CHAPITRE VI. — MARS
de l'avantage qu'il y aurait à établir les paquebots des postes à Port-Vendres, qui est beaucoup plus près d'Alger que Toulon; Sa Majesté a paru goûter cette idée. Sur la suppression de la quarantaine, il m'a fait l'objection qu'alors on en mettrait en Italie sur nos provenances; je lui ai répliqué qu'ayant des intendances sanitaires à Alger, à Bône, à Oran, il était absurde de traiter les bâtiments avec patente nette, comme si les Turcs étaient encore maîtres de ce pays.
8. — J'ai été avec M. le duc d'Orléans à la caserne des Célestins, voir au A' de housards de prétendus essais d'exercices du sabre.
Les lieutenants généraux Préval, Schramm, Pajol, commandant la 1" division, Darvillé, commandant la place de Paris, le maréchal de camp de Faudoas, commandant cette brigade, assistaient à ce spectacle. Le régiment, en bataille dans la cour du quartier, a reçu le prince sans façon, sans giberne, sans carabine, en petite tenue. J'ai regretté d'entendre le prince royal dire que ce régiment était bien habillé; les pantalons étaient trop étroits, les pelisses n'étaient pas suivant le modèle et formaient, derrière, un cul-de-poule fort ridicule. Officiers et housards avaient des éperons et des petits bonnets bleu de ciel, contraires à l'ordonnance.
Ce que mérite le colonel Brack, ce sont les arrêts; je n'aurais pas manqué de les lui infliger, jusqu'à ce que son régiment ait été remis à l'ordonnance, si j'avais été commandant de sa division.
M. le duc d'Orléans a assisté à une revue d'hippiatrique, à une leçon de mnémonique sur la chronologie. Il n'est pas bien important pour un soldat de savoir s'il y a eu un roi du nom de Chilpéric, et des chants en chœur, cela me paraît bon pour des sacristains; on s'est transporté ensuite dans la cour pour voir douze housards faire le maniement du sabre.
Le colonel de Brack a un terrible toupet pour oser déranger le prince royal afin de lui faire contempler de pareilles balivernes.
M. le duc d'Orléans nous a fait, en rentrant, des excuses de nous avoir dérangés pour si peu de chose; il a demandé à
chacun son avis; j'ai gardé le plus profond silence. Son Altesse Royale m'a forcé de m'expliquer sur les sabres. Je lui ai répondu que je préférais à ceux de l'invention de M. de Brack les sabres d'ordonnance, avec lesquels on peut pointer dans les charges.
9. — Le ministre de la guerre Bernard m'a dit qu'il avait écrit au général Pelleport pour lui demander si la 6° division lui convenait, et il a ajouté : « Votre affaire pour retourner dans les Pyrénées-Orientales est en train. »
Le Roi, avant le conseil, informé de ce propos du général Bernard, lui a demandé s'il ne savait pas donner un ordre, son intention étant que mon commandement me fût rendu sur-lechamp, et disant qu'il serait embarrassé vis-à-vis de moi, sa promesse étant positive.
Le général Bernard a une peur effroyable du Roi; il ne savait où se fourrer. Il lui a répondu qu'il n'avait pas écrit au général Pelleport pour le consulter, mais à cause d'une indemnité de déplacement que celui-ci sollicitait; le Roi a dit de la lui donner et d'en finir. La décision a été prise au conseil; l'ordonnance n'a pu être signée; elle n'était pas préparée.
10. — J'ai dîné chez le prince de Talleyrand, en petit comité. M. de Talleyrand ne marche plus; on le roule sur un fauteuil, il est vieilli; son corps s'affaisse beaucoup. Sa figure a toujours été blafarde; elle n'est pas très amoindrie. Il conserve tout son esprit, ce qui est étonnant à quatre-vingtquatre ans.
Toujours malin comme un singe, il a causé avec la duchesse de Dino et Mme de Gastellane, pendant le dîner, de la manière la plus piquante et la plus spirituelle. Il a une mémoire incroyable. On cite de lui un joli mot sur M. de Chateaubriand, qui se plaint de surdité : « Il se croit sourd depuis qu'il n'entend plus parler de lui. »
12. — J'ai dîné chez le duc Decazes, grand référendaire. J'ai remarqué que, depuis la Restauration, c'est le seul endroit où je n'aie vu que deux maîtres du logis. M. de Sémonville y est resté plus de vingt ans. Cet emploi est presque considéré comme inamovible.