‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862 (volume 3)Chapitre 9 sur 231 · CHAPITRE PREMIER. — AOUT · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER. — AOUT

avait des chevaux noirs, une grosse voiture-coupé verte; il en ouvrait lui-même la portière par une poignée intérieure, et en relevait le marchepied avec une corde. Il se donna un domestique, pour le suivre, seulement à l'époque où il lut nommé premier médecin du roi Louis XYIII; il exerça également ces fonctions auprès de Charles X. M. Portai était très exact à accompagner le Roi à la messe, le dimanche, vêtu de son habit noir brodé d'or. Ce célèbre médecin savait une foule d'anecdotes, et il aimait, par-dessus tout, à parler politique. Il laisse des ouvrages d'une grande réputation. Outre mes vifs regrets de ce bon vieillard, qui m"a tiré dans mon adolescence d'une cruelle maladie, il est triste de voir disparaître ces débris d'un autre siècle.

5 août. — J'étais tout fier depuis deux jours, parce que je n'avais plus de cholérique militaire. En Jouze heures, il en est entré trois. Je les ai vus, et j'en espère peu; l'un avait mangé deux livres de cerises; un autre avait bu cinq ou six bouteilles de bière.

Les histoires les plus absurdes s'établissent souvent dans le monde sans qu'on puisse les déraciner : en voici un exemple. Mme de Gastellane m'écrit de Genève :

« J'étais allée faire une visite à M. et Mme Lullin, qui sont, comme naissance, des gens considérables de ce pays-ci. Tout naturellement nous parlâmes de votre carrière militaire. Alors M. Lullin, avec une approbation complète, me dit qu'on lui avait raconté, en Angleterre, un tour charmant : que dans vos garnisons, en exerçant votre régiment, vous aviez l'habitude d'acheter beaucoup de vivres et de les cacher dans les bois, afin d'accoutumer vos soldats à aller à la maraude, et qu'un jour, ayant donné une fête à la suite de laquelle il y avait eu une petite guerre, vous aviez acheté des maisons, pour faire manger le chaume des unes par vos chevaux, et pour laisser mettre le feu aux autres.

« Je me suis récriée, en affirmant que rien n'était vrai de tout cela, et je n'ai persuadé personne; on m'a répondu poliment, mais avec un sourire d'incrédulité, et vous pouvez compter que j'aurais beau faire, ce récit est établi à Genève

tout comme à Londres. Au reste, il s'y raconte dans la meilleure part, et comme une chose charmante à inscrire dans la biographie d'un colonel de housards. »

Cette fable d'une ferme brûlée pour l'instruction de mon 5* de housards a été inventée à Chartres, à l'époque où j'y étais en garnison, et avait fait fortune. On a établi plus tard, avec le même succès, mon passage du Rhône, à Lyon, à la nage à la tête d'un régiment de chasseurs à cheval, comme si la chose était possible. Cette absurdité-là a fait fortune au point que les régiments inspectés par moi pour la première fois s'attendent tous, avant mon arrivée, à nager.

Je ne sais combien de rivières, dans l'imagination de beaucoup de gens, j'ai fait traverser à la cavalerie française : heureusement, ces inventions-là ne tuent pas les chevaux et n'empêchent pas les prétendus noyés de se bien porter. J'ai, il est vrai, fait apprendre souvent à la cavalerie à reconnaître et à passer les gués de rivières.

Lorsqu'un officier général, ou chef de corps, est actif, et qu'il possède l'amour du métier, si les malveillants ne. trouvent rien à reprendre, ils ont recours à cette gracieuseté de l'accuser de folie. Ce genre de calomnie a assez de succès; il parvient ordinairement à la connaissance de celui qui en est l'objet, qui peut alors s'en défendre jusqu'à un certain point. Quant aux calomnies plus noires, on les ignore ordinairement; on ne peut les deviner, et il est beaucoup plus difficile d'y parer. On serait trop heureux, je l'ai toujours dit, si on n'avait à se justifier que de ses actions; pour mon compte, je suis et serai toujours prêt à répondre de toutes les miennes; mais les inventions malveillantes dictées par le génie de l'envie et de la [haine sont difficiles à détruire : non seulement on les ignore, mais on ne peut pas les supposer. L'envie porte souvent des gens, honnêtes d'ailleurs, à nuire de tous leurs moyens à leurs camarades : parmi les officiers généraux de terre et de mer, ce sentiment est malheureusement commun. Viennent ensuite les drôles, les mauvais officiers, qui ne pardonnent pas aux chefs qui exigent d'eux l'accomplissement de leurs devoirs.

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