans la voiture du Roi, personne n'a été atteint, deux balles ont coupé les franges du char à bancs, une bourre tombée entre le Roi et la Reine a été ramassée par la Reine.
18. — Le Roi a reçu la Chambre des pairs et celle des députés qui se sont rendues aux Tuileries en masse. Le Roi a parlé à plusieurs pairs avec beaucoup de liberté d'esprit; la famille royale était fort triste, la Reine et Madame Adélaïde particulièrement, des larmes s'échappaient de leurs yeux; c'est la septième tentative d'assassinat sur la personne du Roi. Cela n'a pas fait autant d'effet dans Paris que je l'aurais cru.
Ce soir, il y a eu grande réception aux Tuileries, la foule était grande, quoiqu'on n'y restât qu'un instant; il était difficile de parvenir jusqu'au Roi et aux princesses. La Reine et Madame Adélaïde paraissaient très fatiguées et accablées. Le Roi entretenait ceux auxquels il parlait, particulièrement de la Reine et du pauvre état où cet attentat l'a mise. Il cause toujours avec la même liberté d'esprit, tout en paraissant un peu fatigué.
19. — Malgré une pluie épouvantable, une foule de fashionables, hommes et femmes, assistaient à la course au clocher de laCroix-de-Berny; onze chevaux, tous anglais, ont couru; un grand nombre de membres du Jockey-Club de Londres étaient venus à Paris exprès pour cette course.
La commission de la Chambre des pairs pour la loi sur Port-Vendres avait exprimé, en 1845, le vœu que le ministre de la marine se mît en mesure de présenter aux Chambres, à la session actuelle, les projets pour le bassin militaire et les