CHAPITRE III. — MARS
15. — La Chambre des pairs a adopté la loi de la Chambre des députés qui accorde deux cent cinquante francs de pension aux vainqueurs de la Bastille. C'est un encouragement pour la révolte, ce qui n'est jamais avantageux ni politique pour un gouvernement, une fois établi, quelle que soit son origine. Ces gardes françaises qui, refusant d'obéir à leurs officiers, vendirent leurs armes et leurs effets d'habillement, ne méritaient certainement pas de récompense.
Le vicomte de Caux, ancien ministre de Charles X, m'a raconté qu'illui avait dit, à l'occasion de son budget : « Sire, je ne saurai comment défendre à la Chambre, où il va être attaqué, l'abus du nombre des officiers généraux et autres employés en qualité d'aides de camp auprès de Votre Majesté, des princes de la famille royale et du sang; ils se montent à soixante-quatre. L'Empereur en avait douze; avant la Révolution, les rois de France n'en avaient pas du tout. Je demande à Votre Majesté de les diminuer de moitié. » Le Roi fut fort bien; il s'y soumit, à la condition juste de faire cette réduction au fur et à mesure des extinctions. La chose transpira. M. le duc d'Orléans, aujourd'hui Roi, vint en frac, comme cela lui arrivait quelquefois le matin, chez le ministre de la guerre : « Je viens réclamer contre la réduction de mes aides de camp; je suis Altesse Royale, je ne puis y consentir. j> Toutes les bonnes raisons de M. de Caux ne purent le convaincre. M. le duc d'Orléans, très orgueilleux pour tout ce qui touchait à sa dignité et à sa vanité, était faux comme tous les Bourbons. Il répondit à M. de Caux : « Puisque je ne puis rien obtenir de vous, je vais m'adresser directement au Roi. » Le ministre de la guerre calcula que ce prince en frac devait retourner chez lui, d'après l'étiquette d'alors, pour prendre son uniforme; il fit atteler sur-le-champ ses chevaux, se rendit chez S. M. Charles X, et le prévint de la démarche de M. le duc d'Orléans. Le Roi promit de tenir bon, ajoutant : « Voilà comment sont tous les libéraux, qui parlent toujours de la répression des abus, mais qui s'y opposent dès que cela les touche. »
M. de Caux m'a expliqué comment il avait fait donner un
régiment au général Marbot. Cet officier général, en 4815, avait, à Valenciennes, brûlé, en dansant autour, l'étendard blanc des housards dont il était colonel (1). Je l'appris sans étonnement. Ce désagréable aide de camp de M. le duc d'Orléans n'avait pas mis de chapeau galonné au siège d'Anvers; cela ne l'a pas empêché de réclamer auprès du peintre Scheffer pour en obtenir un dans un tableau du siège. Le prince royal seul, parmi son état-major, avait le sien.
A l'époque où il sollicitait de nouveau un régiment, le colonel Marbot soignait beaucoup M. le Dauphin. M. de Caux dit à ce prince: «LecolonelMarbotaépousé une demoiselle de Bruyères, riche; il a intérêt, malgré ses antécédents, à la conservation de ce qui existe. En donnant un régiment à M. Marbot, après sa conduite passée, on ne pourra pas accuser le gouvernement de partialité envers les gens de l'émigration; seulement, il faut laisser toute liberté d'action au Roi à cet égard. » M. le Dauphin, bien disposé par les protestations du colonel Marbot, dit au général de Caux de le présenter. M. le Dauphin était fort bavard; lorsque M. Marbot vint, le dimanche, lui faire sa cour, il lui annonça la chose. Le colonel fut sur-lechamp remercier le ministre de la guerre. M. de Caux avait sa proposition dans sa poche, mais il nia qu'il en fût question, trouvant que l'avouer ne laissait pas au Roi toute liberté de refuser. Sa Majesté fit au conseil des observations. M. le Dauphin craignait beaucoup Monsieur son père; il ne souffla mot. M. de Caux donna la raison politique de placer à la tête d'un régiment un colonel qui avait fait des ouvrages. Charles X exposa la conduite du colonel Marbot, en 1815, à Valenciennes, et ajouta : « On le nommera plus tard, mais pas encore. » M. de Caux observa alors que M. le Dauphin avait
(1) Le fait est censtaté par un double témoignage : d'abord par une lettre du maire de Valenciennes au préfet du Nord, en date du 24 mars 1815, (Archives municipales de Valenciennes. Correspondance du 1" bureau, 1814-1817 , fui. 35), et ensuite on le trouve raconté en détail dans une petite brochure intitulée : Précis historique des événements qui se sont passés à Valencietmes, depuis le retour de Buonaparte jusqu'au rétablissement de Louis XVIII. — A Lille, de l'imprimerie de V. Leleux, 1816. (Bibliothèque nationale, Lb**, 24.)