‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862 (volume 3)Chapitre 73 sur 231 · CHAPITRE V. — NOVEMBRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE V. — NOVEMBRE

25. — Je reçois la lettre suivante de M. Despinoy, datée de Constantine :

« Après bien des fatigues, des combats, des privations, après un siège de huit jours contrarié par la pluie, nous avons pris d'assaut, ce matin, la ville de Constantine. Il a fallu enlever les maisons une à une comme à Saragosse. Cette conquête nous a coûté cher; le gouverneur général a été tué d'un boulet, le 12 au matin; le général Perregaux blessé grièvement d'une balle au nez presque en môme temps; le colonel Combes blessé mortellement sur la brèche, et il est malheureusement dans un état désespéré; le capitaine Madier tué, une foule d'officiers supérieurs blessés ou tués; le bey a pris la fuite; la ville a été pillée avec modération. Le prince s'est vaillamment conduit. Je ne vous parlerai pas de moi; j'espère que vous entendrez dire que votre ancien aide de camp s'est noblement comporté. »

29. — Le général Brossard, sa femme et son fils, revenant d'Afrique, sont arrivés à Perpignan. Le général Brossard m'a raconté qu'il avait appris, à son arrivée ici, les accusations dont il était l'objet de la part des journaux. Il m'a donné sa parole d'honneur qu'il n'y avait rien de vrai. Il prétend qu'au contraire il a donné des preuves de désintéressement, en refusant de se mêler à une fourniture de fusils à Abd-el-Kader; ce que le général Bugeaud lui avait offert. Le général Brossard est un homme d'esprit, mal famé, bon militaire du reste, à ce qu'on assure. Ne voulant pas entendre du mal du général Bugeaud, ma position était délicate; je n'ai donc point cherché à le faire parler.

1" 7iovembre. — Mme Combes, Américaine de cinquantecinq ans, plus âgée que son mari, qui vient d'être blessé mortellement sur la brèche de Constantine, est dans le plus profond désespoir. D'après son désir, j'ai demandé que les restes du colonel Combes fussent rapportés en France et déposés aux Invalides, à côté des dépouilles mortelles du général en chef Damrémont.

8. — Je reçois l'ordre du ministre de la guerre de traduire à un des conseils de guerre de la division, séant à Perpi-

gnan, le marquis de Brossard, maréchal de camp; il est prévenu de concussion et de trahison. Le commandant de la 1" division a ordre de le faire conduire à Perpignan, où il restera en état d'arrestation jusqu'à son jugement.

Voici ce que me mande M. Andriveau, l'ancien secrétaire de mon père : « Nous avons fait, lundi dernier, la translation du corps de monsieur votre père et de celui de Mme la comtesse d'Archiac (1) dans le lieu préparé dans le parc du château d'Acostaj(2) pour les recevoir. Le convoi était accompagné par M. le comte Henri, un prêtre de Paris, Ayharts et moi. Nous sommes arrivés à la limite de la commune d'Aubergenville à onze heures et demie du matin; le convoi a été reçu par toutes les autorités locales, le clergé composé de cinq prêtres, dix chantres, tous les enfants de chœur des paroisses voisines, toutes les bannières de ces paroisses, le maire et son adjoint en écharpe, la garde nationale d'Aubergenville et son drapeau, tous les officiers de la garde nationale de Flins et des environs, et une foule immense. On a passé par le parc pour se rendre à l'église, où le service a été célébré aussi pompeusement que les localités le permettaient. Jamais on n'avait vu à Aubergenville une cérémonie aussi noble et aussi touchante. L'église ne pouvait pas contenir tous les assistants, et malgré cela, tout s'est passé avec une piété et un recueillement admirables. Le bon vieux M. Bertrand, qui est aveugle, s'y est fait conduire et n'a cessé de répandre des larmes pendant tout le service; les vieux et les jeunes qui avaient connu monsieur votre père et qui avaient pu apprécier toutes les qualités généreuses du meilleur des hommes étaient là pour lui rendre les derniers devoirs. J'avais préparé d'avance les choses les plus importantes, mais on a voulu faire beaucoup plus que je n'avais demandé. Tous les cœurs étaient à l'unisson pour exprimer leur profonde douleur et leur respect pour la mémoire de l'illustre bienfaiteur du pays. Je vous assure. Monsieur le Comte, que cet élan spontané d'admiration et de reconnaissance a vivement pénétré mon âme. Monsieur votre

(1) Grand'mère de Mme de Castellane.

(2) Comuiime d'Aubergenville (Seine-et-Oise).

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