CHAPITRE V. — SEPTEMBRE
nous finissons celle des ponts. Après en avoir fait sur la rivière, nous en construisons d'une autre espèce sur un canal en maçonnerie de vingt et un pieds de large et de douze pieds de haut, avec un pied d'eau au fond. Un officier d'artillerie, le lieutenant Roguin, en a fait un sur poutres croisées, comme on en a fait à l'armée de Masséna en Portugal. Il m'avait prévenu de ne pas y faire passer de troupes, une poutre étant fendue. J'ai voulu voir par moi-même, et j'ai été avec le lieutenant Roguin et le général Dampierre sur le sommet du pont. A peine y étions-nous arrivés que le pont se rompt et que nous nous trouvons en bas avec cinq canonniers, tout le monde dans l'eau, excepté moi. J'étais couché à la renverse, sur la plate-forme; une poutre était tombée à six pouces de mes genoux, un madrier était sous mes pieds, de sorte que je suis le seul qui n'ait pas été mouillé. Les officiers restés sur les bords me demandaient en criant si j'avais les jambes brisées, car ils ne les voyaient pas, à cause des poutres. Mon premier mouvement a été de demander le général Dampierre, qui était en avant de moi au moment de la chute et que je ne voyais pas. Je l'ai aperçu qui sortait de dessous un amas de poutres et de planches, mouillé comme on ne l'a jamais été, les poches pleines d'eau; le fou rire m"a pris. Le général Dampierre a été impassible; j'aurais là un brave homme avec moi si nous faisions la guerre. Il en a été de même du lieutenant Roguin et de ses braves canonniers, qui, aussitôt qu'ils ont été relevés, tout mouillés, n'ont pensé qu'à ramasser leurs poutres et leurs planches et à les mettre en ordre. Quelques tirailleurs du 21' léger ont fait la chaîne en s'accrochant les uns aux autres sur la plate-forme, qui était presque à pic, et nous ont fait monter sur le bord.
20 septembre. — J'ai été à Port-Vendres pour voir l'embarquement du 26° de ligne, qui est appelé en Afrique. Cinq cent quatre-vingts hommes et le colonel étaient embarqués sur trois navires de commerce, où ils sont entassés et où ils auront probablement des malades.
J'ai été dans la soirée à l'hôpital militaire de Perpignan, où il est mort plusieurs soldats du choléra. Il meurt, à Perpi-
gnan, de deux à cinq personnes par jour du choléra. Le système^de l'autorité civile est de le cacher pour ne pas effrayer.
J'ai rencontré sur la route de Port-Vendres un sous-lieutenant de la légion belge; il venait de Valence et retournait chez lui. Il était dans un tel état de misère, que je lui ai donné cent sous qu'il a reçus avec une profonde reconnaissance. Lorsque \e lui ai annoncé qu'à la préfecture il aurait trois sous par lieue pour traverser la France, il m'a répondu que c'était un bienfait. Il m'a dit que ses soldats étaient dans le plus effroyable dénuement, que souvent ils refusaient de marcher, motivant leur refus sur ce qu'ils n'avaient pas de souliers.
26. — Mon fils Henri m'écrit de Paris du 22 septembre, en revenant du camp de Compiègne, qu'il y a beaucoup entendu parler de moi et avec éloges. Le prince royal lui a demandé plusieurs fois de mes nouvelles dans les termes les plus obligeants. Le général Marbot, aide de camp, et M. Bertin de Vaux, officier d'ordonnance de M. le duc d'Orléans, l'ont particulièrement prié de les rappeler à mon souvenir.
Compiègne est beau, mais l'armée y est abîmée par les pluies. M. le duc d'Orléans y tient un grand état. La jeune princesse a beaucoup d'esprit, d'aisance, d'instruction variée et de mémoire, mais avec cela de l'afféterie allemande.
2 octobre. — Le duc de Caraman est entré chez moi au moment où je m'y attendais le moins. Il est maintenant rentré dans la propriété de presque toutes les actions du canal du Languedoc, créé par son ancêtre Riquet. Il a fait avec l'ingénieur du canal une course légère à Port-Vendres. Il en a été enchanté. Il est vrai qu'il y a de quoi y créer un des ports militaii^es les plus beaux et les plus sûrs de l'Europe. Aussi ai-je contribué de mon mieux, depuis que je suis en Roussillon, à le faire connaître.
8. — Une ordonnance, parue au Moniteur du 4 octobre, nomme cinquante pairs, au nombre desquels je me trouve, ainsi que le baron Delort, député, lieutenant général. J'ai été sous-heutenant dans son régiment, le 24" dragons, en 1806; il a été parfait pour moi comme colonel; je lui en conserve une véritable reconnaissance.