CHAPITRE III. — MARS
Roi et la famille royale sont restés debout après le dîner, pendant une heure, à causer avec nous dans la salle du Trône.
19. — Il y avait sur les boulevards plus de masques qu'on n'en voit ordinai«"ement le mardi gras; il y avait une affluence excessive de monde. La troupe de Franconi était ce qu'il y avait de plus remarquable; il y avait aussi un masque déguisé en poire; ce qui n'a de piquant que quand on sait que le journal la Caricature a donné la figure de Louis-Philippe sous la forme de ce fruit. On a crié : « Vive la poire I »
21. — Les dispositions de la Russie pour la France sont maintenant très hostiles. Nicolas est disposé à soutenir la Hollande. Si la Russie seule nous déclarait la guerre, une flotte avec quinze ou vingt mille hommes de débarquement pourrait facilement détruire Sébastopol et les établissements russes de la mer Noire, défeadus par de mauvaises fortifications.
25. — La duchesse de Berry est grosse de sept mois; on varie sur le père de l'enfant. M. de Chateaubriand, furieux en apprenant cette grossesse, lui a envoyé le conseil de dire qu'étant veuve, elle s'était remariée en Italie. Mme la duchesse de Berry a fait en conséquence une déclaration, ne cache plus sa grossesse à la garnison de Blaye, et se montre même fort gaie. La duchesse de Berry a trente-quatre ans.
26. — La déclaration de la duchesse de Berry dans \e Moniteur fait, ce soir, le sujet de toutes les conversations. L'abbé de Pradt proclamait tout haut, chez le ministre, que la chose est fâcheuse pour la dignité royale. Les carlistes disent que €ela ne change rien aux droits de Henri V. Cet événement est néanmoins piquant pour ceux d'entre eux qui se sont battus en duel pour soutenir l'honneur de Mme la duchesse de Berry. Les journaux de l'opposition des deux couleurs blâment le gouvernement d'avoir inséré dans le Moniteur cet article sur la nièce du roi des Français, cousine de ses filles, alors qu'il n'est pas motivé par la sûreté de l'État. L'événement rentre dans la vie privée d'une femme, qui doit rester murée.
3 mars. — Le Roi reçoit le dimanche, à huit heures et demie du soir; on entre pêle-mêle, c'est une véritable tuerie.
Le moment de souffrance vive est celui où, pressé de tous côtés, on arrive à la porte de la chambre du Roi. Sa Majesté est placée assez près de cette porte, accompagnée de ses aides de camp; un peu en arrière, au milieu de la pièce, sont la Reine, Madame Adélaïde, puis MM. les ducs d'Orléans et de Nemours. On entre par la salle du Trône; on sort par la galerie de Diane. Le défilé de cinq cent quatre-vingthuit personnes a duré deux heures et demie, car le Roi parle longuement à tout le monde. Cette corvée, fatigante pour la famille royale, est loin d'être amusante pour ceux qui viennent lui faire leur cour.
Louis-Philippe se lève à huit heures du matin, et se couche à une heure et demie ou deux de la nuit; à onze heures du soir, il se retire dans son appartement, se met en robe de chambre, et écrit souvent à cette heure-là. Le baron Fain, premier secrétaire de son cabinet, lui apporte des ordonnances, laissées par ses ministres, pour les lui faire signer. Le Roi ne les leur rend pas toutes immédiatement; il en garde quelquefois certaines plusieurs jours dans son cabinet, avant de se décider à y apposer sa signature.
4. — J'ai vu le Roi se promener dans son jardin réservé des Tuileries; il était en frac avec un chapeau rond noir. Il a réformé le gris, qu'il ne quittait pas au moment de la révolution de Juillet; seulement il a une petite cocarde tricolore, ce que personne ne porte avec un chapeau bourgeois. Le lieutenant général Delort, son aide de camp, était avec lui en grand uniforme; le général Gourgaud était en bourgeois. Reaucoup de curieux bordaient la balustrade, et regardaient Sa Majesté le chapeau sur la tète.
Le baron Pasquier, président de la Chambre des pairs, a soixante-six ans; il est bien conservé. Il reçoit tous les mercredis dans sa petite maison de la rue d'Anjou; il n'a pas voulu s'établir à la Chambre des pairs, ce qui semblerait prouver qu'à l'époque de la révolution de Juillet, il n'était pas bien rassuré sur la durée du nouveau gouvernement. J'ai dîné chez lui; sa salle à manger ne contient que dix-sept personnes, et il donne deux dîners par semaine.