CHAPITRE PREMIER. — JUILLET
n'irait pas, il est vrai; il se contenterait d'y envoyer M. Thiers, qu'il a fait ministre, ou quelque autre comme lui; il se montrerait seulement quelquefois à la Chambre des pairs. Le Roi a confiance dans ses lumières, le consulte beaucoup et a une correspondance directe et particulière avec lui. Le propos ci-après, tenu par le prince de Tallej'rand à M. Thiers, me confirme dans mon opinion que la présidence du conseil ne lui a pas été offerte : « On me croit bien niais, si on pense que j'aie le désir de me charger de la présidence du conseil. » Puis il a fait entendre à M. Thiers qu'il était si bien et si utile en Angleterre que, tant que nous ne serions pas mieux organisés, il s'y maintiendrait.
9 juillet. — Je fais jouer sur la place Verte, promenade de Vaîenciennes, de sept à huit heures du soir, à tour de rôle, quand par exception il ne pleut pas, les musiques des 12' de ligne et 2° de housards. Avant, il n'y avait jamais personne; cette invention y a attiré du monde. Je suis parvenu à la perfection : il y a douze chaises !
Quinze mille hommes en Belgique sont appelés sous les armes. La France a demandé à la Belgique son ultimatum sur les nouvelles propositions du roi Guillaume et lui a conseillé d'entrer en pourparlers. Léopold a répondu qu'il ne veut plus écouter aucune proposition, et que son ultimatum est l'évacuation du territoire, avant le 20 juillet, sinon, que le siège en règle de Maëstricht commencerait le 21. D'après les journaux de Bruxelles, l'armée belge serait pleine d'ardeur.
i2. — Le lieutenant général Achard a rejoint sa division, et je lui en ai remis le commandement; il était absent depuis deux mois et demi et censé présent.
i3. — La musique avait attiré pas mal de monde sur la place Verte^ et mes douze chaises, auxquelles je suis abonné, ne manquaient pas de pratiques.
i4. — J'ai dîné à Saint-Waast, chez M. Joseph Périer. Il m'a assuré que lors des événements des 5 et 6 juin, le ministère, M. Soult en tête, voulait qu'on se retirât et qu'on concentrât les troupes au Champ de IMars. Montalivet fut le seul qui montra du courage; il voulait, pendant le combat, qu'on
mît Paris en état de siège; ses collègues s'y opposèrent, puis ils firent adopter cette mesure, contre son avùs, lorsque tout fut fini.
16. — J'ai été, à la kermesse de Saint-Saulve, à une guinguette appelée « A ma campagne », où les femmes de la société s'y trouvent avec les marchandes. C'est la première réunion un peu gaie que j'aie vue dans ce sombre climat.
19. — Mme d'Archiac, première femme du général PuUy et grand'mère de ma femme, vient de mourir à quatre-vingtquatre ans; elle avait le mérite, à mes yeux, d'aimer beaucoup mes enfants.
21. — La duchesse de Rohan, douairière, veuve de mon grand-oncle, est morte à Paris le 18 juillet. Elle était née de Vismes et avait épousé d'abord M. de Laborde, ancien valet de chambre de Louis XVI; puis, en secondes noces, elle avait épousé pendant la Révolution le duc de Rohan-Chabot, dont elle n'a pas eu d'enfants. C'était une petite femme qui avait été fort jolie et qui ne manquait pas d'esprit; elle était très fière d'être devenue duchesse de Rohan, et tenait beaucoup à la famille de son mari, qui le lui rendait dans toutes les occasions. Elle méritait ses attentions par l'intérêt qu'elle prenait à nous tous. Lorsqu'on était longtemps sans aller chez elle, elle envoyait un domestique savoir de nos nouvelles, et nous savions ce que cela voulait dire.
25. — Le baron Portai, notre plus célèbre et plus savant médecin, est mort le 23 juillet : né en 1742, il avait quatrevingt-dix ans; il était grand et maigre. Atteint depuis plusieurs années d'une extinction de voix, sa seule infirmité, il faisait lire ses discours au cours dont il était professeur. Médecin de ma famille de tout temps, je connaissais M. Portai dès mon enfance. Cet excellent homme de beaucoup d'esprit ne croyait pas, au fond, à la médecine, mais bien à l'utilité des médecins pour empêcher les remèdes de bonne femme que chacun est disposé à s'administrer. M. Portai calmait beaucoup de maux de nerfs, de prétendues souffrances de jolies femmes de Paris, en leur ordonnant de lïnfusion de feuilles d'oranger. M. Portai était toujours vêtu en noir, à la française; c'était le type des médecins de l'ancien régime. II